Town Portal, ouverture électrique

Town Portal, ouverture électrique

S’il nous fallait retracer l’histoire de la scène bruitiste de Copenhague, nul doute que le nom de Lack ressortirait en tout premier lieu, caractère gras de rigueur. Le post-hardcore de ces ‘danois explosifs’ aura en effet retourné plus d’un cerveau au début des années 2000, mais aura également contribué à tracer la voie de futures formations locales, dont Town Portal qui, depuis près de quinze ans, nous sert un post-math-rock lorgnant autant vers des sonorités jazz que des schémas prog. Après un break de cinq ans, le groupe a décidé de relancer aussi sec la machine, de repartir bouffer du bitume et ce, en ouverture de la tournée européenne des mythiques Thrice… Nous avons pu rencontrer Christian Henrik Ankerstjerne (guitare), Malik Breuer Bistrup (batterie) et Morten Ogstrup Nielsen (basse) juste avant leur énorme set au Rocas Café de Luxembourg.

Pouvez-vous nous parler des débuts du groupe ?

Christian : Je jouais avec Malik à l’époque. On devait avoir 15-16 ans et on se faisait des sessions de jams. Pas loin de chez nous, il y avait une école avec une salle de répétition dont on a un jour réussi à récupérer la clé. Et personne ne nous a jamais demandé de la rendre… (rires) On allait là pour jouer et boire des bières. Quand le groupe dans lequel je jouais en parallèle s’est arrêté, Malik et moi avons décidé de monter un ‘vrai’ groupe, c’est à dire que l’idée était de ne plus seulement boire des bières (rires). On a ensuite fait une tournée, puis notre guitariste a ensuite décidé de tout arrêter pour se concentrer sur sa carrière de menuisier. Quelques mois avant qu’il ne nous quitte, on avait joué avec l’ancien groupe de Morten. On s’était alors dit que ce serait vraiment génial de jouer avec lui, d’autant que nous n’avions pas de bassiste. Il nous a alors rejoint, a amené une énergie supplémentaire qui nous a forcé à faire de la scène et à nous bouger. Pendant un certain temps, nous avons été quatre puis, finalement, nous sommes devenus un trio.
Morten: Franchement, je ne pense pas non plus que tout le mérite me revienne, mais il est possible que si vous ne m’aviez jamais envoyé cette démo, vous seriez encore tous les deux dans le local… Et de mon côté, à l’heure actuelle, je jouerais probablement sur scène de la musique moins excitante… (rires)
Malik : Heureusement que tu fais partie du groupe. Autrement, je ne te laisserais jamais dire des trucs pareil… (rires)

La scène danoise semble assez active : il y a eu Lack il y a vingt ans, Kollapse et Tvivler aujourd’hui. Avant Town Portal, étiez-vous déjà très actifs au sein de cette scène ?

Malik : Pour ma part, je jouais dans des groupes plutôt death metal.
Christian : Town Portal existe depuis peut-être 14-15 ans. Et durant tout ce temps, on a vu émerger différentes scènes au Danemark, parfois avec un épicentre à Copenhague, d’autres fois dans d’autres villes autour. Donc quand il est arrivé qu’on ait ce sentiment de ‘baisse de régime’, les choses reprenaient rapidement. D’ailleurs, en parlant de Kollapse, le guitariste-chanteur est juste derrière toi (rires)… (Peter Clement Lund est effectivement attablé à l’autre bout de la pièce, ndlr). Il nous file un coup de main sur cette tournée. Bref, au sein de cette scène, on a toujours trouvé des personnes avec qui bosser ou tourner. On partage aussi notre local de répète avec Tvivler… Je dois dire qu’il y a vraiment plein de trucs très cools en ce moment au Danemark mais on n’a pas forcément de contact avec ces groupes qui ont souvent dix ans de moins que nous. C’est de la musique souvent difficile à classer, des trucs un peu étranges même si, au milieu de tout cela, il y a encore des groupes de rock comme le nôtre.

Comment expliquez-vous la pause de votre groupe ces cinq dernières années ? Qu’est-ce qui vous a motivé à reprendre du service ?

