Sylvie, au nom du père

Sylvie, au nom du père

Membre de la garde rapprochée (et historique) de Drugdealer, Ben Schwab nous était, il y a encore peu, quasi inconnu. À l’automne dernier, Sylvie, projet à la fois personnel, collectif et familial, a révélé au grand jour un songwriter aussi discret que talentueux. Dignes d’attention, confiance et reconnaissance, les sept morceaux de son premier album et leur doux parfum de pop-folk californienne des sixties / seventies sont de ceux qui touchent directement au cœur et ne s’oublieront pas. Rencontré à l’occasion de l’indispensable festival Levitation à Angers, le trentenaire, tout de noir vêtu et à la mèche savamment rebelle, semble tout droit sorti d’un film de Wes Anderson. Posé, réfléchi et ayant besoin de comprendre un peu tout un peu tout le temps, il s’est confié à nous, sans retenue et en forçant un peu sa nature.

L’histoire de Sylvie commence comme un joli conte de fée ou un livre pour enfants… ‘Un jour, un fils retrouve dans le grenier (ou le garage) de ses parents des cassettes oubliées…’. Peux-tu la raconter à nos lecteurs ?

Ben Schwab : Oui bien sûr, avec plaisir. Le nom, Sylvie, fait référence à une vieille chanson folk écrite par Iain Matthews (ex Fairport Convention) pour son groupe Matthews Southern Comfort. J’ai toujours été attiré par la musique plus ou moins inconnue des 60s / 70s. Tu sais, toutes ces choses loin d’être populaires mais d’une richesse incroyable, au songwriting et harmonies proches de la perfection. Ces groupes, qui n’ont pas eu le succès qu’ils méritaient, m’ont toujours touché. Le groupe de mon père (Mad Anthony) fait partie du lot. J’ai toujours été très inspiré par le songwriting classique, et un peu obscur de cette époque. Le projet Sylvie tire donc son nom de cette chanson de Matthews, comme tu l’auras compris. Les chansons écrites par mon père m’ont beaucoup inspiré également. Enfant, j’ai retrouvé des cassettes qu’il avait enregistrées. De vieilles démos que je vais désormais m’évertuer à faire connaître. Je les ai beaucoup écoutées. J’ai composé toutes les chansons de Sylvie. Elles sont à moi et m’appartiennent, mais toutes m’ont été inspirées par cette période qui a été une réelle source d’inspiration. Je le répète, tous ces groupes et toutes ces chansons n’ont jamais eu la reconnaissance qu’ils méritaient. Je me suis simplement dit ‘Pourquoi pas ?’ et ‘Comment est-il possible que des choses aussi belles soient totalement inconnues ?’. J’ai simplement eu envie de leur redonner une seconde vie et c’était extrêmement motivant. Faire en sorte que ces musiques perdues retrouvent leur chemin et la lumière. C’était l’idée de départ, l’essence même du projet.

Attardons-nous un peu sur les démos de ton père que tu as retrouvées… Est-ce que ces cassettes étaient totalement oubliées ou juste simplement rangées dans le garage, à prendre paisiblement la poussière ? En avais-tu entendu parler ?

J’ai, forcément, beaucoup entendu mon père jouer quand j’étais gamin. J’ai découvert l’existence de ces démos sur cassette bien plus tard. Je les ai écoutées. Son groupe et lui n’ont jamais eu la chance ou l’opportunité d’aller en studio. Les chansons que j’ai écoutées étaient des ‘works in progress’, bien loin de la version définitive espérée ou rêvée. Un simple micro posée en plein milieu d’une grange californienne avec un groupe qui joue autour et qui essaie, tant bien que mal, de faire au mieux. Mon père, et c’est logique, n’en était pas satisfait. Mais, pour moi et bien d’autres membres de ma génération, ça sonnait vraiment très bien. C’était juste plein de vie.

Comment as-tu réagi quand tu as écouté ces cassettes pour la première fois ? Étais-tu seul, dans ta chambre, ou avec ton père ?

Enfant, il m’avait déjà fait écouter ses chansons mais honnêtement, je ne les ai pas appréciées à leur juste valeur. Et c’était plus ou moins la même chose avec tous les groupes qu’il m’a fait découvrir. Quand tu as dix ans, des groupes comme Steely Dan, ça ne te touche pas (sourire). Plus tard, quand j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à la musique, j’ai compris. Plus j’ai commencé à m’investir dans la musique et y mettre tout mon cœur, plus j’ai compris. Et ça m’a aidé à grandir, devenir celui que je suis aujourd’hui.

Ces démos retrouvées, il y en avait beaucoup ?

Il n’y avait qu’une cassette. Huit ou neuf chansons, pas plus. Il y avait à côté pas mal de choses, des essais, des jams, ce genre de choses, mais qu’une seule cassette de Mad Anthony.

