Emma Ruth Rundle & Thou – ‘May Our Chambers Be Full’

Emma Ruth Rundle & Thou – ‘May Our Chambers Be Full’

Album / Sacred Bones / 30.10.2020
Post rock doom

Certains albums épousent leur époque, à tel point qu’ils coïncident avec elle. Alors que la perte de repère semble être devenue le déterminant d’une actualité crépusculaire, Thou et Emma Ruth Rundle nous proposent avec May Our Chambers Be Full une forme de condensé du ressenti contemporain.

La perte de repère tout d’abord, ici élevée au rang de profession de foi. Par repère, on entend généralement une marque servant à se repérer, retrouver son chemin. Il y a quelque chose de rassurant dans le repère. Ici, dès le titre d’introduction Killing Floor, le chant en duo d’Emma Ruth Rundle et du chanteur de Thou s’aventure dans des territoires inexplorés. À la voix fragile et poignante de l’une se mélangent les hurlements doom de l’autre, offrant un spectre d’émotions conjointes d’une puissance aussi nouvelle qu’invraisemblable. Deux manières radicalement opposées d’exprimer l’anxiété, assénées à la manière d’un combo final de jeu vidéo: K.O. à la première écoute.

L’album est né d’une invitation de Walter Hoeijmakers, organisateur du Roadburn Festival, et le moins que l’on puisse dire est qu’il a eu une intuition particulièrement retentissante. Il faut dire que les deux formations sont mutuellement admiratives et partagent une passion pour le punk DIY ou le grunge de Seattle. Pas étonnant dès lors que le principe du verse-chorus-verse, l’un en son clair et l’autre en distorsion, démocratisée par Cobain, atteigne ici un paroxysme. Le contraste entre couplet et refrain culmine sur Magickal Cost. On a l’impression de passer brutalement de Shannon Wright à Slayer. La chute, pour vertigineuse, n’a rien de choquant, esthétiquement. Comme si ce qu’il y avait de retenue dans la voix d’Emma explosait de manière cathartique grâce à la présence soudaine de Thou. Littéralement à couper le souffle. On à l’impression que le dicible et l’indicible éclatent ensemble, la voix intérieure hurlant en chorale avec celle qui peine à exprimer ce qui la surcharge.

Musicalement comme vocalement, le panel est large, les arpèges en sons clairs côtoient une batterie métal en triple croche sur Magickal Cost, les soli quasi heavy sont même permis, sans jamais n’avoir rien de repoussant. De titre en titre, se forge l’impression d’être face à un monstre : aussi inquiétant par ce qu’il a d’inédit que fascinant par son potentiel. Les artistes citent les auteurs qui les ont accompagnés dans cet opus autant travaillé par la crise existentielle que par les traumatismes mentaux, allant de Cioran à Julia Kristeva, en passant par Thomas Ligotti. La teinte globale est ténébreuse, à l’image du très bel artwork de Craig Mulcahy, et son visage sans face. Crépusculaire, donc.

L’album paru chez Sacred Bones, label ami de Sargent House qui sort habituellement les productions d’Emma Ruth Rundle, se conclue sur The Valley, longue et lente ascension de huit minutes, forme de sortilège de magie noire aboutissant à un feu d’artifice de rage, nous hurlant comme des sentences capitales : You See Them – A Tower Of Failures – Get Them Out Of My Way. Des profondeurs d’émotions enfouies surgissent avec ce final en explosions successives, belles à pleurer. Et on peut remercier de son invitation Walter Hoeijmakers.

VIDEO
ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE
Killing Floor, Magickal Cost, The Valley


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