Under The Reefs Orchestra, de l’amer à la lune

Under The Reefs Orchestra, de l’amer à la lune

C’est au creux de la vague, entre deux confinements, qu’Under The Reefs Orchestra nous aura offert à l’automne 2020 un trop rare moment d’immersion lors de la présentation en concert de son premier album éponyme sorti quelques mois plus tôt, en pleine pandémie. À la barre de ce trio aventureux naviguant quelque part entre épopées rock mélancoliques et jazz tempétueux, Clément Nourry, guitariste hyperactif au sein de la scène bruxelloise (Yokaï, Nicolas Michaux). Épaulé par le saxophone grondant de Marti Mélia et la batterie implacable de Louis Évrard (ou Jakob Warmenbol pour les concerts), il nous a livré un disque vertigineux. Rencontre avec un musicien authentique et généreux autour de son parcours, ses influences, et de la nécessité de renverser la force du désespoir.

Peux-tu nous raconter la genèse d’Under The Reefs Orchestra ?

Clément Nourry : C’est parti de mon projet solo. Et l’idée du solo pour moi, c’est la liberté absolue, c’est-à-dire que je n’ai de comptes à rendre à personne. Du coup, je ne me posais pas la question du style. C’est pour ça qu’il y a autant d’influences dans cette musique. Le projet n’avait pas spécifiquement une direction, il était juste là comme un terrain de jeu pour moi. L’Orchestra était à la base une extension de ce terrain de jeu. On va voir si je peux reproduire les mêmes processus de création, qui du coup sont assez longs, puisque je n’écris pas tout avec des arrangements que j’amène aux musiciens. J’écris des compositions, on les démonte complètement, et on les reconstruit ensemble avec Jakob et Marti.
C’est ce que je fais tout seul quand je compose. J’écris un morceau puis je le joue plusieurs fois, et j’essaie de casser des choses, je rajoute de l’improvisation là-dedans… J’enregistre tout en permanence et je réécoute ce que j’ai fait, je trie, je recompose. À la fin, j’arrive à des pièces qui sont à la fois intuitives, que je joue comme si je les improvisais – je ne garde que ce qui me touche le plus viscéralement. Ce processus que je m’applique à moi-même, je l’applique aussi au groupe, ce qui est plus complexe car on est trois. Mais c’est aussi beaucoup plus excitant, et sur scène c’est totalement fou.

Comment des musiciens aux profils aussi divers que vous se sont-ils retrouvés dans ce trio ?

En fait, nous venons des mêmes horizons, on est très éclectiques mais on vient tous du jazz, de l’improvisation. On est à la fois dans le côté expérimental et dans le côté rock et pop. Louis, par exemple, qui joue sur l’album, fait beaucoup de choses expérimentales, il joue avec Yves de Mey, mais à côté de ça il joue avec Jawhar, et maintenant c’est le batteur de Robbing Millions. Marti, il est catalan et est arrivé en 2002-2003 à Bruxelles. Je l’ai rencontré à un cours d’improvisation à Liège. Il ne parlait pas un mot de français à ce moment-là, c’était assez drôle. J’ai fait beaucoup de fanfares, de musique de rue avec lui. On se connaissait tous depuis déjà pas mal de temps.
Ensuite, j’ai eu une proposition du Botanique de créer un orchestre autour de mon projet solo, de créer une version orchestrale de mon album, Under The Reefs, que j’avais sorti en 2016. J’ai donc appelé ces deux personnes – trois personnes en fait parce qu’à la base j’avais aussi contacté Antoine (Monolithe Noir) qui joue du synthé modulaire, pour avoir une touche un peu différente. Donc on a fait un premier concert à quatre. Antoine a laissé un peu le truc de côté pour se concentrer sur son propre projet, et on a continué à trois.

Quelles sont tes principales influences pour ce projet ?

C’est très difficile pour moi de faire le lien entre ce que j’écoute et ce que je produis comme musique. Là par exemple, pour l’instant, j’écoute des trucs de Analog Africa, des compils de funk africain, de la musique d’Angola. Je n’écoute plus tant que ça de jazz, mais j’ai mes ‘tubes pop’ dans le genre. Un des trucs que j’ai le plus écouté ces cinq dernières années, c’est Duke Ellington, la classe absolue. C’est des morceaux, du début à la fin, tu les prends… Il y a des parties improvisées dans sa musique, mais les morceaux sont écrits pour des improvisateurs comme Johnny Rodgers, ils sont pensés, conçus pour ça. Ce type de jazz là m’inspire beaucoup. Je réécoute aussi beaucoup Ornette Coleman qui a créé une espèce de langage musical. Je ne sais pas comment il compose mais je suis fasciné par cette espèce d’étrangeté toujours mouvante, et en même temps des mélodies bizarres qui te collent complètement à la tête. Ce sont deux choses qui me tiennent beaucoup à cœur pour l’instant.
J’ai aussi beaucoup réécouté Talk Talk, et spécialement les albums Spirit of Eden et Laughing Stock que j’ai redécouverts récemment. Je ne les connaissais pas très bien quand on a commencé Under The Reefs Orchestra, mais ils ont fait écho à beaucoup de choses que je vivais musicalement à ce moment-là. Un autre truc, c’est qu’au moment où j’ai formé le groupe, j’allais souvent chez un disquaire (Balades Sonores) où travaillait Monolithe Noir. En musique électronique, j’étais un peu largué depuis les années 2000, j’avais raté pas mal de choses. À l’époque, il m’avait filé un disque de Tim Hecker que j’ai découvert à ce moment-là. Je ne sais pas dans quelle mesure ça m’influence mais ça me fascine totalement, c’est un univers tellement immersif. J’y trouve aussi des affinités avec ce que je faisais en solo. J’essaie aussi de retrouver cette largeur de son et ce foisonnement.

