Amen Dunes – ‘Death Jokes’

Amen Dunes – ‘Death Jokes’

Album / Sub Pop / 10.05.2024
OVNI

Amen Dunes n’a pas le profil requis pour faire les choses à moitié : trop intense, trop marqué, trop investi dans ce qu’il fait. Aussi, lorsqu’il s’agit de choisir un titre pour synthétiser et nommer ses albums, l’écorché New-Yorkais ne fait pas dans la fausse humilité, et affiche des thématiques d’une certaine envergure : Love en 2014, Freedom en 2018, et le très fraichement paru Death Jokes signé cette fois chez Sub Pop (et non Sacred Bones comme ses prédécesseurs). Amour, liberté et mort : la synthèse est annoncée, le programme sera existentiel ou ne sera pas.

Sorti il y a trois mois déjà, Purple Land, titre annonciateur, illustrait le virage électronique de Death Jokes sans pour autant nous précipiter sur les dancefloors : dans ces contrées violettes, on danse à l’intérieur de sa tête. Le morceau, mi-stone mi-groovy, coincé entre titubations et excitations, laisse l’auditeur aux prises avec un tempo particulièrement bas et des arrangements ensuqués, le rythme s’appuyant sur des samples en reverse, loin de tous clics ou métronomes, dans une dualité aussi réconfortante que flippée. Puis, comme surgie de nulle part, la boucle de la boite à rythmes fait irruption en fin de piste et vient, d’un claquement de doigts, nous sortir de nos torpeurs vaporeuses, sans que l’on sache trop ni ce que l’on entend, ni où l’on se trouve : avec trois mois d’avance, Purple land ne faisait qu’annoncer la perte de repère générale à laquelle l’auditeur est exposé tout au long de ce nouvel album.

Comme, à force de démêler des noeuds, on développe une intuition particulière nous permettant de savoir comment nous y prendre (allez demander aux régisseurs techniques), Death Jokes fonctionne en parfait grower : le terrain de jeu de Damon McMahon – s’il peut sembler bordélique, inextricable ou labyrinthique aux premières écoutes – devient rapidement familier, nous permettant de discerner l’harmonie au sein de la confusion, et les mélodies entêtantes au sein de l’enchevêtrement de pistes, de samples et d’arythmies. Mais c’est surtout le plaisir qui grandit au fil des écoutes successives : on s’habitue à ces ambiances décalquées, à ces collages aussi novateurs que singuliers, et on finit par y revenir avec une certaine addiction. Perdu initialement par la confusion des genres musicaux, on réalise que le songwriter a simplement créé le sien et que celui-ci lui sied à merveille.

Car Death Jokes est un album synthèse, une somme des inspirations et aspirations de son auteur. Il y distille et assemble des traces éparses de l’ensemble de son parcours : les heures juvéniles de Rave-Party qui ont marqué sa jeunesse se retrouvent notamment sur les pistes instrumentales (Joyrider, Predator) transcrites ici avec euphorie. Sa découverte des boites à rythme et de leur caractère explosif conduit McMahon à retrouver musicalement les kicks qu’il expérimentait plus jeune par l’usage des substances. On se plait également à recroiser les percées plus mainstream de sa discographie (Ian, Rugby Child), l’adjonction de machines ajoutant à sa pop une tendance dysfonctionnelle et des saveurs détraquées déjà perceptibles à l’état embryonnaire sur Freedom. Les sonorités psychédéliques ou vaporeuses – caractéristiques faisant office de signature sur ses premiers albums – sont également perceptibles tout au long de l’écoute de Death Jokes. Le tout encadré par l’importance de la littérature et des arts dans son parcours, soulignés par l’utilisation de citations, du comique Lenny Bruce à la pianiste Nadia Boulanger, venant donner un sens à ce qui apparait avant l’heure comme le testament musical de son auteur.

Car ce sixième album est travaillé par la mort autant que par le cynisme qui traverse et sature notre époque. Exodus et surtout Round The World, les deux plus hautes intensités de l’oeuvre, véritables condensés du parcours de l’artiste et conglomérat de tout ce que ses tripes ont à sortir, sont probablement les plus beaux titres de sa discographie. On s’y perd, s’y retrouve, comme noyés dans les courants contradictoires de l’action et du désespoir : ‘You say life is hard / But it’s a joke / Someday we lose it / So use it‘. Death jokes est un album créant un mouvement intérieur, animant la confusion et les contradictions pour en extraire des émotions qui oscillent entre cimes et gouffres, entre mort et rires, entre chaos et groove. Existentiel, donc. On vous aura prévenu.

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A ECOUTER EN PRIORITE
Ian, Rugby Child, Exodus, Purple Land, Round The World

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