The Armed – ‘Ultrapop’

The Armed – ‘Ultrapop’

Album / Sargent House / 16.04.2021
Hardcore mélodique expérimental

Chroniquer le troisième album de The Armed est un exercice périlleux. Le chroniqueur pourrait tout aussi bien citer les noms communiqués dans le dernier line-up en date du groupe qu’estimer que la moitié de ces noms sont faux ou imaginaires. Avec un peu de culot, on pourrait même annoncer que The Armed est surtout un projet drivé de main de maître par celui qui n’est officiellement que leur producteur—à savoir Kurt Ballou, guitariste de Converge et fondateur des studios GodCity. Dans tous les cas, bien malin celui ou celle qui pourra dire quelle info est véridique dans cette affaire. Rechercher la vérité sur The Armed, c’est rentrer dans un univers à la Thomas Pynchon, où le symbole ‘⋈’ du mystérieux collectif surgit inopinément au fur et à mesure de votre enquête – que ce symbole soit griffonné sur les murs d’une cave accueillant un concert DIY, ou qu’il se retrouve sous la forme d’un petit logo propret et corporate pour une agence de pub. On tient d’ailleurs là deux composantes essentielles de l’esthétique mobilisée par ULTRAPOP, on y reviendra par la suite…

Le subterfuge va très loin, parfois. Un reporter peut passer une semaine avec The Armed, il ne saura jamais avec certitude s’il a partagé le quotidien des membres du groupe metalcore-pop-punk-indus ou s’il a juste rencontré des acteurs. Les photos promo sont une vaste farce, et même le leader officiel du collectif, ‘Dan Greene’, a un visage différent d’une vidéo à l’autre. Le projet est donc un jeu de rôle grandeur nature bien parano, happening permanent questionnant le concept de post-vérité à l’heure des fake news et des théories conspi en ligne. Tout est lié et pourtant rien ne fait sens. Crack Cloud lui-même n’oserait aller aussi loin dans le délire.

Toutefois, on sait quand même deux ou trois choses sur The Armed. On sait que le projet accueille des membres de la scène metal hardcore de Detroit dans ses rangs, dont un certain Tony Wolski, batteur dans une première incarnation du groupe, et qui semble en être maintenant le chanteur, en tout cas d’après la vidéo de All Futures. Wolski n’est d’ailleurs pas un parfait inconnu : il a réalisé des clips pour Converge (!) et Protomartyr, et tient le rôle de frontman dans le nouveau line-up de Genghis Tron, un des très rares groupes précurseurs de la musique jouée par The Armed aujourd’hui. Mais ce que l’on sait surtout, c’est que tout ce barnum postmoderne ne vaudrait pas tripette si la musique en question n’était pas aussi originale et jubilatoire. À ce titre, ULTRAPOP creuse le sillon entamé sur Only Love : placer tous les curseurs dans le rouge, à la limite du mauvais goût, et jeter dans un brouet commun blasts grindcore, loops synthétiques, soli simultanés de guitare en mode speedcore mélo, inoubliables refrains pop à la M83, crissements noise ou encore saturations indus. Sans même parler des voix, hurlées ou chantées, masculines comme féminines… Et le miracle, c’est que tout ‘colle’. Rien ne devrait être lié, et pourtant tout fait sens.

Mis à part un sublime sas de décompression chillwave à l’entrée de l’album (Ultrapop), le disque est donc construit comme son prédécesseur, opérant une savante alternance entre déflagrations de violence (Masugana Vapors, Big Shell, Faith In Medication, sur la crise des opiacés) et autoroutes plus mélodiques (All Futures, A Life So Wonderful, An Iteration, qui dézingue le mythe du ‘jeune sauveur blanc’, ou encore Average Death et sa progression d’accords très My Bloody Valentine). La co-production de Ben Chisholm (Chelsea Wolfe) n’arrondit les angles que là où il faut, et l’intensité ne faiblit jamais. Tout juste constatera-t-on une utilisation un peu moins marquante de la voix riot grrrl de Cara Drolshagen (si c’est bien son vrai nom) par rapport à Only Love, ainsi qu’une efficacité plus relative dans la deuxième partie de l’album. Il n’en reste pas moins que l’ensemble est assez riche en bonnes idées pour que l’on ait envie de s’y perdre encore et encore, ne serait-ce que pour mieux identifier les interventions des nombreux guests issus du carnet d’adresse bien rempli de Kurt Ballou, pardon, ‘Dan Greene’. Il y a d’abord le batteur de Converge, Ben Koller, indispensable pour faire tenir debout cette cathédrale bruitiste, mais aussi Urian Hackney, batteur de Rough Francis et héritier direct de la légendaire fratrie afro-punk Death, ainsi que des transfuges de chez Metz (Chris Slorach) ou encore Queens Of The Stone Age (Troy Van Leeuwen et Mark Lanegan).

Comme l’indique son titre provocateur, ULTRAPOP hérissera à coup sûr les poils des puristes en tous genres. ‘Dan Greene’ explique même vouloir être ‘anti-punk’ avec ce disque. À ce titre, la venue en France de The Armed, prévue courant 2021, permettra peut-être de juger plus précisément le sérieux réel de cette folle entreprise. Car la question se pose : en dépit de la qualité de l’album, The Armed ne serait-il qu’un épiphénomène marketing ‘hors-sol’, ici prisonnier d’un storytelling un peu trop bien huilé ? Ou propose-t-il un futur riche en perspectives pour un punk hardcore en grande déshérence ces temps-ci, permettant au passage d’ajouter son nom à celui des grandes formations bruitistes de la ‘Motor City’ (Stooges et MC5) ? Évidemment, il faudrait déjà que le groupe vienne bien de Detroit pour pouvoir avoir ce privilège. Et, détail pas si anecdotique que ça, qu’il ne soit pas une simple hallucination collective avant la fin du monde.

VIDEO
ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE
Ultrapop, All Futures, A Life So Wonderful, An Iteration, Average Death, Faith In Medication, Bad Selection


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