On sent effectivement un soin particulier apporté à la masse sonore dans votre musique, comme dans Naufrage. À quel moment est-ce que tu sais que tu dois laisser de la place pour l’improvisation dans tes morceaux ?

C’est assez intuitif en fait. Pour l’instant, je suis en train de travailler sur le nouvel album et j’essaie de casser ces dynamiques-là, mais à la base je suis assez classique dans mes structures, très jazz en fait. Cette idée d’un thème, un développement, une improvisation et un retour éventuel au thème à la fin… Mais au fur et à mesure que les choses se développent, que des accidents de parcours arrivent et qu’on essaie de les reproduire, ce qu’on appelle ‘improvisation’ se structure.
Cette frontière un peu floue entre improvisation et composition, c’est un sujet qui me passionne aussi… Dans l’improvisation, t’essaies de te challenger toi-même : qu’est-ce qui te rend vivant, qu’est-ce qui te fait sentir la vie ? La composition, quant à elle, implique un choix préalable, de décider de ce que tu veux, de ce qui est pertinent dans le monde actuellement. C’est un peu plus un rapport à l’extérieur : qu’est-ce que je veux faire, comment ça va se passer avec le monde ? Ces deux aspects-là, l’idée, c’est de les faire se rejoindre en les poussant le plus loin possible. L’improvisation pour moi, c’est donc un outil de composition, mais aussi un outil d’interprétation. Les musiciens avec qui je joue ne sont pas juste des interprètes. L’idée que les musiciens avec qui je travaille soient capables et aient envie de trahir tout ce qu’on a construit jusque-là, ça rend le truc beaucoup plus fun !

Peux-tu nous parler un peu de votre dynamique de création du coup ?

C’est une espèce de boucle de feedback. J’arrive avec des idées, des envies… J’ai toujours des idées pour les autres instrumentistes, parce que je pense que le début de la liberté, c’est quand tu as une référence. Parfois ils s’en saisissent, parfois pas. Il y a un truc qui me tient à cœur c’est l’épure, de ne pas laisser la complexité d’une mélodie ou d’une harmonie prendre trop de place. Garder l’os de la mélodie, ce qu’il y a de plus porteur, de plus intéressant, et laisser le reste vivre, laisser la place pour l’ici et maintenant.

Est-ce que tu penses que ton parcours de mathématicien a influencé ton rapport à la musique ou pas du tout ?

Je pense que pour les maths et la musique, il y a un cœur qui motive les deux. Pour moi, dans les mathématiques, il y avait une forme de poésie. Je n’étais pas très bon en analyse, j’étais très bon en algèbre, en topologie, les outils un peu abstraits. La géométrie, ça me faisait rêver, ça me faisait cogiter. Inventer des chemins pour aller d’une hypothèse à une conclusion probable. C’était une forme de gymnastique qui m’amusait assez fort. Et il y avait une espèce de poésie dans la manière dont on pouvait aller d’un endroit à un autre.
Le problème des mathématiques, c’est que socialement tu peux partager ce que tu fais avec dix personnes dans le monde. Plus t’avances, moins il y a de personnes qui comprennent ce que tu fais. J’étais à la fac en licence de maths avec des gens qui buvaient du rhum, prenaient de la coke, jouaient aux échecs… et faisaient des démonstrations de mathématique. Mais j’ai senti que je m’épanouirais plus dans la musique socialement (rires).

D’où te vient cet imaginaire nautique qui se retrouve dans plusieurs titres de l’album et dans le nom du groupe ?

