Zoom : The Souljazz Orchestra

C’est grâce à The Souljazz Orchestra qu’on a récemment découvert que l’afrobeat avait fait des vagues jusqu’au Canada. On a donc profité d’une escapade au pays des caribous pour rencontrer cette joyeuse troupe et lui faire passer notre bindtest, histoire de lui tirer les vers du nez en musique. Action!

Ca commence mal, je vois pas ce que c’est…

C’est Keziah Jones qui reprend Fela.

Ah, d’accord, je n’étais pas allé assez loin dans le morceau. Après l’intro, c’est un peu plus évident, c’est vrai…

L’an dernier, on a commémoré les dix ans de la mort de Fela, les quarante ans de la mort de John Coltrane, et les soixante-dix ans de la mort de Bessie Smith. Pourtant, en dépit de l’immense apport de ces artistes à la musique actuelle, on a surtout entendu parler des trente ans de la mort d’Elvis Presley. Est-ce que ça ne serait pas une sorte de racisme latent?

Très certainement. Cette même année, on a aussi perdu James Brown, et au Canada on a sans doute davantage entendu parler de la mort de l’ancien président américain Ford. Les médias en ont un peu parlé quand même, mais au-delà de la musique, ils avaient surtout tendance à revenir sur le fait que James Brown avait plusieurs fois été arrêté en possession de drogues, ce genre de choses… Il y a encore très certainement du racisme dans la musique, mais encore plus dans les médias qui en parlent. L’ironie de l’histoire avec Elvis, c’est qu’il a beaucoup emprunté aux musiques noires sans forcément les mettre en avant. Si on remet ça à notre modeste niveau, c’est évident qu’on a beaucoup écouté Fela, mais ça ne nous viendrait jamais à l’idée de faire croire que notre musique vient de nulle part et que nous avons tout inventé de A à Z.

C’est Manu! Il est énorme, ce morceau! C’est un des tout premiers à avoir fait découvrir ces sonorités africaines funky à un public occidental.

Est-ce que ce n’est pas trop difficile aujourd’hui de faire de l’afro beat quand on ne s’appelle pas Kuti?

Pour beaucoup de gens, l’afro beat se résume en effet à la musique de Fela, et donc par extension à celle de ses fils. C’est une définition très limitée de ce genre de musique. On ne va d’ailleurs pas cacher qu’on s’est parfois heurtés à quelques résistances du simple fait qu’on ne venait pas du Nigeria. Dans le groupe, il y a des blancs, des noirs, des francophones, des anglophones, des hommes, des femmes… Nos ancêtres viennent d’un peu partout: Afrique, Europe… Moi-même, j’ai par exemple du sang indien. Quand tu regardes la façon dont l’afro beat est né, en mélangeant des influences africaines, européennes, américaines, je trouve qu’on symbolise plutôt bien ce mélange des cultures et qu’on n’est pas moins légitime qu’un fils de Fela pour jouer ce genre de musique.

Il y a d’autres groupes évoluant dans ce style au Canada?

A Toronto, il y a un très bon groupe qui s’appelle Mr Something Something, et à Montréal, il y en a un autre qui s’appelle Afro Dizz. Il y aussi un très bon label qui s’appelle Afrokats qui sort de super 45-Tours… Mais finalement, sur le continent nord-américain, les groupes essaient souvent d’incorporer des éléments plus pop ou hip hop pour sonner plus actuels. Nous, on reste assez fidèles à la tradition. Du coup, on ne joue pas souvent avec des groupes d’afro beat par ici. On partage plus souvent l’affiche avec des groupes de funk, de musiques caribéennes ou afro-brésiliennes.

C’est la honte, je vois pas… (renseigné) Ah, c’est Art Blakey? Je me suis laissé troubler par le chant.

Art Blakey a été un des premiers à vraiment incorporer des influences africaines et sud-américaines dans le jazz. J’imagine que vous l’avez beaucoup écouté?

Oui, c’est clair, on l’a énormément écouté. Notre saxophoniste alto est d’ailleurs en train de monter un projet scénique de tribute à Art Blakey.

Si tu devais résumer les influences de The Souljazz Orchestra à cinq noms, qui citerais-tu?

Cinq noms? Aïe… J’imagine que Fela et James Brown sont les deux plus évidents. Ensuite, je citerais sans doute justement Manu Dibango. (il réfléchit longuement) Je devrais probablement aussi citer John Coltrane, et Duke Ellington pour l’orchestration et les arrangements, même si l’influence de ces deux derniers noms peut paraître moins immédiate pour le grand public.

