Justice – ‘Hyperdrama’

Justice – ‘Hyperdrama’

Album / Ed Banger / 26.04.2024
Electro

Comment rester dans le vent et tenir sur la durée lorsque l’on a été sacré meilleur espoir de la relève de la french touch en 2007 ? En plaçant tous les curseurs dans le rouge, de sa hype savamment orchestrée aux saturations élevées au rang de signature, Justice livrait alors avec Cross un premier album tonitruant, prêt à conquérir le monde et s’imposant d’office comme le manifeste d’une génération en quête de sensations fortes, laissant la dimension cérébrale au vestiaire pour venir se perdre dans les fracas, le groove imparable et la violence sonique proposés par le duo à la fois le plus chic et le plus destroy des soirées parisiennes. La suite de l’histoire – faite de montagnes russes (deux autres opus plus qu’inégaux) et d’échappées en solo pour Gaspard Augé – nous laissait là, au pied du mur, prêts à faire demi-tour pour aller explorer d’autres terres plus fertiles. Si seulement tout était si simple. Premier ouvrage de l’ère post-Daft Punk pendant que l’ex-prince noir de la techno Gesaffelstein continue de se perdre dans des méandres électro-pop aussi poseurs que sous inspirés (en témoigne le récent Gamma), le défi de ce Hyperdrama était grand, tout simplement parce que, pour commencer… nous n’en attendions plus grand-chose, sinon rien. Mais pour la légende dorée, l’histoire était différente : Justice, seul(s) sur le ring pour défendre une électro tapageuse et de plus en plus nostalgique, toujours susceptible de séduire les masses sans pour autant (trop) éreinter les aficionados du rock ?

Avec son entrée en matière plutôt gentillette (Neverender, première des deux collaborations du disque réalisées avec Tame Impala), il y avait de quoi craindre le pire, Justice nous ayant autrefois habitué à des ouvertures plus incisives. Il serait pourtant malhonnête de ne pas admettre que les intentions dévoilées dans cette première piste, plus que sa composition ou sa production, touchent. Entre le revival facile mais plaisant (Generator, One Night/All Night), le limite pénible (Afterimage, Saturnine), l’hommage rétro façon Giorgio by Moroder (ici pour Alan Braxe dans Dear Alan) et ses tracks plus évasives (Muscle Memory, Harpy Dream) situées à mi-chemin entre Klaus Schulze et Tangerine Dream, Hyperdrama n’a pas peur de visiter et de faire se côtoyer différents mondes, différentes modes, différentes époques. En poussant le curseur du kitsch au maximum dans son dernier segment (Mannequin Love, Midnight Rendez-Vous, Explorer), Justice parvient même à exprimer et transmettre une certaine vision de la nostalgie et de la mélancolie, toutes proportions gardées vis-à-vis de l’’hyper drame’ annoncé.

Pas si éloignés de leurs cousins de Air, plus proches que jamais de leurs parrains de Daft Punk dans leurs retranchements les plus nostalgiques, Xavier de Rosnay et Gaspard Augé visent, vous l’aurez compris, toujours grands. Quitte à manquer un peu trop souvent leur cible. Le parallèle tentant, et pourtant incontournable ici, avec le Random Access Memories du duo casqué en dit long sur les ambitions de nouvel opus. Quatre albums en 17 ans, 13 titres au compteur pour l’acte IV, des mutations et des digressions souvent décevantes après avoir frappé fort avec une poignée de maxis et un premier album événement, cela fait beaucoup de points communs entre ces deux formations qui, quelque part, n’ont jamais voulu passer la barre de la majorité. Reste la question de la maturité, dans ces deux cas plutôt bien négociée, tout comme celle de la place de l’émotion dans des albums-concept si produits et marketés qu’ils en deviennent, quelque part, plus des objets de collection ou de consommation que de véritable œuvres d’art. Mais la forme plus que le fond, les apparences plus que la substance, n’est-ce pas là toute l’histoire de l’écurie Ed Banger ? Parfois drôle, souvent un peu ridicule mais toujours libre et rêveur, Hyperdrama semble suivre alors sa propre trame, paisiblement (aïe), vers ce qui pourrait être une forme de destination finale. Sa machine à rêves, à la fois rétro et guindée, ne parvient que trop rarement à toucher en plein cœur, certes, mais était-ce là finalement réellement son but ?

Jamais très loin de la bande-son pour magasins de fringues ou spots-télé, Justice sait pourtant se détacher de ses ambitions branchouilles pour tendre vers des dimensions plus fantasmagoriques, à l’image d’un Incognito qui n’aurait pas dépareillé dans la bande son d’un giallo de la grande époque. Glam, baroque et gothique dans l’esprit, Hyperdrama s’impose alors comme le Phantom of The Paradise de Justice, sans toutefois jamais approcher le génie mélodique de Paul Williams et la dimension faustienne du film de Brian de Palma. Et pourtant, il y est question, tout comme dans l’Hyperion de Gesaffelstein il y a cinq ans, de la mort annoncée d’un groupe, de la fin d’une époque, de la confrontation du statut de génie-prophète-dieu vivant (rayer les mentions inutiles) aux affres du temps qui passe, des goûts qui changent, des styles qui se gentrifient, des idoles de qui l’on se détournent peu à peu. The End, en featuring avec un Thundercat au potentiel créatif sous-exploité, ressemble à un pastiche d’ABBA généré par une IA mais semble surtout sonner le son de la cloche de fin. Celle qui précède la mort des grands groupes d’une époque, mais aussi peut-être définitivement leur entrée dans la légende devenant, au gré des vents, pièce de musée ou parc d’attractions passéiste. Il faudra alors se souvenir des partis pris de mix, des choix de compression et de la science du montage du groupe. De sa dimension aussi fascinante qu’ostentatoire, entre délire de petits bourgeois et vraie générosité festive. Et de son incapacité à mettre bien trop souvent ses moyens maximalistes, ici pourtant réduits au strict minimum, au service de l’émotion.

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A ECOUTER EN PRIORITE
Generator, One Night/All Night, Incognito, Moonlight Rendez-Vous

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