Chester Remington – ‘Almost Dead’

Chester Remington – ‘Almost Dead’

Album / Howlin Banana – A Tant Rêver du Roi / 15.03.2024
Indie rock

On serait presque passé à côté de l’homme oiseau, en ce début d’année des plus prolifiques en matière de sorties discographiques. Mais non : une rapide et superficielle écoute d’Almost Dead, si elle ne convainquait pas immédiatement de bouleverser un emploi du temps au bord de la congestion, instillait profondément et insidieusement les vapeurs vénéneuses de l’oeuvre, lesquelles finissaient par délivrer lentement mais sûrement leurs effets hallucinogènes, ce qui signifiait voir le monde sous le point de vue du tout autre, de l’animal égaré ou du dément ostracisé. La musique de Chester Remington résonnait de plus en plus forte, au fur et à mesure que le souvenir de cette expérience de l’étrangeté s’imposait dans toute son intensité et ses perturbantes répercussions. Almost Dead, premier album des Rémois après Doldrums, l’EP prometteur de 2022, devenait, cela était évident, incontournable par ses effets schizophréniques, ses emballements pop – rassurants et euphorisants – impliquant systématiquement les douches froides de l’angoisse, de la rancoeur, et de le menace rampante de la folie. Pourtant, il était certain qu’aucune subjectivité viciée par son propre narcissisme n’était aux manettes, car on le sentait bien, Odilon Horman, la tête pensante et le corps vibrant de Chester Remington, avait le bon goût et l’intelligence de s’exprimer par le biais d’un personnage de fiction le révélant lui-même dans la peau d’un autre, l’homme-oiseau, l’obligeant à accorder sa singularité avec l’universalité de son symbole ce qui, de facto, évacuait les éléments trop personnels et exclusifs. La plus grande stylisation de la représentation du volatile, sur la pochette d’Almost Dead, par rapport à celle de Doldrums, montrait justement ce souci de ne présenter de soi que ce qui peut se retrouver aussi chez les autres, et faire ainsi de la musique la véritable expression de nos âmes tourmentées qui, dans le partage, trouvent un relatif apaisement.

Thinking hard but not in order, entend-on sur Love, le premier titre qui se rapproche des Pixies dans le son et dans l’état d’esprit. Cette déclaration donne peut-être la clé de la démarche de Chester Remington : une perception et une réflexion d’une extrême acuité, mais portant sur des choses que le monde environnant oblige à placer au second plan, donnant donc l’impression de penser dans le mauvais ordre, sans respecter les priorités ordinaires. Mais c’est ce décalage par rapport aux normes qui rend d’emblée attachante cette entrée en matière, et ce d’autant plus que son affirmation des vertus de l’amour (If you’re looking for answers / The only thing that matter is love) devient essentielle lorsqu’on la confronte avec la tentation du désespoir que l’on trouve sur le dernier morceau de l’album, le terrifiant Almost Dead. Ce dernier ramène chacun.e à la fragile contingence de toute vie humaine en comparant celle-ci à la condition des oiseaux de mer qui ne trouvent leur salut qu’en se maintenant dans le creux des vagues, faisant de la cohabitation avec la fureur des éléments la possibilité même de leur survie. Et c’est ainsi que se déroulera l’ensemble de l’album : d’un côté la lucidité angoissante face au tragique de l’existence, de l’autre le repli rassurant dans l’instant vécu de façon presque insouciante. Cette dualité, on la retrouve dans les caractéristiques de la musique, laquelle oscille sans cesse entre des sonorités bruyamment et furieusement grunge, prêtes à succomber à une forme de nihilisme, et des gimmicks malicieux, plus pop et sixties dans l’inspiration, et véritables résurgences nostalgiques et apaisantes d’un âge d’or célébrant le présent. Ce qui explique que, juste après le rageur You Liar, succède Shake It et ses accents crâneurs invitant à la danse, puis Fire in Higher Ground et son ironique nonchalance.

La belle ballade Black Hole Fireworks, en milieu d’album, marque une transition entre une première partie encore marquée par une certaine dualité et une seconde nettement plus sombre et traversée d’inquiétantes convulsions. Le choeur, bien marqué par les Beatles, peut bien donner une impression apparente de légèreté, on le sent toutefois plein d’une sourde menace qui éclatera juste après avec Chemicals, paroxysme de noirceur durant lequel des guitares évoquant les White Stripes se font malmener par une voix malsaine rappelant le Alice Cooper des 70’s. Là, on est clairement au coeur du vice, s’y vautrant et l’érigeant en règle de vie, jouissant de tous les excès justifiés, là encore, par ce constat brutal mais imparable au sujet de nos existences : Getting old is quite logical / Staying in denial is typical / I wanna live on chemicals. Cette apologie de l’inconscience, toutefois, ne vaut qu’un temps, puisque la fin de l’album lui préférera le courage de la désillusion, antidote paradoxal au désespoir puisqu’il établit, par sa proximité avec la mort, la valeur de ce fil ténu qu’est la vie.

Almost Dead, c’est là sa grande réussite, exprime de la plus juste des manières l’étrangeté fondamentale du rapport à soi en combinant pour cela l’excitante superficialité des rengaines pop avec les aspérités inconfortables de l’indie rock. Voilà un album qui reste à l’esprit justement parce qu’il en révèle les tensions et même plus, préfère affirmer leur valeur plutôt que de chercher inutilement à les apaiser ou, lâchement, les refuser. Et c’est sans doute ainsi que le fragile oiseau par lequel se représente Chester Remington finit douloureusement mais brillamment par figurer l’Homme.

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ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE
Love, Shake It, Chemicals, Almost Dead


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