Zoom : Zenzile

Ils ont sorti leur douzième disque et continuent de surprendre leur public. C’est sans doute parce que les Zenzile sont de très gros consommateurs de musiques. On n’a donc pas résisté à l’envie de tester Matthieu Bablée, bassiste fondateur du groupe, au petit jeu du blind-test.

(tout de suite) LKJ!!! Merde, c’est lequel déjà, ça? Bah, oui, « Bass Culture »… Bon, je commence bien. (rires)

La compilation que vous aviez sortie en 2005 autour du dub portait le même nom. C’était un clin d’oeil à cet album ou au bouquin de Lloyd Bradley qui était sorti juste avant?

C’est un peu des deux, je dirais…Le nom de cette compile, c’est pas nous qui l’avons trouvé, c’est Henri Jamet, le chef de projet de Wagram qui a bossé sur ce disque avec nous. Ca vient probablement davantage de LKJ que du bouquin. Le fait que les deux soient sortis plus ou moins au même moment relève sans doute de la coïncidence. On en avait parlé ensemble à l’époque, mais on trouvait que ça ne posait pas de problème. A moins que des gens aient cru que ce disque était l’illustration sonore du bouquin, mais je pense pas…

Dans une interview sur ce même site datant de 1998, vous aviez dit que certains membres du groupe ne supportaient pas Bob Marley. Maintenant que vous êtes définitivement tricards avec les fans de reggae à cause de votre nouvel album, tu peux nous dire de qui il s’agissait?

(rires) Ca devait très certainement être Jaja, notre premier guitariste. On était tous fan de reggae, mais d’un certain reggae… Et c’est vrai qu’aucun d’entre nous n’a jamais considéré Marley comme une référence ultime, sans doute parce que c’était trop entendu. C’est effectivement celui qui a permis au reggae de devenir international, mais c’est aussi l’arbre qui a caché la forêt. Après, soit tu t’arrêtes à l’icône qu’il représente, soit tu t’intéresses vraiment à la musique et tu peux découvrir des tas d’autres groupes tout aussi intéressants que lui, voire davantage. Après, on ne va pas raconter n’importe quoi non plus, Marley, c’était un personnage, c’étaient des tubes, un groupe… Il est difficilement contournable. Et puis on peut toujours épiloguer sur le passage sur une major, sur le fait qu’il ait « blanchi » le son, etc. Sans lui, le reggae ne serait jamais devenu le gros business qu’il est aujourd’hui, donc beaucoup de Jamaïcains lui sont aujourd’hui redevables de ça. Même si certains artistes doivent en avoir parfois un peu marre d’avoir toujours ce truc qui plane au-dessus de leur tête…

C’est un peu le cas de LKJ qui est très critique envers la religion rasta par exemple…

Exactement, mais LKJ a vécu en Angleterre aussi, donc c’est peut-être plus facile de se détacher du moule. Et ça a aussi forcément influencé autant sa musique que son message. On ne le répètera jamais assez, cette période à la fin des 70’s en Angleterre a été primordiale… Il y a eu cette rencontre entre les populations immigrées des Antilles et les prolos anglais qui vivaient finalement les mêmes galères économiques et sociales. C’est comme ça que reggae et punk ont finalement fusionné. Plutôt que de rester cloisonnés dans leur coin, les gens se sont mélangés et ça a donné un truc unique qui a eu une répercussion folle. Pratiquement tous les groupes anglais des vagues punk, new-wave puis post-punk sont influencés par le reggae, parfois « blanchi » mais quand même: The Ruts, The Clash, Bauhaus, PIL, Elvis Costello, Police, Joe Jackson… Y en des tas! Bien sûr, parfois ça sonne assez éloigné du reggae tel qu’on l’entend en Jamaïque, parce que les petits blancs le jouaient un peu raide, mais ça a aussi ouvert plein de champs d’expérimentation sur lesquels on est encore aujourd’hui. C’est aussi grâce à ça que nous, on s’est mis à faire du dub alors que personne n’avait jamais joué dans un groupe de reggae auparavant. On assumait d’apprendre au fur et à mesure qu’on essayait les choses. Et c’est aussi surtout grâce à ça qu’on a appris la notion d’espace dans la musique…

C’est quoi, ça, déjà? Les Slits? Non… Ah, si, c’est Dry & Heavy, le side-project du batteur et bassiste de Audio Active! C’est de la bombe, ça! On peut pourtant pas dire que le Japon soit la nation du reggae, mais comme pour tout, les Asiatiques savent super rapidement digérer les choses… Bon, là en plus, c’est des killers… Audio Active sortait des albums sur On-U Sound, ce qui prouve définitivement le bon goût d’Adrian Sherwood. Mais ça reste pourtant un groupe super confidentiel…

