Rank-O – ‘De Novo’

Rank-O – ‘De Novo’

Album / Another Record / 28.01.2022
Art punk

Les doigts fourrés dans la prise. C’est probablement l’activité à laquelle se sont adonnés les quatre tourangeaux de Rank-O depuis leur plus jeune âge pour faire une musique aussi éclatée au sol aujourd’hui. Et quand on dit ‘éclatée au sol’, on ne pense pas à mal, loin de là. S’éclater, être retourné, jeté par terre, on en a tous besoin depuis un ou deux ans. Alors oui, certes, Rank-O joue la carte arty, Rank-O écrit des chansons à tiroirs, Rank-O privilégie les entrelacs complexes et chiadés, hésitant entre indie-rock, math-rock, synth-pop, garage et post-punk. Mais surtout, Rank-O semble prendre un pied monstre à faire tout cela, le même pied que celui avec lequel ils prennent un joli et méticuleux soin à botter les fesses de tout le monde avec ce premier album, De Novo.

On vous passe le préambule de rigueur (premier E.P. remarqué, notamment chez Mowno; production futée et dynamique de leur ingé-son live Baptiste Mésange; enregistrement aux Black Box Studios, toussa, toussa…), et on attaque directement avec le premier titre/single, Gallery, introduit par un hook ironique et bondissant joué sur un clavier qui pourrait être le Casio de votre petit frère. On se marre, sauf que tout de suite après, on n’a pas vu venir les guitares-basses-batterie au moment où elles ont décidé de venir vous coller une petit baffe gratuite, sans prévenir, juste comme ça – avant de faire semblant de se calmer, de s’excuser même, pour ensuite vous en recoller une en à peine trente secondes. La voix est aigüe et chaude à la fois. Ça rocke et ça cogite en même temps. On croit savoir ce qui va se passer au début du morceau, mais on se goure complètement. Le mastering de Peter Deimel prend soin de booster les fréquences basses à des moments-clés renversants qui ne reviendront pourtant jamais. Et alors que l’on pensait qu’il ne restait plus assez de temps au refrain pour entamer son dernier run, c’est l’incroyable remontada, Rank-O franchissant la ligne d’arrivée au tout dernier moment sous les vivats de la foule en délire (prends des notes, Montebourg). On dirait du Squid en moins cérébral, du Squid qui prendrait le temps de se marrer et de vous faire des clins d’œil. Pour certains, cela ressemblerait à un reproche, pour d’autres à un compliment. Mais force est de constater que le parti-pris fait sens.

Helena creuse ensuite le même sillon. Mêmes programmations déjantées en support, mêmes basses lourdes boostées pour relancer la machine au bon moment. Mais c’est à partir de Humans que l’on se met à piger exactement jusqu’où Rank-O peut aller dans son nawak jouissif et pourtant ultra-référencé. Humans, c’est Devo qui s’est sniffé deux, trois rails de poudreuse, Wire qui se shoote au gaz hilarant. Ou alors c’est Jay Reatard qui se mettrait à lire du Sartre en compagnie de The Death Set et Ty Segall. Au choix. Le tout, avec une montée des six cordes qui vise l’Everest pour le bouquet final. L’ambiance est plus lourde sur Half-Life et son drone qui démarre en mode stoner psyché. Des voix éthérées et ambigües lorgnant du côté de chez Peter Kernel se contorsionnent pendant un moment, avant que toute la caravane ne décide de s’installer dans le jardin de Women. De Women, on passe ensuite à Preoccupations sur Cold Rush, suite d’accord intenses et en modulations permanentes, rafales de croches qui prennent à la gorge là où les voix soyeuses et autres claviers/effets effleurent le reste de votre corps. John remonte les curseurs jusqu’aux Talking Heads, entre afro-beat, white-funk dantesque et voix habitée par David Byrne himself. Et Cent Mille, essai en français, ressemble à Corridor reprenant les Rita Mitsouko, le tout remixé par Deeper et The Hecks. Si, si.

Bon, OK, les gars, on a compris… Vous venez de nous engluer dans une sacrée mélasse à nous piéger ainsi à votre petit jeu des références. Dorénavant, on dira que Rank-O fait du Rank-O, c’est-à-dire un truc qui sait rester assez cohérent en dépit de la multitude d’influences glanées ici ou là. C’est dans cet esprit fun, spontané et sans complexes, que l’on pourra le mieux apprécier Cheetah en toute fin d’album, nouvelle version plus resserrée et concise du tube qui ouvrait le E.P. sorti il y a trois ans. Avec pour cette reprise, des guitares qui sonnent comme des steel drums sur une plage des caraïbes, sans parler de cet émouvant mini-solo au son clair et reverbé qui semble vouloir nous faire revenir dans la Californie des sixties pendant les toutes dernières secondes. En un seul album – en un seul titre, même – Rank-O réussit à passer de la grisaille anglaise à des contrées plus chaudes et estivales, le tout sans que votre boussole ne perde le Nord.

Après tout cela, si quelqu’un nous sort que les quatre tourangeaux ne seraient – par exemple – qu’une sorte de Geese français, il ou elle risque d’avoir les oreilles qui sifflent (je la vois déjà venir celle-là !). Parce que, pour l’instant, aucun titre de Geese ne nous a encore fait voyager de cette façon. Et si c’était Geese qui était le Rank-O américain, en fait ? Et s’il suffisait de mettre les doigts dans des prises bien de chez nous pour faire avancer une bonne fois pour toutes le schmilblick du post-after-vous-savez-quoi, et ce, sans même attendre de savoir ce qui passe par la tête des collègues d’outre-Manche et d’outre-Atlantique ? Les vrais défricheurs n’attendent pas la hype autour de tel ou tel courant pour offrir des pistes remplies de promesses. Et tant qu’ils s’amusent à le faire, on pourra continuer à regarder l’avenir du rock dans ce pays avec un certain espoir. Elle est peut-être là, la vraie… alternative.

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A ECOUTER EN PRIORITE
Gallery, Humans, Cheetah, John, Cold Run

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