Jenny Hval – ‘Classic Objects’

Jenny Hval – ‘Classic Objects’

Album / 4AD / 11.03.2022
Pop

Le parcours artistique de Jenny Hval est vertigineux. Depuis vingt ans, la touche à tout norvégienne travaille au gré de ses rencontres sur des projets solo ou collaboratifs, refusant tout formatage. Elle met un point d’honneur à bâtir sans compromis une oeuvre parfois perturbante, marquée par un engagement féministe intransigeant, organique et viscéral. Son huitième album, Classic Objects, d’une élégance à couper le souffle, marque une rupture nette avec les précédents, les revendications moins frontales laissant s’épanouir une musicalité hypnotique.

Il sera vain de chercher quel est le facteur essentiel à l’origine de cette mue. La solitude du confinement, le changement de label, l’âge ou la rétrospection, tout cela à la fois, mais Jenny Hval confère à Classic Objects la dimension d’un véritable album plus que d’une performance, comme c’était souvent le cas jusqu’alors. Il y en aura pour regretter, à juste titre, l’ensorcelante âpreté de ses expérimentations, notamment électroniques, mais d’autres feront de cette nouvelle parution un des disques de l’année pour son équilibre parfait entre la justesse mélodique et la fluidité rythmique.

Musicalement, les partis-pris de Jenny Hval se font singulièrement écho de ceux d’Amen Dunes lors de la sortie très remarquée de Freedom, en 2018. Des propos qui restent denses et sombres, mais qui s’expriment à contrario avec fluidité sur des ballades solaires et des percussions chaloupées, des questionnements plus subtils, une écriture fragile et dévoilée. La recette est aussi efficace ici que sur l’album de l’américain, et nul doute que Classic Objects sera aussi essentiel que Freedom.

Quasiment toutes les compositions de la norvégienne sont bicéphales. Les couplets s’enchaînent, dans lesquels on retrouve son parlé-chanté très scandé, sa voix perchée, puis les refrains nous percutent comme des vagues, révélant une ligne mélodique chaque fois inattendue et bouleversante. Year Of Love et American Coffee en sont l’illustration parfaite, tandis que sur des titres encore plus développés, un troisième temps étire la partition dans les sons d’une nuit en pleine nature (Cemetery Of Splendour) ou les grondements d’un drone (Jupiter). Le choix de ce morceau, le plus expérimental du disque (elle désigne la musique comme une créature polymorphe incontrôlable et les paroles comme un road trip  post-apocalyptique) en guise de premier single, symbolise aussi cette transition fragile entre ce qu’on connaissait d’elle et ce qu’elle révèle désormais.

Si la forme s’est apaisée, il ne faudrait pourtant pas croire que Jenny Hval a beaucoup changé. En fin de course, The Revolution Will Not Be Owned, clin d’oeil ambient-jazz à Gil Scott Heron, en est l’exemple parfait. ‘Je n’ai pas la pugnacité de G.S. Heron‘, affirme-t-elle, mais son message est clair malgré la spatialité du piano : ‘And this song is regulated by copyright regulations, And dreaming doesn’t have copyright, I guess you could say, The revolution will not be owned‘. Avec la harangue de l’avant dernier titre, Freedom, dans lequel elle dénonce les apparences de démocratie, cette fin d’album éclaire, voire éclabousse, tout ce qu’on aurait pu prendre pour un affadissement  de sa colère.

Le fil qui relie les titres de Classic Objects n’est plus aussi ouvertement revendicatif que sur les albums précédents, la musicienne ne nous invective plus mais s’interroge elle-même avec une grande pudeur et beaucoup de doutes. ‘What is a home but the place you’ll die‘, se demande-t-elle dans American Coffee, notre ‘être au monde’, notre empreinte, nos vanités sont au cœur de son écriture. Il est question d’apprendre, de se délester, de s’apercevoir, enfin, comme elle le dit encore, que ‘nous sommes dans le caniveau mais que nous regardons les étoiles‘, et que c’est suffisant à notre bonheur. Sorte de Diogène moderne, rassemblée autour d’un essentiel invisible dans notre environnement superflu, Jenny Hval nous offre Classic Objects comme un incontournable manuel de survie.

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A ECOUTER EN PRIORITE
Year Of Love, American Coffee, Cemetery Of Splendour, Year Of Sky, The Revolution Will Not Be Owned


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