Oui, d’ailleurs, j’ai toujours trouvé bizarre qu’ils soient systématiquement zappés des rétrospectives du dub, un peu comme les productions ROIR ou Wordsound… Alors que lorsque je parle à des gens qui ont découvert le dub il y a plus de 10 ans, tout le monde s’accorde à dire que Audio Active a été un groupe absolument majeur dans leur parcours! Tu as une explication à ça?

Non, je sais pas… Y a quand même Martin de Brain Damage/Bangarang qui a eu pas mal de contacts avec ces gens-là… Parmi les groupes de la scène dub française, ce sont même sans doute ceux qui avaient le plus d’affinités avec ces groupes. D’ailleurs, Brain Damage a fait des trucs avec Skiz Fernando (a.k.a Spectre), le boss de Wordsound… Pour prendre l’exemple de la compile où on a été selectors, il a fallu qu’on propose une quarantaine ou une cinquantaine de titres pour le tracklisting et, je me souviens plus, mais il y avait probablement des morceaux du label Wordsound et d’Audio Active dedans, vu qu’on est des purs fans de On-U Sound… Après, on avait fait le choix de partir sur un truc un peu chronologique, en partant du roots fin 70’s/début 80’s et d’arriver rapidement sur des trucs plus novateurs en electro. Il a fallu faire des choix, et ces morceaux ont dû être écartés de la liste définitive parce qu’on ne pouvait pas tout mettre… Même si on a quand même réussi à caser Fugazi! (rires) Pour revenir à Audio Active, c’est sûr qu’ils ont un peu donné l’exemple à un paquet de groupes en montrant qu’on pouvait adapter le dub à sa propre culture. Plus besoin d’être jamaïcain ou anglais pour s’y mettre… Dans ce sens-là, Audio Active est plus original que Dry & Heavy, qui est un pur exercice de style de la paire rythmique de Audio Active, dans lequel ils s’amusent à rendre hommage au roots jamaïcain… C’est presque du copycat… Tu peux quasiment te dire, « Tiens, ce titre-là, c’est du Jammy, celui-ci du Scientists, celui-là du Lee Perry… ». Mais c’est extrêmement bien fait. Tout ça pour dire que, oui, Audio Active est un peu le grand oublié de la scène dub… C’est pour ça qu’il faut les réécouter!!

(long silence) Non, je vois pas… Ca sonne Rhythm & Sound à fond… Molécule? Je connais que de nom… J’ai vu le sticker plein de fois, mais j’avais pas encore écouté. C’est bien gaulé, mais c’est quand même super inspiré, dans la prod, dans le placement de la voix… Après tout, pourquoi pas? Ca permet aussi de faire circuler le son…

La grande spécificité de la scène française était que les groupes dub jouaient live quand le reste du monde faisait plutôt une musique de studio. Or, depuis trois ou quatre ans, on entend de plus en plus de producteurs français (Molécule, Lena, Kanka, Fedayi Pacha…) qui sortent de l’ombre, revenant ainsi à une musique plus digitale… Est-ce qu’on doit y voir une conséquence de la modification du régime des intermittents, qui date plus ou moins de la même époque?

C’est l’évidence même! C’est un problème économique. C’est bien la raison pour laquelle le reggae digital a percé en Angleterre. Economiquement, c’était la seule façon de vivre de sa musique. Un groupe live coûte forcément beaucoup plus cher. Un groupe de reggae, c’est pas rare qu’on arrive à une dizaine de musiciens si t’as une bonne section cuivre… Alors les machines sont vite devenues le bon compromis. Même si ça n’a pas été facile tout de suite. Il a fallu habituer le public à ces sons digitaux au début des années 80’s. Les gens n’ont pas été acquis à la cause tout de suite… Les Anglais s’en sont bien sortis parce qu’ils ont vite su créer une sorte de club culture, dans tous les styles de musique. Maintenant, ne mélangeons pas tout. Un live avec des machines, c’est pas la même chose qu’un live avec un groupe qui joue de ses instruments. Je dis pas que l’un est forcément mieux que l’autre, c’est différent, c’est tout. Après, à niveau de maîtrise égal, je pense qu’un groupe qui joue ensemble touchera potentiellement plus de gens qu’un live avec des machines, parce que l’échange avec le public est sans doute plus important. C’est le lien d’humain à humain. Mais encore une fois, tu peux avoir des lives avec machines absolument efficaces, mais c’est par définition plus figé. Les machines, elles bougeront pas d’un soir à l’autre. Avec des humains, chaque soir est différent selon ton ressenti du moment. Pour revenir au statut des intermittents, je pense effectivement qu’on est train d’en venir à cette logique-là, de proposer des choses avec machines pour des raisons économiques, et pas foncièrement artistiques. Et c’est chaud, parce que ça me ferait chier qu’il n’y ait plus que des trucs comme ça de proposés dans les salles de concerts en France. On y vient pourtant sans doute doucement, parce que les groupes qui ont encore les reins suffisamment solides pour tourner souffrent de plus en plus… C’est inquiétant.

