Sodom & Sagesse – ‘Berzingue’

Sodom & Sagesse – ‘Berzingue’

Album / Reverse Tapes / 31.05.2024
Rock indus

Quand on découvre l’existence de Sodom & Sagesse, on reste dans un premier temps effaré par ce nom de groupe faisant de la contradiction, visiblement, le moteur de sa démarche. Car comment imaginer que Sodome, ville biblique livrée aux vices et au châtiment divin, puisse avoir un quelconque lien avec la sagesse, qui implique une forme de mesure, d’équilibre dans le rapport à ses désirs ? On tremblerait presque à l’idée que derrière ce nom provoquant se cache le choix conscient de faire de la démesure du vice le véritable but de l’existence, réactivant en ce sens le projet infernal du Marquis de Sade. On peut considérer ces questionnements déplacés et inutiles dans le cas d’un album de rock qu’il s’agirait d’aborder sans trop réfléchir, sauf qu’il est tout sauf évident d’écouter de façon insouciante celui que nous présente Sodom & Sagesse, le bien nommé Berzingue, tant le niveau d’agression sonore atteint ici est élevé. On prend certes du plaisir à s’infliger cette épreuve, mais un plaisir étrange, lié fondamentalement à la douleur.

Les auteurs de cette expérience extrême sont Jean-Loup Dutoit (batterie, machines) et Philémon Tranchant (guitare, voix), du groupe tourangeaux Mossaï Mossaï (entre autres), déjà habitués aux pas de côté, au non-respect intégral et soumis des normes. S’ils parlent eux-mêmes de pochade dans le choix de ce nom, Sodom & Sagesse, il n’en reste pas moins que celui-ci fait sens avec la musique jouée. Cela commence avec les stridences de Marie Poppers, vite relayées par une rythmique lourde et brutale, accélérant en même temps que la guitare, sur fond de vocaux déformés, révélant une présence humaine fantomatique. Brail du Cerf va dans le même sens, mais – on l’imagine en tout cas – avec le projet de mettre l’auditeur dans un état de stress et d’inconfort, comme un animal pris au piège, se tordant de douleur aussi bien physique que psychologique. À partir de Torgnole de Prune, tout s’accélère pour culminer dans l’enchaînement démentiel Berzingue / Acidaction /Tupolev. Et l’on met au défi tout individu normalement constitué de s’enfiler ce qui ressemble à une série de jets de parpaings dans un concert de marteaux piqueurs sans se sentir littéralement épuisé, corps et âme.

Et pourtant, on l’a dit, il y a du plaisir à se faire malmener de la sorte. Déjà parce que les morceaux présentés par Dutoit et Tranchant ont quelque chose d’organique qui permet, intuitivement, de suivre un parcours cohérent au milieu du bruit ambiant. L’impact est brutal dans son immédiateté, mais si on lorgne parfois du côté mécanique de la rythmique électro, c’est pour la contrebalancer régulièrement par un groove qui appartient bel et bien au rock. Ensuite, parce que cette musique agressive dans ses sonorités indus suscite par là-même une réflexion sur les caractéristiques aliénantes et éprouvantes de notre monde contemporain, prolongeant ainsi les interrogations de Throbbing Gristle au début des années 80. Pour illustrer cette idée, il suffit de considérer l’usage de la voix sur Berzingue : elle est utilisée comme un signal, un simple artifice sonore sans lien avec le besoin de délivrer un propos, puisque jamais le chant n’est vraiment compréhensible ; et ainsi, perdue dans la masse des bruits façonnant notre environnement, la voix humaine ne devient donc qu’un signal parmi d’autres, dont la signification semble être noyée, privée de valeur, condamnée au cri pour se faire remarquer dans l’hystérie ambiante. N’est-ce pas là une manière particulièrement pertinente de figurer le désarroi et la profonde solitude de l’Homme contemporain ?

On n’écoutera bien sûr pas Sodom & Sagesse tous les jours, mais quand ce sera le cas, il est fort à parier qu’il y aura le désir urgent de répondre à la violence du monde environnant en lui imposant une violence antagonique, manifestée par les mouvements du corps les plus frénétiques – mais également les plus libérateurs – que nous puissions produire. Finalement, il ne s’agira plus de répondre aux excès de Sodome en la détruisant, mais en lui opposant d’autres excès, révélant toute l’activité dont nous sommes capables : le début de la sagesse, en somme.

Photo : Flavie Herbreteau

ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE
Berzingue, Acidaction, Tupolev


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