C’est une reprise de Stevie Wonder, mais je ne vois pas par qui. (renseigné) Je n’aurais pas pensé à Ray Barretto car les rythmes sont plus proches de l’afro-brésilien que ce qu’il joue d’habitude.

Je m’attendais à retrouver son nom dans vos influences…

C’est sûr que c’est aussi quelqu’un que nous avons beaucoup écouté. Nous adorons aussi des gens comme Willie Colon ou Bobby Valentine. Tout le catalogue du label Fania… C’est d’ailleurs assez marrant de voir qu’à différents endroits de la planète ont éclos quasiment au même moment (en gros la toute fin des 60’s/début des 70’s) des musiques comme la salsa, l’afro beat ou la soul qui avaient en commun ce sens de la danse et de la fête. Beaucoup des membres de The Souljazz Orchestra ont vécu quelques années en Amérique latine, donc c’est effectivement une énorme influence pour nous, surtout dans les percussions.

C’est Madlib avec son projet Yesterday’s New Quintet!! Une autre reprise de Stevie…

Dans ce groupe virtuel, Madlib se démultiplie en s’inventant de nombreux alter ego qui y tiennent tous un instrument. Ca doit quand même être plus facile pour les prises de décision. Comment gérez-vous le fait d’être autant de musiciens, avec les consensus que ça doit fatalement entraîner?

On triche un peu, parce que c’est surtout moi qui suis à la base des compositions. J’ai une longue formation de composition classique, donc j’arrive avec des partitions écrites pour chacun. Ensuite, tout le monde y apporte bien sûr son grain de sel, surtout en live où chacun va pouvoir improviser, mais en terme de composition pure, ça vient surtout de moi. Ca simplifie donc les débats. (rires)

Aucune idée, désolé… (renseigné) Non, je ne connais pas, donc pas de regret. Mais ça me fait un peu penser à nos amis de Hypnotic Brass Ensemble, avec qui on va sans doute bientôt tourner.

Ce groupe mélange du hip hop avec des fanfares new-orleans. Antibalas a fait produire son dernier album par John McEntire de Tortoise. Penses-tu qu’il faille chercher à créer des ponts entre les musiques ou au contraire creuser une niche bien spécifique pour aujourd’hui vivre de sa musique?

C’est une question difficile. Je pense que la musique est par définition amenée à évoluer par le mélange des influences. Mais trop souvent, je trouve qu’on essaie de forcer les choses, et ces fusions finissent par perdre le côté naturel qui doit pourtant primer. C’est ce qui peut arriver de pire, à mon avis. Certains groupes s’y retrouvent sans doute, mais pour The Souljazz Orchestra, on se voit pas essayer d’inclure des influences rock par exemple… Je ne vois pas comment on pourrait le faire intelligemment.

Comment as-tu accueilli le dernier album de Antibalas dans ce cas?

J’ai trouvé qu’il y avait de très bonnes idées, mais j’avoue que je n’ai pas aimé le son. J’ai trouvé ça trop froid. J’avais tellement adoré leurs trois premiers albums, du coup ça m’a fait bizarre. J’ai besoin d’un son plus chaud, plus rugueux, comme les groupes en faisaient dans les 70’s. Mais je reconnais que ce disque regorge de bonnes compositions, comme d’habitude. C’est vraiment une question de production. Je m’y retrouve moins.

Un classique! En plus, le gars au départ de tout ça est un canadien! Tout a commencé presque par hasard, pour composer la musique d’un obscur film, et ça s’est terminé avec l’invention du hip hop!

Quand ce titre est sorti en 45-Tours, il s’est vendu comme des petits pains. Lorsque le premier tirage a été épuisé, le label l’a re-pressé avec une nouvelle pochette qui montrait les musiciens. Quand le public noir s’est rendu compte qu’il s’agissait de musiciens blancs, plus personne ne voulait du disque qui a donc terminé sa carrière dans les bacs à soldes. L’image est-elle aussi importante que la musique?