(silence) Merde, je vois pas non plus. Ah, c’est Burial? Le pire, c’est que je l’ai en plus, cette compile, mais j’ai même pas eu le temps de l’écouter… (rires) Burial, c’est absolument énorme, l’album est fantastique (NdR : Matthieu parle du premier album, le second n’étant pas encore sorti à l’époque de l’entretien). Moi, j’ai les tout premiers maxis que je jouais d’ailleurs en soirée, même si ça faisait pas forcément toujours l’unanimité à l’époque… (rires) Y a des trucs très bien dans cette scène dubstep, je pense d’ailleurs que les High Tone s’en sont bien inspirés pour leur dernier album… C’est typiquement anglais. C’est essentiellement des producteurs qui évoluaient dans la sphère drum’n’bass et qui trouvaient que ça tournait en rond. Ils sont donc revenus à des influences plus reggae, ont ralenti les tempi, ont mélangé ça avec de la 2-Step… Je suis vraiment fan de ces trucs-là. Je trouve que ça s’écoute aussi bien chez soi qu’en grosse soirée. Pour l’instant, j’ai juste eu l’occasion de voir Skream en live, mais c’était vraiment bien.

Comme tu le disais, le dubstep est encore un pur produit de la scène électronique britannique. Comment expliques-tu cette capacité à éternellement se réinventer, à créer de nouvelles scènes toujours plus inventives, alors qu’en France on en est toujours à glorifier des succédanés des géants de la French Touch d’il y a dix ans?

C’est vrai qu’on a eu notre heure de gloire avec plein de producteurs pendant ce que les Anglais justement ont baptisé la French Touch: Motorbass, Seven Dub, Superdiscount, De Crécy, tous ces types-là… Qui étaient vraiment de bons producteurs. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui on a tendance à se reposer éternellement là-dessus. Quand tu vois le battage médiatique autour de Justice aujourd’hui, l’éternel comparaison à Daft Punk, je suis pas sûr que ça serve le groupe au final, ça doit leur mettre une pression pas possible… Sans compter qu’il y a quand même plein d’autres trucs qui valent tout autant de s’y intéresser… J’ai vu Justice à Astropolis par exemple, et j’ai été super déçu, j’ai trouvé ça carrément surcoté. Alors que s’il y avait eu moins de raffut autour d’eux, peut-être que je me serais juste dit que c’était encore un peu jeune… Alors que Daft Punk, à leurs débuts, ils faisaient des lives qui défonçaient tout. De toute façon, un des premiers groupes qui a vraiment su faire bouger les choses de l’intérieur, amener une sorte de crossover entre l’électro, le dub, le hip hop, le rock, c’est Rockers Hi-Fi. Et ils ont été carrément ignorés par la presse et le grand public de l’époque. Je me souviens d’un concert à l’Olympic à Nantes où on devait être trente gus dans le public. Imagine l’ambiance… Peut-être que c’est davantage une musique de club que de salle de concert… En France, on est à la rue là-dessus. C’est pas qu’il manque les infrastructures, c’est qu’on a pas la culture tout simplement… Je parle du public, pas forcément des professionnels. Parce que, même en province, les programmateurs les ont fait jouer tous ces mecs-là dans les 90’s… Les Sofa Surfers, les Audio Active, tout ça. Mais le public était pas prêt du tout. Même si, du coup, on n’a jamais laissé la chance à ces groupes de se construire un public. On les a fait jouer une fois, on a vu que ça n’a pas marché, et on a donc plus pris de risque. C’est dommage… En Angleterre, comme on disait tout à l’heure, ils ont une véritable culture club, ils sont là pour la zique, pas pour l’étiquette. Dans la scène techno anglaise, par exemple, t’as des activistes, des Dj’s qui sont toujours là depuis les débuts sans chercher une quelconque starification. La notion d’underground est aussi beaucoup plus significative là-bas qu’ici.