Pour moi, la musique a pris racine dans ma vie à un moment où j’étais hyper déprimé. J’ai commencé assez tard la guitare et vers 18 ans, j’étais en math sup en France, ça n’allait pas du tout. Il y avait cette idée de pesanteur, d’être écrasé, d’avoir envie de disparaître, d’être en-dessous de tout… La musique, elle, a toujours eu cette fonction de me donner de la force, me permettre de marcher dans les fonds sous-marins. Ça a toujours été là. Cet imaginaire-là, l’idée d’être dans le vide absolu, que soit dans les fonds sous-marins ou en apesanteur sur la lune, a toujours été lié pour moi au fait de faire de la musique. Ce désespoir est malgré tout une force motrice bizarrement, c’est un renversement. Cette force que t’utilises contre toi-même pour te détruire, un moment la retourner et en faire autre chose, en faire de la musique.
Dans mon album solo qui s’appelait Under The Reefs, il y avait aussi beaucoup de chansons qui avaient été écrites au bord de la mer, de fait. Et j’ai gardé le titre pour l’orchestra. Il y avait aussi ce jeu de mots avec les riffs, parce que j’ai toujours rêvé d’être un rockeur, j’écoutais AC/DC, des choses comme ça. Mais ma nature profonde, ce n’est pas de jouer sur un Marshall avec le drive à fond et de faire des gros riffs, même si quelque part j’aurais bien aimé faire ça. Mais quand je le fais, c’est ridicule. Après, j’ai pas renoncé (rires)…

Ta musique suscite un imaginaire visuel assez riche. Quelle est la place de ces images dans tes compositions et dans vos concerts ?

Je suis toujours très impressionné par les plasticiens et les graphistes qui, dans leur discipline, ont beaucoup plus tendance que les musiciens des musiques actuelles à se situer dans leur histoire, c’est-à-dire à s’ancrer dans une démarche qui est en fait millénaire, qui est de représenter la réalité, de chercher un rapport de tactilité avec la personne qui regarde. Et donc je suis très inspiré par beaucoup d’artistes comme David Hockney par exemple. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup marqué, avec son interprétation du cubisme. Il explique le cubisme comme une volonté de faire percevoir une image de plusieurs points de vue à un spectateur. Quand je vois ses constructions et ses peintures, ça m’inspire beaucoup pour la musique, et sur la démarche : comment je pourrais réussir à faire ressentir aux gens les choses de plusieurs manières différentes, en un seul temps.
Mais juste trivialement, je ne saurais pas te dire s’il y a un lien entre les images et la musique. Peut-être dans une forme de narration. Il y a rapport à l’image qui se cherche, plutôt qu’il n’est la source de l’autre. Je pense que ce n’est pas si facile de faire de l’image sur notre musique, parce qu’elle a un discours justement narratif, une dramaturgie interne que je pense extrêmement forte. C’est dur de pas juste illustrer la musique par des images mais de créer un réel contrepoint. C’est ça qui m’intéresse.

Comment vois-tu l’avenir d’Under The Reefs Orchestra ? Est-ce que tu te vois continuer en trio ou tu as d’autres ambitions ?

Je suis sur plusieurs trucs en même temps. Pour l’instant, je suis sur ce trio, qui a très vite trouvé son identité et créé des choses différentes de ce que je créais en solo. C’est une espèce de noyau que j’espère étendre, avec différentes disciplines comme de la vidéo, de la danse, mais aussi d’autres musiciens. J’aimerais bien inviter plus de musiciens différents lors des prochains concerts et des enregistrements comme guests. J’ai vraiment envie d’étendre l’orchestre. C’est peut-être l’influence de Yokaï, où on est 8 et on a déjà été 9 ou 10… Mais j’aime beaucoup l’idée qu’on continue à agrandir la famille de musiciens, que ça devienne plus un collectif, et qu’on puisse même faire des concerts où il n’y a plus de batterie ou de saxophone basse, que les choses se construisent autour de la même musique, mais différemment. Pour l’instant on est en train de travailler de nouveaux morceaux, qui seront plus rythmés, plus frénétiques je pense, pour un prochain album, en association avec des images. De l’autre côté, je travaille aussi depuis des années à un autre album solo. Ce sont les deux choses qui m’occupent fort.

Comment est-ce que tu vis la scène musicale bruxelloise ?

C’est une des villes que je trouve les plus excitantes. Il y a un équilibre entre la qualité de vie et le brassage de gens intéressants qui sont ici. Les différentes strates de musiciens différents qui sont dans une si petite ville, ça me convient assez bien. Je suis arrivé à Bruxelles totalement par hasard. Je viens de Lille à la base, mon frère vivait à Bruxelles et moi je voulais me casser de chez mes parents. Je les ai convaincus de me laisser aller au conservatoire à Bruxelles, et ils se sont dit ‘Ah oui, il va chez son frère donc il va pas faire n’importe quoi‘. Je suis arrivé là, mais ça aurait pu être ailleurs.
Mais en fait, je suis assez vite tombé amoureux de cette ville et de sa scène musicale, que je n’ai pas fini d’explorer, en fait. C’est en perpétuel renouveau, je trouve que c’est très riche. C’est drôle parce que, pendant un moment, j’étais jeune, et là je suis en train de passer du côté où il y a vraiment une génération voire deux générations de musiciens qui continuent à arriver avec des nouvelles propositions. Des nouvelles manières de vivre la musique aussi, parce que l’industrie musicale et ses formats changent énormément et très vite. C’est hyper drôle d’être en rapport avec d’autres cultures. Je suis très curieux et j’ai envie de continuer à explorer la scène bruxelloise, et donc de continuer à y vivre.

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