Grimes – ‘Miss Anthropocene’

Grimes – ‘Miss Anthropocene’

Album / 4AD / 21.02.2020
Dark wave

Comme la petite souris Cortex partageant la cage de l’inénarrable Minus, Claire Boucher rêve de conquérir le monde depuis plus de dix ans maintenant, se construisant à coups d’expérimentations cyborg-pop une réputation de chantre de l’indépendance pour mieux pouvoir infiltrer le mainstream par la suite. Première étape majeure de ce plan de domination ultime nommé Grimes, Visions introduisait déjà une idée très synth wave de la pop du futur, et peu importe s’il était parfois difficile de décider là où le kitsch y cédait la place à l’avant-garde, tant la nuit brumeuse qui enveloppait sa voix acidulée était belle et mystérieuse. Seconde étape lumineuse, excentrique et dansante, Art Angels proposait ensuite le plus improbable crossover électronique qui soit (EDM, avant-r’n’b kawai, nu-metal-power-pop-new-age-j’en-passe-et-des-meilleures…). Boucher citait Beyoncé et proposait ses services à Rihanna. L’ascension était en cours. Plus rien ne pouvait arrêter Grimes.

Quatre ans plus tard, la donne a changé. Annoncé comme un album-concept l’habillant sous les atours d’une ‘déesse anthropomorphique du changement climatique’ (forcément malfaisante et ‘mis-anthrope’), Miss Antropocene déçoit franchement, et ce pour des raisons musicales sans grand rapport avec le côté forcément ‘usine à gaz’ de son concept général. Certes, les premières minutes du disque arrivent encore à faire illusion. So Heavy I Fell Through The Earth joue ainsi avec l’espace, met en avant rythmiques trap et délicates notes de guitares pour mieux sonder l’abysse sous-jacent à l’ensemble. On sent qu’un beau voyage reste possible, en dépit des nuages bas qui s’amoncellent, et de lignes vocales tournant en rond, déjà. Darkseid déboule ensuite, toute en basses grondantes et ambiances à la Blade Runner, sorte de Risingson ou de Karmacoma chargé à la kétamine qui sera la seule véritable réussite de l’album (avec au passage un autre superbe featuring d’Aristophanes au rap vocodé). Sans grande cohérence avec ce qui précède, Delete Forever s’essaie à la balade romantique menée à la guitare sèche. Dommage que Boucher ait juste oublié d’y ajouter un refrain un tant soit peu marquant, en général conseillé pour ce genre d’exercice.

Mais le pire reste à venir : rave party mollassonne (Violence), drum and bass maladroite (4 ÆM), post-punk en toc (My Name Is Dark), rien n’y fait, le grain de folie a laissé la place a des formules convenues—même pas sympathiquement kitsch, juste bêtement conformistes. Et que dire de ces ballades electro-ambiantes à l’encéphalogramme plat (New Gods, Before The Fever), si ce n’est que leurs ersatz de mélodies arrivent difficilement à la cheville de celles des grandes maitresses du genre (Björk, Zola Jesus, voire même… Enya ?) ? Un comble pour celle qui espérait un jour porter ce genre de couronnes…

Anticipant elle-même un possible retour de bâton, Boucher a récemment laissé entendre que les dernières critiques à son encontre seraient surtout liées à des choix qui relèveraient de sa vie privée (pour ceux que cela intéresse vraiment, elle est la nouvelle conquête d’Elon Musk, ce qui a effectivement fait crier à la trahison les fans naïfs l’ayant prise pour une féministe hardcore ‘de gauche’, là où les choses étaient certainement plus ambigües dès le départ). En d’autres termes, son destin de pop star serait ici compromis par des choix plus personnels, voire un certain contexte politique. On pourrait, à la rigueur, comprendre l’agacement de Grimes. A moins que celle-ci ne tente d’allumer une sorte de contre-feu ici…

C’est que le temps passe vite, et que la fenêtre de tir pour réussir à conquérir le monde est aussi étroite que celle d’une fusée Tesla en partance pour Mars. Il y a cinq ans, Claire Boucher était un futur possible de la pop. Depuis, la pop a le visage d’une sale morveuse de dix-huit ans aux cheveux teints en vert qui a tout raflé aux Grammy Awards. Comme Grimes, elle est capable d’aller explorer des contrées électroniques étranges et imprévisibles— même si elle a également pour elle de remettre au goût du jour un certain songwriting à l’ancienne, très loin des formulations hasardeuses et autres effets de manche de Miss Anthropocene. Le nom de cette petit morveuse, c’est Billie Eilish. C’est elle, l’avenir de la pop maintenant. Et il ne lui a même pas fallu deux ans pour dominer le monde.

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A ECOUTER EN PRIORITE
So Heavy I Fell Through The Earth, Darkseid, Delete Forever


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