Est-ce que le dubstep c’est quelque chose qu’on serait susceptible d’entendre sur un éventuel prochain disque du Zenzile Sound System?

Tout ce que t’écoutes est susceptible de réapparaître un jour dans ce que tu composes… Maintenant c’est sûr que si on doit utiliser cette influence-là, ça sera plus facile à mettre en forme sur un disque du Sound System que sur un album de Zenzile en tant que groupe. Ca serait sans doute plus évident pour High Tone ou Brain Damage où les machines ont de toute façon une place plus importante que chez nous. Nous, on a vraiment un line-up très rock, et on préfère composer des choses qu’on pourra rejouer sur scène. Ca explique la confirmation très rock du nouvel album. Ca s’est fait le plus naturellement du monde… Toutes les idées proposées en répètes allaient dans ce sens-là, sans vraiment y réfléchir consciemment. On se serait plantés à vouloir jouer des choses qui ne nous ressemblent pas. Si tu veux faire un truc basé sur une pulsation machine, et bien il faut le faire avec des machines. Tu te plantes à essayer de le faire avec des instruments. C’est pour ça que nos envies en musiques électroniques, on les assouvit avec les disques du Sound System. La matière pour un autre disque du Sound System, elle manque pas, mais la réalité économique du marché du disque nous fait réfléchir deux minutes. On a quand même sorti pas mal de disques en peu de temps entre le « Metà Metà« , le Zentone et le « Living In Monochrome« . Faut pas oublier aussi que ce sont des investissements financiers, donc on peut pas forcément se permettre d’en sortir un tous les six mois…

(tout de suite) Clash, la version dub de « Armagideon Time »… « Justice Tonight/Kick It Over », donc.

On va pas revenir sur l’influence qu’a eu ce groupe sur la musique de Zenzile, mais il y a quelques années, vous aviez repris « Guns Of Brixton » sur scène. Est-ce que vous avez envie de reprendre d’autres titres pour le live?

En fait, cette reprise, on l’avait insérée en medley avec un titre de « Sachem In Salem« , ça devait être « Dub Vendetta », si je me souviens bien. C’était une sorte de clin d’oeil comme ça se fait souvent dans le dub. Bon, déjà, « Dub Vendetta », on s’est jamais cachés que c’était fortement inspiré du « Nice N’ Sleazy » des Stranglers. Après des reprises assumées sur scène, il n’y en pas eu des tonnes… « Cokane In My Brain » de Dillinger… Sinon, en balance, on joue régulièrement du Bauhaus. Pour la tournée à venir, on a bossé une reprise sur laquelle on était tous d’accord. C’est un titre de Jah Wobble, remixé par Andy Weatherall… Un pur dub du début des années 90’s, mais pas du tout connu, car ça a dû sortir sur un maxi obscur… On en a repris la trame qu’on a réarrangée à notre sauce. Les reprises, moi, personnellement, ça m’a toujours branché… Mais surtout pour m’amuser. Genre monter un groupe avec des potes pour une fête de la musique, un truc comme ça… Ca a aussi un côté soupape qui permet de souffler.

(après un petit silence) C’est pas Dub Trio? J’ai pas trop eu le temps de l’écouter celui-là non plus, mais je l’ai! (rires) Je connais mieux le second album. C’est la grosse claque du moment, ce groupe… Après, c’est classique du truc américain. Sur le principe, c’est ce que font les groupes de dub français depuis déjà dix ans. Sauf que eux, ce sont des gros requins de studio, et ils arrivent avec une technique et un son énorme. Ce mélange de metal, de hardcore et de dub, c’est aussi très américain. Ce sont les héritiers des Bad Brains, même si quand tu leur en parles ils te jurent qu’ils connaissaient même pas quand ils ont démarré le groupe. Mouais… Quand tu sais que Bad Brains a été la première référence du label ROIR chez qui est aussi signé Dub Trio, ça parait bizarre… Mais bon.