Malik : Je dirais que tout est reparti d’une date planifiée en Écosse à la mi-mars 2020, exactement au moment où le Danemark est rentré en confinement. Juste après, on devait enchaîner avec un mois de concerts aux États-Unis, mais on s’est rendu compte assez vite que tout allait vite tomber à l’eau… On nous a alors proposés de décaler cette tournée américaine au mois de novembre suivant, mais on s’est dit que cela ne se ferait probablement pas non plus : à cause du Covid, de cette distanciation sociale, mais aussi parce que nous ne nous voyions pas répéter tout ce temps en attendant. D’ailleurs, je plains tous les groupes qui ont fait cela à cette période. Au même moment, je suis devenu papa, donc ce break est tombé finalement à pic avec ma situation personnelle. D’autant que l’on sait au sein du groupe que nous sommes capables de ressortir revigorés d’une telle pause.
Christian : À un certain moment, je me suis quand même demandé si nous étions toujours un groupe… De nous trois, j’étais peut-être celui qui était le plus en manque…
Morten : Le confinement nous a pas mal démotivé. Il y a eu toutes ces dates annulées, les dépenses administratives pour rien… Les visas, les billets d’avion… Je crois qu’on a jeté grosso modo quatre ou cinq mille euros par la fenêtre… Mais je crois que, depuis les débuts du groupe, on a toujours eu ces moments où on a eu besoin de coups de pied au cul, de nous relancer nous-mêmes. Je pense notamment à la première fois où on a joué au festival Arctangent : à ce moment-là, nous étions démotivés par la musique que l’on jouait. Puis on a réalisé que l’on comptait pour pas mal de gens, que notre musique leur parlait : ça a été comme une sorte de rappel pour nous. L’annulation des dates américaines était tombée à un moment où l’on avait justement besoin de se réaffirmer et de retrouver le moral.
Christian : Redémarrer a quand même demandé un peu d’énergie et de motivation… On a un peu traîné. Du coup, Morten en a profité pour sortir deux albums avec Tvivler et moi, en parallèle, j’avais aussi un autre projet. Mais j’ai quand même pas mal remotivé les gars pour qu’on reparte. À ce moment-là, je n’avais plus de projets en cours, je n’ai pas d’enfants, donc j’avais très envie de jouer. On s’est fixé un créneau de répétition par semaine et rejouer ensemble a tout de suite été très cool…

Ces prochains jours, vous allez jouer en première partie de Thrice. Est-ce un groupe qui compte pour vous ? Comment cette opportunité s’est-elle présentée ?

Christian : Ça s’est fait principalement via notre réseau, notamment parce qu’on a enregistré notre dernier album avec Scott Evans (Kowloon Walled City) qui connait Riley de Thrice. Moi, je n’ai pas vraiment écouté ce groupe quand j’étais jeune, contrairement à ma copine et pas mal de ses potes. Je les ai vraiment découvert sur le tard mais j’ai hâte de faire ces dates avec eux !
Morten : Deux de nos roadies seront là parce qu’ils nous aiment bien, mais surtout parce qu’ils ont très envie de voir Thrice sur scène… (rires) On sent bien une certaine nostalgie ! En tout cas, on n’a jamais eu l’occasion de faire une telle tournée auparavant, avec pas mal de salles assez grosses… C’est un peu intimidant !
Christian : C’est vrai que, durant les quinze dernières années, on a essentiellement joué devant un public allant de 50 à 300 personnes. Ça va pas mal nous changer !

Vous mentionniez Scott Evans… Comment s’est passée cette collaboration et en particulier sa venue à Copenhague pour la production du premier album ?

Christian : On lui avait déjà écrit au moment de bosser sur le disque précédent, mais ça n’avait pas pu se faire. On était aussi très satisfaits de notre ingé son de l’époque. Cette fois-là, nous voulions que cela se fasse avec Scott. Du coup, on lui a écrit à nouveau pour lui demander si cela lui disait de venir enregistrer notre disque ici. C’était ce qui était le moins coûteux pour nous étant donné que nous avions accès à un studio à Copenhague. Lui, c’était à priori la première fois qu’il se déplaçait aussi loin pour enregistrer un groupe vu qu’il bosse généralement chez lui, à Oakland. Nos chemins se sont donc croisés à un moment où lui-même se demandait s’il n’était pas temps de quitter son job alimentaire pour se focaliser uniquement sur son travail de producteur. On a beaucoup insisté et je crois que ça a aussi été formateur pour lui dans un sens puisqu’il s’est rendu compte qu’il pouvait très bien faire son job d’ingé son ailleurs que depuis son home studio, que ça pouvait être cool d’aller à la rencontre de personnes dans d’autres coins du monde.
Morten : Normalement, à Copenhague, le temps est assez froid et pluvieux mais cet été-là a été plutôt magique au niveau de la météo, donc ça a été en quelque sorte son conte de fée de Copenhague ! À chaque fois qu’on reparle musique ensemble, il nous demande de le réinviter (rire).
Christian : On allait se balader à vélo, nager dans le port… Scott a pu voir le côté vraiment chouette de la ville. Ça a été une super session, on était tous à fond !

Sur votre dernier album, il y a pas mal de cuivres. Est-ce que ces parties sont parfois jouées en live ?