Pendant notre dernière tournée en France, on a vu des personnes quitter la salle avant même qu’on ait commencé à jouer, juste parce qu’elles étaient déçues de voir qu’on était canadiens, et pas tous noirs. C’est un peu dommage. D’un autre côté, on ne va pas mentir, ça nous a aussi parfois aidés en aiguisant la curiosité des gens. Mais qu’est-ce que tu peux y faire, de toute façon? Tu es comme tu es, tu ne vas pas changer de couleur ou de nationalité pour faire plaisir à des gens qui réfléchissent avec des clichés.

Incredible Bongo Band a aussi été connu pour ses reprises. Vous en faîtes quelques-unes aussi?

Oh, oui, énormément. Sur l’album, on avait repris un titre de Phaorah Sanders, mais sur scène on joue souvent plusieurs compos de Manu Dibango, Fela, James Brown, Mulatu Astatke, Willie Colon, Bobby Valentine… On a un répertoire d’environ deux cents titres, dont une moitié de reprises, donc on a pas mal de choix!

J’adore ce disque de The Budos Band, un de mes préférés de ces dernières années! Ce titre est une reprise d’une BO de film de Bollywood absolument hallucinante! Voilà par exemple un son dans lequel je me retrouve complètement, contrairement au dernier Antibalas dont on parlait tout à l’heure. Ca sonne à l’ancienne, avec un groove terrible. On passe des influences éthiopiennes à un générique façon James Bond, sans jamais choquer. Ils sont très forts.

Ce groupe est le side-project d’un des membres des Dap-Kings qui accompagnent Sharon Jones. Est-ce que les membres de The Souljazz Orchestra ont d’autres groupes à côté?

Notre batteur a monté un autre groupe qui s’appelle People Project plus axé sur les musiques afro-brésiliennes acoustiques. Plusieurs musiciens de The Souljazz Orchestra participent donc également à ce second groupe. On réfléchit aussi à sortir une série de 45-Tours en même temps que le prochain album, sous notre nom ou sous un autre, pour laquelle on s’amuserait à faire des morceaux purement soul, purement reggae, etc. Ca nous amuserait bien de faire ça…

(long silence) Absolument aucune idée. C’est un truc moderne, c’est sûr, mais je ne connais pas du tout. (renseigné) Désolé, jamais entendu parler.

Tu écoutes quelques groupes français?

A part Serge Gainsbourg qui était un génie tellement en avance sur son temps, j’avoue que je ne connais pas beaucoup de groupes français. Il y quand même des groupes plus électro comme Daft Punk, Saint Germain ou Dimitri From Paris qui ont fait leur trou par ici, mais ça reste assez limité. C’est sans doute dommage, parce qu’on a par exemple découvert Fanga, un groupe de Montpellier avec qui on a joué lors de notre récente tournée en France. On a vraiment bien accroché avec eux, tant artistiquement qu’humainement. On se retrouvait souvent tous ensemble sur scène à la fin de la soirée. C’est même devenu mon groupe d’afro beat actuel préféré, avec Antibalas…

Ca ne serait pas Tony Allen?

Oui, c’est un morceau avec le rappeur Ty et Damon Albarn (Blur/Gorillaz).

C’est là qu’on voit que ce type est un génie, parce que sur le papier je n’aurais pas parié grand-chose sur cette combinaison et finalement ça passe super bien. Tony Allen a toujours refusé de s’enfermer dans l’afro beat, et en même temps il y a amené tellement de monde qui venait des autres musiques.

Doit-on s’attendre à des surprises pour votre prochain album? Où en êtes vous d’ailleurs?

Le prochain album, qui sera donc notre troisième, est quasiment enregistré. Il doit paraître dans les prochains mois. Il s’appelle « Manifesto », il sera peut-être un peu plus soul/funk que le précédent, mais on y entend toujours beaucoup d’influences africaines… On a vraiment hâte que ça sorte! C’est un peu bizarre justement parce que le précédent album commence tout juste à marcher en France alors qu’il est sorti depuis plus de deux ans au Canada. On essaie donc d’équilibrer le set avec des nouveaux titres et des morceaux du précédent vu qu’on est quand même là pour le défendre, mais c’est parfois un peu étrange pour nous car on est passés à autre chose dans nos têtes. On est dans la dynamique du nouveau disque désormais… C’est aussi bizarre de recevoir des mails de gens de l’autre côté de la planète qui veulent te parler d’un disque qu’on a enregistré avec des bouts de ficelle dans un petit studio d’Ottawa. Mais je ne vais pas me plaindre, c’est quand même très flatteur… (rires)

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