Ce premier album de Dub Trio me fait beaucoup penser à Zenzile première période (« Sachem In Salem » mais surtout le tout premier maxi « Dub Promozione »)…

Carrément! On a commencé en trio aussi, basse/guitare/batterie, donc c’est un peu normal… Et puis y a ce même côté très épuré, avec très peu d’arrangements. Après, sur scène, ils ont un côté plus metal tout bonnement hallucinant. T’as l’impression qu’il y a une partie impro, et non en fait, c’est tellement en place que tout est au millimètre. J’ai acheté le live, et c’est texto le concert que j’ai vu. Bluffant… Ca peut même prendre un côté performance technique un peu chiant… Au concert que j’ai vu, le début était un peu froid à cause de ce côté ultra carré, puis le bassiste a cassé sa grosse corde par accident. Il n’avait pas de corde ou de basse de rechange, il a donc dû improviser, et là le concert a pris une ampleur phénoménale. C’était absolument énorme!

(tout de suite) Bad Brains!! C’est sur lequel? « Rock For Light »?

Non, c’est sur le dernier qui vient de sortir, produit par MCA des Beastie Boys… C’est impressionnant parce qu’ils ont la même patate qu’il y a trente ans!

Oui, et le son est aussi old school qu’à leurs débuts… C’est clairement un groupe essentiel de la scène hardcore. Après, tu parlais des Beastie Boys, c’est quand même davantage une référence, en terme d’évolution de carrière, pour nous que les Bad Brains. Même si j’aime beaucoup ce groupe. Après, y a des groupes qui sont faits pour évoluer, d’autres qui sont meilleurs quand ils rejouent sans cesse la même chose. En tant que musicien, moi je peux pas m’obliger à refaire toujours le même truc, mais bon… Y a finalement très peu de groupes qui arrivent à évoluer tout en restant très fidèles à leur noyau de départ. Y a Fugazi dans cette catégorie-là… Souvent ce sont les groupes qui te donnent envie d’avoir la discographie intégrale de toute façon, parce que chaque album apporte un truc assez différent tout en gardant un certain niveau de qualité.

Vous avez déjà dix ou douze ans de carrière. J’imagine que vous vous posez forcément la question de l’avenir avec ce marché du disque qui s’effondre…

Sur Angers, on eu l’exemple sous les yeux d’un groupe comme Les Thugs qui aura tenu quinze ans, avec sans doute les cinq dernières années plus dures que les dix premières en termes de ventes de disques, d’affluence aux concerts, etc. Donc, oui, ça fait réfléchir. T’as beau encore avoir des choses à dire musicalement, si le public n’est plus au rendez-vous, ça devient vite compromis. Après, on peut difficilement comparer la durée de vie d’un groupe en France, avec la durée de vie d’un groupe anglo-saxon si on veut reparler des Bad Brains ou des Beastie. C’est pas la même culture, c’est pas le même raisonnement économique, même si c’est basé sur les deux axes identiques que sont les ventes de disques et les concerts. En France, tant que tu arrives à maintenir un équilibre cohérent entre les deux, c’est viable. Mais dès que t’en as un qui se casse la gueule, ça remet tout en cause. La crise du disque entraîne de nouveaux problèmes. Ca veut dire que tu ne peux désormais plus que compter sur les concerts pour vivre. Or, tu vas pas tourner plus de jours que t’as dans l’année, donc c’est de toute façon limité dans l’absolu. Je te parle même pas de la fatigue sur la route, etc. Mais surtout qu’est-ce qui motivera un programmateur à faire jouer tel ou tel groupe s’il ne sort plus de disques? Certains groupes qui tournent depuis plus de dix ans ont déjà parfois du mal à trouver des dates sous prétexte qu’ils sont déjà venus jouer plusieurs fois dans telle ou telle salle. Pour l’instant, nous, on a la chance d’être parvenu à un équilibre correct depuis trois ou quatre ans, mais rien n’est jamais acquis. C’est aussi pour ça qu’on a multiplié les disques récemment, pour se donner de la matière pour un show complètement neuf ou presque. Maintenant, ces disques, comme je te le disais, ils ont aussi un coût, donc s’ils ne sont pas défendus comme il se doit à leur sortie, ça ne sert plus à rien de se faire chier à bosser le son dans des studios, et tout. On enregistre à la roots comme dans le temps et basta… Après, on verra, on peut pas savoir comment la situation de l’Internet va évoluer sur les questions de droits d’auteur. Si les artistes n’ont plus de moyen de subsister grâce à leurs droits d’auteur, va falloir qu’on m’explique comment on va continuer à créer, et quelle diversité sera proposée au public. Il restera que les gros, et la musique sera encore plus formatée qu’elle ne l’est déjà. Et les groupes intéressants, ça sera au public d’aller les chercher sur le Net. Mais qui va avoir le temps d’éplucher le Net pour trouver des nouveaux groupes? A mon avis, le Net risque simplement de creuser les écarts qui existent déjà entre majors et indépendants. Les groupes indés ne vont plus pouvoir s’adresser qu’à un public ultra spécialisé qui saura où les trouver.