Malik : En général, non…
Christian : Les musiciens qui ont enregistré ces parties de trompette et de saxophone (Tommy Peach et Will Gardner) habitent en Angleterre. Ils viennent de la scène jazz. On s’était rendus à l’époque dans un studio à Brighton et on les avait invités à jouer sur le disque. J’avais des démos d’une qualité douteuse à leur présenter… (rires) Je leur ai partagé ma vision initiale concernant ces parties de cuivre et ils sont venus avec des propositions complémentaires. Le résultat était vraiment cool… Tommy, le trompettiste, est venu jouer à l’un de nos concerts lors d’un festival organisé à Copenhague, et c’était extra ! Si on le pouvait, on le ferait à chaque coup…

Votre musique a un côté assez prog, un style auquel on associe souvent une certaine approche théorique. Est-ce votre cas, ou avez-vous surtout appris à jouer vos instruments sur le tas ?

Malik : Je ne sais pas lire les partitions…
Christian : De mon côté, je prends des cours de piano, mais cela n’a bien sûr pas de lien avec ce que l’on joue dans le groupe. On a appris à faire de la musique en jouant ensemble. Je ne sais pas pour toi Morten… Tu es peut-être le plus éduqué d’entre nous au niveau théorie musicale !
Morten : J’ai pris des cours de piano étant gamin et je peux donc lire des partitions. Pour être tout à fait honnête, j’ai suivi ces cours pendant environ sept ans mais je n’ai pas appris grand-chose, surtout par manque de motivation. Jusqu’à ce que j’apprenne que des potes faisaient de la musique ensemble. Et c’est là que j’ai commencé à jouer de la basse… C’était bien avant Town Portal. Le punk rock est un genre où tu ne ressens pas trop de pression. Il m’a servi de transition vers des choses de plus en plus compliquées. Aujourd’hui, Malik et Christian continuent sans cesse de me challenger.
Christian : De mon côté, j’ai appris la guitare en lisant les tablatures. À l’âge de 14 ans, j’ai fait un stage d’une semaine dans le studio d’un ami de mon oncle qui était ingé son. L’un des musiciens qui enregistrait à ce moment-là avait même accordé sa guitare comme un violoncelle… J’avais trouvé que ça sonnait d’enfer ! Ça a été pour moi un déclic pour les accordages alternatifs que j’utilise maintenant et qui te font parfois sonner plus cool ou jazzy. Mes accordages sont parfois très bizarres : je ne sais pas forcément ce que je fais, je cherche juste des choses qui me plaisent. Donc tout l’inverse de quelqu’un qui maîtrise vraiment ce qu’il fait, je suppose… (rires)
Malik : Je pense que le mot ‘technique’ est utilisé de deux manières en musique. D’un côté, pour ce qui est de sa compréhension, et d’un autre pour son exécution. Nous concernant, nous n’avons pas une technique incroyable et on ne maîtrise pas une large palette de styles musicaux comparé à la plupart des musiciens professionnels.
Christian : On parle peu de structure, on passe juste beaucoup de temps à jouer ensemble, à discuter harmonie, ordre des différentes parties du morceau, etc. Mais on ne connaît pas du tout le langage musical. On a en quelque sorte notre propre vocabulaire et on expérimente beaucoup sans trop savoir précisément ce que l’on est en train de faire. Je trouve ça stimulant car, d’une certaine façon, c’est une manière de se créer son propre univers.
Morten : Malik a même développé son propre système d’annotations, à base de boucles et de points, pour expliquer ses idées.
Malik : C’est une notation assez simple. Mais pour être honnête, la plupart du temps, je ne sais pas en quelle mesure nous jouons…
Christian : Mais on ne veut surtout pas perdre l’auditeur en cours de route. Quand, dans un morceau, la signature rythmique est un peu bizarre, il faut que ce soit pour servir la mélodie.

Avez-vous prévu de sortir des nouveaux morceaux prochainement ?

Malik : Oui… On en a déjà quelques-uns d’ailleurs. Mais nous n’avons pas encore fait d’annonce spécifique.
Christian : On va d’ailleurs en jouer deux ce soir et on a trois autres morceaux en chantier. Je dirais que nous avons déjà potentiellement un demi-album. On est assez excités à l’idée de pouvoir sortir un nouveau disque prochainement. On ne sait juste pas encore quand… On ne répète qu’une fois par semaine, on a chacun un job, des occupations familiales, donc on fait au mieux avec ce temps limité. Town Portal, c’est un peu comme un bon vin : il faut du temps…

Et concernant Tvivler, Morten… ?

Morten : Même chose. Nous sommes en train d’écrire de nouveaux morceaux, mais je n’ai franchement aucune idée de quand ça pourrait sortir… Même si, avec Tvivler, le process d’écriture est moins complexe et donc plus rapide. Donc peut-être que ce nouvel album sortira en même temps que celui de Town Portal et que l’on pourra faire une tournée de malade ensemble ! (rires)

Photos : Mads Ogstrup Nielsen

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