Shabaka & The Ancestors – ‘We Are Sent Here By History’

Shabaka & The Ancestors – ‘We Are Sent Here By History’

Album / Impulse / 06.03.2020
Jazz

On ne vous apprendra probablement rien en affirmant que Shabaka Hutchings incarne le renouveau du jazz britannique, et vraisemblablement celui de ce courant fourre-tout à l’échelle internationale. Et si vous l’ignoriez encore, son second projet avec The Ancestors devrait vous permettre d’en prendre pleinement conscience.

Un an après nous avoir gratifié de deux albums avec The Comet is Coming, le King nous bouscule cette fois avec The Ancestors, pour un album encore plus prenant et intriguant que leur précédente collaboration en 2016. Shabaka tisse toujours ses ambiances aux sons de sax savamment posés ou violents, mais est ici magistralement soutenu par les musiciens sud-africains. Car si l’omniprésent Shabaka irradie à nouveau, il faut reconnaître que le bougre sait parfaitement s’entourer. Les percussions, les murmures et une basse cinglante donnent d’emblée le ton (TheyWho Must Die) relayés par une voix singulière qui deviendra rapidement familière. Le morceau ne laisse aucune place au doute : place aux rythmes obsédants, inquiétants et totalement hypnotisants.

L’album oscille constamment entre lamentations et explosions, véhiculant une énergie communicative mais tendue. Les temps énergiques alternent avec de longues plages de réflexions, parfois dansantes, n’atteignant toutefois jamais la furie psyché de The Comet is Coming. Car même sur un morceau aussi rythmé que Behold The Deceiver, la basse lancinante revient imperceptiblement dicter son rythme. On notera aussi l’absence de cloisonnement stylistique, comme sur Run, The Darkness Will Pass, qui s’envole subitement à mi-parcours dans une communion sacrée entre les protagonistes.

Vous l’aurez compris, réduire cet album au seul talent de Shabaka serait absurde tant les musiciens sud-africains y prennent une part prépondérante. Shabaka assume un rôle de catalyseur, laissant les musiciens réagir librement, proposer leurs propres échos. Si les accents tribaux sont présents en filigrane, divers instruments colorent l’album de notes spectrales guidées par les éclats de voix, éructations ou murmures habités de Siyabonga Mthembu. Les flûtes, les percussions et les chants zulu se répondent sur ’Til The Freedom Comes Home/We Will Work (On Redefining Manhood). L’enchaînement de ce morceau avec We Will Work (On Redefining Manhood) est une ode contre la morosité, nous questionnant au passage sur notre masculinité (‘Un homme ne pleure pas/un homme ne fait pas son deuil’). Comme toujours Shabaka profite du paroxysme que peut atteindre sa musique pour distiller ses messages, attendant un climax propice à leur réflexion. ‘L’histoire n’est pas finie et a besoin d’être constamment questionnée afin d’éviter de reproduire nos erreurs‘. Tel un oracle, il invite à un changement, à stopper les déportations de migrants, à se départir d’un passé colonial pour de bon.

Car Shabaka aux côtés des Ancestors délivre plus que jamais son message. Des titres tels que Run, The Darkness Will Pass ne laissent guère de place au doute. Le saxophoniste articule ses idées par des rugissements de saxophone ou les cris possédés de Siyabonga Mthembu. ‘Qu’est-ce qui doit être brulé ou au contraire être sauvé ?’, ‘Quelle est notre relation au passé ?’. Pourtant l’optimisme prévaut et cet album apparaît comme la feuille de route vers un changement.

Le poème sonique délivré par Shabaka and The Ancestors marque encore une fois par sa fraîcheur. Comme toujours, et peut-être plus que jamais, cet album ne s’appréhende pas facilement, mais ses rythmes et sa variété lui confèrent un caractère viscéral, presque nécessaire. Il se veut complexe mais décomplexé. Les 11 titres constituent un collage impressionniste grandiose mais interpellant, véritable dialogue-communion entre le sax de Shabaka et la voix de Mthembu. Un appel à l’action, une défiance à l’histoire. Que ce soit par l’intermédiaire des Sons of Kemet, du projet psyché The Comet is Coming ou The Ancestors, Shabaka trace sa route, écrivant, un nouveau chapitre passionnant de l’histoire du jazz. À 35 ans…

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ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE
They Who Must Die, ‘Til The Freedom Comes Home, We Will Work (On Redefining Manhood)


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