D’ailleurs, comment vivez-vous le fait de dépenser de l’argent dans un studio réputé pour avoir un son à la hauteur de vos ambitions, quand la majorité de vos auditeurs vont aller télécharger les morceaux en qualité médiocre et l’écouter sur leur téléphone portable ou autre?

Tu soulèves un problème très intéressant. De notre côté, on est super contents d’être allés au Black Box (NdR: studio où sont déjà passés Shellac, Deus, Sloy…) pour avoir un vrai son. On est super contents du résultat, on trouve que ça sonne bien mieux que par le passé. Et ça a un coût économique, normal. Maintenant, sur les retours qu’on a de la presse, t’as moins de dix pour cent de la presse qui a relevé ça. Faut se déboucher les oreilles… C’est hallucinant. Le son fait partie intégrante de la musique. Après, je suis d’accord que le plus important, ce sont les idées, les mélodies, etc. Mais le son est quand même toujours porteur de sens. Un groupe de garage ne ressemblerait sans doute à rien s’il était surproduit. Et Pink Floyd serait ridicule sur un 4 pistes avec plein de souffle… On est en train de niveler les choses vers le bas avec le MP3. On perd complètement la notion du son. On ne peut pas dire qu’un MP3 sonne comme un CD. C’est complètement faux. C’est un format de compression, il y a forcément de la perte. A ce moment-là, on n’a qu’à dire que le CD sonne comme le vinyl, ou qu’une batterie sonne comme une boîte à rythmes!! Ca s’appelle du formatage…

(tout de suite) Police! Sur « Outlandos d’Amour »!

Vous avez démarré votre carrière en faisant du dub pour échapper à un quelconque format. Aujourd’hui, vous n’avez jamais sonné aussi « pop », avec des structures refrains/couplets, des voix, etc.

Alors effectivement, on a commencé le dub pour expérimenter de nouvelles choses, maintenant on a toujours été des gros fans de « chansons » avec le côté fédérateur et direct que ça peut avoir… On a eu besoin de s’éloigner de tout ça, mais on y revient avec très grand plaisir… Ca fait du bien, même dans la vie du groupe. Ca régénère. En même temps, sur tous les albums, il y a toujours eu des voix invitées, donc on ne prend personne par surprise non plus. C’était une évolution qui me semble logique… Ca me fait d’ailleurs marrer de voir tout le monde un peu perdu parce que ça ne ressemble plus au dub tel qu’on a pu le faire. Mais ces mêmes personnes étaient justement perdues lorsqu’on a commencé à en faire, du dub… Nous on s’est revendiqués dub pour ne pas être étiquetés. Maintenant que le dub est devenu une étiquette comme une autre, ça nous intéresse moins… Tu prends Police, ils étaient étiquetés New Wave. Qu’est-ce que ça avait de New Wave? Ils faisaient un mélange de reggae blanc, de punk, de jazz et de pop… Le truc drôle, c’est que dès que tu commences à avoir du succès, tu deviens tout simplement un groupe de rock, comme si tu entrais dans la grande famille.

C’est Tricky… Une voix qui ne trompe pas… Ce type-là a vraiment sa patte. Mais c’est vrai qu’on reconnaît peut-être plus facilement Massive Attack ou Portishead à leur simple musique. Tricky s’est pas enfermé là-dedans, il a essayé plus de trucs donc tu le reconnais surtout à sa voix. Mais c’est son instrument au même titre qu’un musicien travaille le grain de sa guitare, etc. C’est bien la preuve de ce qu’on disait tout à l’heure sur l’importance du son dans la musique.

Comment il s’est retrouvé sur « Living In Monochrome »?

Il nous connaissait déjà… Le label nous a demandé une liste de noms de gens avec qui on aurait aimé travailler. Il était dedans, il avait du temps, ça le branchait, donc ça s’est fait. Tout s’est fait via le Net, on lui a envoyé quelques instrus et il a choisi celui sur lequel il a voulu poser sa voix. On est aussi contents parce qu’en plus il chante assez différemment de ce pour quoi on connaît Tricky habituellement. Il est plus funky que d’habitude sur notre morceau, c’est cool. Pour Tikiman, on l’avait déjà rencontré à plusieurs reprises. On est super fans, lui aimait bien ce qu’on faisait aussi. Ca faisait longtemps qu’on parlait d’une collaboration… On lui a envoyé un seul instru, parce qu’on savait que c’était tout à fait son univers, et qu’on n’a pas connaissance qu’il fasse des chants très différents. Je l’imagine mal beugler sur un morceau hardcore… (rires)

Y avait des invités qui ne se sont pas retrouvés sur l’objet finalisé?

