Gilla Band – ‘Most Normal’

Gilla Band – ‘Most Normal’

Album / Rough Trade / 07.10.2022
Noise

Passer trop de temps en studio peut être un piège. S’étendre à peaufiner ses compositions, pousser les arrangements au bout de son inspiration peut en effet finir par ôter toute spontanéité à un album, et maquiller l’âme de ses hauteurs rendus lisse par la perfection de leur son. Pour Gilla Band, privé de concerts pendant les confinements successifs et donc sans aucune autre alternative que de s’y enfermer, le local de répétition ne fut autre qu’un grand terrain de jeu aux possibilités infinies. En vue de la sortie de ce Most Normal (qui ne l’est absolument pas), les dublinois ont volontairement chamboulé leur méthode de travail et profité de l’occasion pour ne pas seulement se contenter de mettre en boite de nouvelles compositions. L’opportunité ne se présentant peut être qu’un fois, ils l’ont saisie pour secouer et restructurer leurs morceaux autant de fois que voulu, les repenser et les réécrire à foison, pousser l’expérimentation au rang de performance et laisser l’auditeur choisir son camp, entre l’art et l’insupportable.

Car ce troisième album, le premier à ne pas être affublé du nom Girl Band abandonné l’an passé car ‘mal genré en premier lieu’, est plutôt clivant. Radical au possible, Most Normal est de loin l’oeuvre la plus personnelle du groupe qui, bien en rang derrière son bassiste Daniel Fox, s’est lui-même chargé de l’enregistrement et de la production, sans jamais le priver de l’urgence, de la sincérité, voire même des fortes tensions mélodiques (terme plus approprié ici que ‘mélodies tendues’) qu’on vient chaque fois chercher chez lui. En attestent les quelques excellents titres parus en amont de l’album, tous d’une singularité inédite du fait de forts parti pris de production (la sursaturation du minimaliste Eight Fivers, les guitares inversées de Backwash, les bourdonnements de Post Ryan), mais également d’une redoutable efficacité du fait de leur mélange unique de noise urticante, de pop accidentée, de dance apocalyptique et incommodante.

Un fort sentiment de malaise recouvre en effet l’intégralité de ce nouvel album imprévisible et suffocant, comme pour coller au plus près des thèmes abordés par Dara Kiely, ici auteur de punchlines sauvages – drôles – dérangeantes (rayez la mention inutile). Fier de son anticonformisme de toujours, le chanteur a toujours pris soin de cultiver sa différence et son asociabilité, d’évoluer hors des tendances, et trouve donc dans les compositions les plus extrêmes de Most Normal – plus précisément dans les larsens de The Gum ou les acouphènes de The Weirds – le décor idéal pour exprimer ressentis et frustrations de la vie moderne.

Ponctué de quelques titres à l’intérêt très limité car fruits d’excès d’expérimentation (Gushie, Capgras, Red Polo Neck, Pratfall), Most Normal n’en reste pas moins une oeuvre d’art de par son positionnement, son originalité et sa radicalité. Exception totale, expérience inédite, modèle de défiance et d’audace, mécanique sans pitié, ce nouvel album des irlandais est une porte d’entrée vers un monde nouveau, pas le plus accueillant pour l’éphèbe mais définitivement attirant pour qui s’est déjà laissé séduire par l’intensité de Lightning Bolt ou les diversions bruitistes des derniers albums de Low. Reste maintenant à savoir quelle suite Gilla Band va t-il pouvoir lui donner ? Souhaitons seulement que les écoutes répétées de cet album nous laissent encore d’ici là le loisir de la juger.

VIDEO
ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE

Eight Fivers, Backwash, Post Ryan


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