Primavera Sound 2022, on vous raconte…

Primavera Sound 2022, on vous raconte…

C’est toujours avec un plaisir non dissimulé qu’on retourne chaque année fouler le sol du Parc del Forum à Barcelone pour plusieurs jours de Primavera Sound. Autant dire que respirer l’air urbano-iodé de la capitale catalane au mois de juin avait considérablement manqué durant les trois ans qui nous ont privés du plus grand festival européen, forcé d’annuler deux éditions consécutives en raison du Covid. Car c’est maintenant douze ans de fidélité inconditionnelle qui nous lie à lui : un laps de temps assez long pour que, à l’instar de toute relation, l’amour aveugle se dissipe peu à peu pour laisser apparaitre quelques défauts, plus ou moins lourds pour qu’on décide ou non d’en faire abstraction.

En 2022, pour sa vingtième édition appelée (par définition) à être mémorable, le Primavera Sound de Barcelone avait la pression : celle d’ouvrir la saison des grands festivals d’été après une longue période de privation, mais aussi celle de rattraper le temps perdu, et certainement de devoir combler le manque à gagner après deux années de mutisme total. L’heure était donc aux grandes décisions, notamment celle de s’étaler pour la première fois sur deux week-ends consécutifs et d’investir la ville comme jamais entre chacun : une organisation monumentale qui restera exceptionnelle puisque, dès l’année prochaine, Barcelone et Madrid se partageront chaque fin de semaine, du 1er au 3 juin 2023 en Catalogne puis une semaine plus tard dans la capitale espagnole.

LES FLOPS

Pas forcément un mal diront les festivaliers du premier week-end qui, comme nous, pensaient qu’un évènement plus long diluerait le public et leur offrirait ainsi d’encore meilleures conditions que par le passé. Au lieu de cela, tous ont pu constater une affluence démultipliée, et subir les hics allant de pair : dès le premier soir, il fallait compter parfois près d’une heure pour une bière aux bars, et donc tirer un trait sur un ou plusieurs concerts de la journée. Rien de tel pour générer d’entrée la frustration au sein d’une assistance asséchée par la chaleur estivale de la ville. Et que dire aussi de cette décision farfelue de poser un énorme (et très haut) espace VIP au beau milieu de l’esplanade des deux grandes scènes désormais côte à côte, condamnant une large partie du public à rester planté derrière un grand écran pour ‘apprécier’ les concerts attendus des têtes d’affiche (photo ci-dessus) ? Que dire enfin de l’éloignement du Primavera Bits (terrain de jeu favori des adeptes de musiques électroniques) quand, les années précédentes, il suffisait simplement de traverser un pont – dorénavant réservé aux abonnés VIP – pour changer d’ambiance ?

Bref, trois ans après les avoir croisés pour la dernière fois, les cousins du Primavera Sound ont changé. Comme s’ils ne pouvaient plus cacher leurs décisions intéressées, ni leur soin démesuré pour des VIP au pouvoir d’achat assuré. Oui, cette année à Barcelone, la conjoncture a bel et bien pris les rennes. Pour un vingtième anniversaire qui laissait pourtant supposer d’encore plus belles surprises qu’il avait déjà l’habitude d’en faire, le festival tournait un peu trop au vinaigre d’emblée.

Et la musique dans tout ça ? Pour elle, dès le premier jour, il fallait arriver tôt ou jouer des coudes ! Il fallait aussi se montrer moins gourmand qu’à l’accoutumée, faire des choix cornéliens plutôt que picorer à droite à gauche : un constat qu’on a du faire à nos dépends dès la file d’attente qui se formait pour entendre Kim Gordon dans l’antre de l’Auditorium. Trop longue pour la capacité de la salle, elle nous menait plutôt à une Faye Webster sur une scène manifestement trop grande pour elle et sa musique. Puis, particulièrement attendus, les revenants de Les Savy Fav sonnaient enfin le début des vraies hostilités, même si le show finalement lourd et indigeste de l’intenable Tim Harrington a gâché les retrouvailles. On aurait aussi pu vous parler du concert de Dinosaur Jr (très bon parait-il) si on avait pu y accéder. En revanche, on peut vous en dire plus sur celui de Warpaint le lendemain, qu’on aurait volontiers échangé avec lui tant les quatre californiennes ont eu toutes les peines à convaincre de l’efficacité de leur dernier album. Relativisons néanmoins en se disant qu’on aurait préféré 10 concerts d’affilée de leur part plutôt que dix petites minutes de Cigarettes After Sex. Décidément, les fumeurs ont toujours tort !

LES TOPS

Il y aura eu bien plus de satisfactions heureusement. A commencer dès le jeudi par l’inattendue très belle impression laissée par Sharon Van Etten, moins docile qu’on le croyait. Manifestement, la chanteuse folk d’il y a quelques années a laissé place à une charismatique artiste pop, aussi mordante qu’attachante. Plus tard, Pavement ressuscitait sur une grande scène pour le plus grand plaisir des plus nostalgiques, avant qu’un Tame Impala sans surprise marque finalement les annales en reprenant le Last Nite des Strokes annulés le lendemain, et que les Black Lips offrent une jolie communion garage-country achevée comme il se doit par l’imparable Bad Kids.

Plus prometteur, le lendemain plaçait la barre plus haut encore. A commencer par Low qui, à l’ombre d’un Auditorium à l’acoustique parfaite, illuminait toutes les subtilités de ses deux derniers albums aux entournures expérimentales, avant que Fontaines D.C. confirme son rang de groupe incontournable du moment devant un large parterre tout acquis à sa cause. Tour à tour de leur côté, les australiens de Tropical Fuck Storm montraient toute leur efficacité scénique, les habitués Shellac rassuraient quant à leur bonne forme et à la teneur d’un futur album digne de ce nom en dévoilant pas moins de cinq titres inédits, Little Simz confirmait son statut mérité de nouvelle égérie du hip hop féminin britannique, et Parquet Courts son incontestable pouvoir de signer des tubes et faire danser les plus réfractaires. Enfin, devant une foule des plus compactes, King Gizzard & The Lizard Wizard donnait le premier de ses cinq concerts de la semaine avec, déjà, une furieuse envie d’en découdre.

Moins dense, notre ultime soirée ne fut pas sans réjouissances. Débutée avec la pop expérimentale de Jenny Hval et la soul bluesy de la doyenne Mavis Staple, impressionnante du haut de ses 82 ans, elle fut surtout marquée par l’impeccable prestation des ressuscités Jawbox, l’émotion débordante d’un Nick Cave des plus dignes y compris lorsqu’il rendit hommage à ses deux fils décédés, et la générosité de Shame, définitivement un des meilleurs groupes anglais actuels. Derrière Idles. Car c’est bien la bande de Joe Talbot qui a remporté tous les suffrages ce soir là. Dans l’amphithéâtre en plein air de la scène Cupra placée face à la mer, tous les anglais des kilomètres alentours s’étaient donnés rendez vous pour LE concert de ce premier week-end du Primavera. Façon supporters de football, tous entonnaient par coeur la quinzaine de titres interprétés par le quatuor de Brighton, débordé d’émotion devant tant de répondant.

De quoi mettre un point final à notre venue barcelonaise annuelle avec le sentiment de ne pas pouvoir assister à mieux. De quoi repartir aussi en gommant les quelques balbutiements de cette vingtième édition, et en espérant fortement ne pas les voir se répéter. Dans le cas contraire, on pourrait bien se retourner vers d’autres cousins, portugais notamment, peut être moins généreux mais bien plus accueillants parait-il.


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