Bah, y a Jon Spencer… On lui a envoyé un fichier son par Internet, et il l’a pas ouvert sous le bon format. Du coup, ça ne tournait plus du tout au bon tempo. Ca ne l’a pas dérangé plus que ça… On a halluciné. C’est pas possible qu’il n’ait pas entendu que ça clochait. Et plutôt que de nous envoyer un mail pour demander des explications, il a enregistré un truc complètement hors sujet. Le résultat était donc complètement nul. Il a dû se dire qu’il serait payé de toute façon, je sais pas. Mais comme l’erreur technique venait de lui, il a pu s’asseoir dessus. Bon, pour nous, ça montrait surtout l’étendue de sa réelle motivation à faire le truc, donc on lui a dit de laisser tomber. Y a quelques autres personnes avec qui ça ne s’est pas concrétisé non plus comme Alan Vega, le chanteur de Suicide, où c’était trop compliqué à gérer. Et puis on voulait aussi ne pas multiplier les featurings qui ne pourraient jamais être là sur scène avec nous.

C’est Fugazi, ça… On reconnaît le chant de Guy Picciotto direct!

Et vous avez pas demandé à des gens de Fugazi de participer à l’album?

Et bien non… Mais c’est clair que ça aurait été énorme!! Guy Picciotto fait pas mal de production en plus en ce moment. C’est lui qui a enregistré l’album de Gossip qui est un disque qu’on adore. Donc pourquoi pas lui demander de produire un prochain album, ça serait la classe!!

(le gong est pas encore fini) Trop facile, AC/DC!!

L’intro du morceau « Giant Undertow » ressemble à s’y méprendre à la ligne de basse de « Hells Bells »… c’est un clin d’oeil ou une coïncidence?

C’est plutôt une coïncidence… En fait, c’est une descente de notes assez classique, et on s’est rendus compte assez vite que c’était la basse de « Hells Bells », mais comme le morceau part dans une direction qui n’a absolument rien à voir, on l’a gardée. Je pense que c’est aussi symptomatique qu’on est revenus à des basiques de compositions plus rock. Le fait de retrouver par hasard des plans qui ont déjà fait leurs preuves sur d’autres morceaux…

D’ailleurs, tout le monde souligne la liste des invités, etc. Mais je trouve que les instrumentaux sont aussi parmi les meilleurs que vous ayez faits.

Ca nous a semblé très important de réaliser un bon équilibre entre les morceaux chantés et les instrumentaux. Peut-être qu’à l’inverse des autres albums, ce sont cette fois-ci les instrumentaux qui viennent apporter une respiration dans le disque. Il nous fallait donc de solides compositions en contre-balancement, parce que la voix prend toujours beaucoup de place… On voulait déjà surtout pas tomber dans le piège de l’album à featurings, qui finit par t’éclipser de l’échiquier. Et puis on voulait absolument garder une certaine cohérence sur la longueur du disque. Pour tout te dire, même le morceau avec Jean a failli ne pas se retrouver sur l’album, parce que c’est celui qui collait le moins à la couleur et à la dynamique générales. Mais on aimait vraiment bien comment il sonnait donc on l’a gardé. Mais ça a fait débat.

(tout de suite) « Bela Lugosi’s Dead » de Bauhaus!! C’est sur le live de la reformation? Eux, c’est la classe. Ils jouent toujours aussi bien, et en plus ils bénéficient du son d’aujourd’hui, donc c’est absolument énorme. Ils sont une influence majeure pour nous, ça, c’est clair! Et s’il y en a qui ne te dira pas le contraire dans le groupe, c’est Alex, notre guitariste. C’est son groupe-phare. Même si ça ne s’entend pas forcément sur nos disques, ça fait partie des groupes qui cimentent la cohésion au sein de Zenzile. La plupart de nos influences viennent surtout de cette période de la fin des 70’s/début des 80’s, mais on a tous un background assez différent, avec par conséquent des spécificités. Ce sont aussi ces spécificités qui font qu’on est toujours là aujourd’hui et qu’on continue à évoluer.

Tu parlais d’Alex qui vous a rejoint à la guitare après le départ de Scott. Est-ce qu’il a un rôle dans cette couleur plus rock du nouvel album?

Bien sûr. Il s’est intégré très rapidement et a vite apporté ses idées. Maintenant, on connaissait déjà les difficultés d’un changement de line-up, donc je pense qu’on a aussi fait en sorte de lui laisser de la place pour s’exprimer en faisant fi du passé du groupe. Le meilleur moyen de lui laisser de la place, c’était aussi d’aller davantage vers ce qu’il est, donc vers quelque chose de plus rock.

(long silence) Aphex Twin? Ah, Matthew Herbert… Bon, en même temps, pour ma défense, c’est pas le morceau le plus représentatif de son travail. On le reconnaît plus facilement à ses sons crispy, faits en froissant des paquets de chips. Comme sur le remix qu’il nous a fait sur le « Metà Metà EP ».

Comment ça s’est fait, ce remix, d’ailleurs?

C’est une connexion du label UWE. Là-dessus, ils font super bien leur taf, rien à redire. Après, notre seul petit regret, et encore ce n’est pas de leur faute, c’est que Matthew Herbert et Doctor L aient choisi de remixer le même morceau, « Mille Francs Mille Francs », qui en plus n’est pas un morceau très dansant. C’était quand même plutôt le but sur un maxi vinyl… Mais, bon, les deux remixes sont très différents et intéressants, donc on ne va pas se plaindre.

C’est les Svinkels, ça, non? Eux, ce sont les Beastie Boys français… Les Beastie première époque. En tout cas, ce sont les seuls qui tiennent la route avec ce côté décalé et fun… Y a une super énergie sur scène, surtout avec Dj Pone. C’est frais, les tchatches sont bien, les textes sont drôles, les instrus tapent… Je suis super fan. Et puis j’aime bien leur attitude. Je me souviens qu’on les croisait sur les routes il y a dix piges, et ils se faisaient jeter de partout, trop rock pour les rappeurs, trop rap pour les rockeurs, mais ils s’en foutaient. Et aujourd’hui, ils sont toujours là, et avec pas grand monde pour les inquiéter. C’est pas certains rappeurs pseudos branchouilles qui vont les détrôner.

J’ai entendu dire il y a pas longtemps que Gérard Baste des Svinkels aurait co-écrit des textes et fait des flows témoin pour Michael Youn et son Fatal Bazooka…

Maintenant que tu le dis, ça ne m’étonnerait pas du tout. Je suis pas forcément fan de Youn, mais je dois avouer que ses parodies sont quand même souvent bien ficelées. Et puis y avait beaucoup à dire sur tous les côtés complètement ridicules du business du rap, ça leur fait du bien de se voir dans le miroir…

L’inédit « Real Rock » sur le « Metà Metà EP » avait un côté hip hop instrumental… Est-ce qu’on entendra un jour un MC sur la musique de Zenzile?

Rien n’est interdit, reste à trouver le bon. Il faudra qu’on soit fan de la voix, du flow et du texte… Il faudra aussi qu’on sente le gars motivé et que nos agendas concordent, ça rend les choses plus complexes qu’elles ne paraissent de l’extérieur… Mais c’est vrai que, dans le groupe, certains ont déjà soulevé des noms comme Buck 65, Ty ou Roots Manuva. On verra bien à l’avenir…

(long silence) Non, ça, je connais pas…

C’est Battles, un groupe signé sur Warp où tu retrouves des ex-membres de Helmet/Tomahawk, Don Caballero, Lynx…

Ah oui, y a du lourd… Ca sonne super bien en tout cas. Ca me fait un peu penser à des trucs comme Death From Above 1979, les mecs qui ont donné ensuite MSTRKRFT. Ou alors certains groupes chez Ipecac, le label de Patton. Les mecs sont d’excellents techniciens, ils ont un niveau monstre. Maintenant, faut pas oublier non plus qu’ils peuvent se permettre de sortir des projets comme ça aujourd’hui, assez expérimentaux, parce qu’ils ont déjà souvent assuré leurs arrières avec des projets plus commerciaux avant. C’est pas leur premier groupe. Je pense que beaucoup de musiciens aimeraient pourvoir s’amuser à faire des trucs comme ça, mais la situation actuelle du secteur du disque ne le permet pas forcément. C’est la spirale qui mène justement vers le formatage, c’est très dommage… Et ça, on l’explique pas assez au gens…

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