Sylvie, dans sa lecture, paraît très simple et linéaire mais, à bien y réfléchir, beaucoup plus complexe dans l’intention. Ton album peut à la fois être vu comme un hommage à ton père, une carte postale du temps jadis, un journal intime ou un exercice de style. Es-tu d’accord avec ça ?

(Long temps de réflexion)… Oui. J’ai pensé à toutes ces choses pendant l’enregistrement et ta question me touche beaucoup. Elle me parle. Tout ce que j’ai fait est intentionnel. Il n’y a ni coïncidence, ni hasard. Je sais pertinemment que ma musique fait référence au passé. Mais pas seulement, et tu sembles l’avoir très bien compris. J’ai pensé à toutes ces choses en même temps. (Petit silence). J’adore l’idée que Sylvie puisse à la fois être interprété comme une chose chose simple ou, au contraire, assez complexe. Même si inspirée par le passé, Sylvie est une musique d’aujourd’hui. Et c’est ce qui en fait, à mes yeux, toute la valeur. J’aime l’idée que le disque puisse être ressenti différemment selon les sensibilités de chacun. Je ne veux pas que celui qui écoute Sylvie, même s’il ne comprend pas l’idée de départ, se sente seul ou isolé. Lecture simple ou en profondeur, tout me va. Quelle que soit la disposition de celui ou celle qui écoute l’album, j’ai simplement envie qu’il ou elle se dise que ces chansons sont belles et qu’elles lui plaisent. Sylvie n’est pas qu’une simple resucée de la musique d’hier, elle s’inscrit dans le temps présent. Chacun en fait ce qu’il en veut.

Et était-ce ta volonté dès le départ ?

Oui, dès le départ. Sylvie est un projet très personnel, intimement lié à mes origines, ma famille et ce que je suis. Sur ce disque, je suis plus qu’un musicien ou un producteur. (Silence). J’ai pensé à tout ça, tout le temps. (Nouveau silence) Vraiment tout le temps.

Quelle a été la réaction de ta famille et, surtout, de ton père, quand tu leur a présenté ton projet ?

Mon père a beaucoup aimé et, dès le départ, m’a encouragé et soutenu. Il me suit sur Instagram et s’intéresse de près à mes tournées (sourire). Il voit l’influence qu’il a eu sur moi et, forcément, en est fier. Du moins, je l’espère (sourire). Il voit bien que Sylvie, ce n’est pas que faire de la musique et jouer en festival. Que le propos, l’essence de la chose, est tout autre. Passer des mois en studio n’est pas une fin en soi. On est donc en phase, lui et moi. Le truc est beaucoup plus profond et il l’a bien compris.

Tout ce qui t’anime – pour faire simple, la volonté de faire revivre le passé et composer avec l’héritage familial – peut, sans surprise, être difficile à vivre et à assumer au quotidien. Je pose simplement la question. Sois rassuré, je ne suis pas psy. Comment vis-tu la chose ? Il y a quand même matière à perdre un peu la raison, non ?

(rire). Oui, c’est vrai (sourire). Cet album n’a pas été simple à réaliser, je dois bien l’avouer. En tant que musicien, la conception et l’enregistrement de Sylvie a été une sorte de thérapie. Mais ça valait le coup, quitte à frôler la folie par moments (sourire). Au final, je suis très fier du résultat. Je n’ai aucun regret. A chaque fois que nous jouons les chansons de Sylvie, je suis heureux. Tout simplement heureux.

Entre l’idée de départ (les cassettes retrouvées, etc.) et le résultat final, je suppose que tu as eu besoin de temps et de réflexion. Je pense être dans le vrai mais serais ravi d’avoir ta version de l’histoire…

Je dirais qu’il m’a fallu un an, un an et demi, pour écrire ces cinq, six ou sept chansons. J’ai beaucoup appris de mes expériences précédentes, notamment avec Drugdealer. Tout ce que j’ai appris avec ce groupe et ceux avec lesquels j’ai joué auparavant m’a aidé à devenir l’homme que je suis. Artistiquement, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui sans eux. Tout ce passé, avec ses réussites et ses échecs, m’a permis de me construire. Il m’a fallu près de dix ans, au final, pour arriver là où je voulais aller.

Il t’a fallu du temps, donc. Ça peut se comprendre. Mais, au final, est-ce que ton premier album ressemble à l’idée que tu t’en faisais ?

Cet album est le mien. S’il y a des reproches à faire, je suis le seul à blâmer. J’assume tout. A peu de choses près, j’ai tout fait tout seul, et il ressemble à ce que je voulais faire, oui. C’est aussi simple que ça.

En forçant un peu le trait, ton album peut donner lieu à une analyse psychanalytique. La référence à la figure paternelle est omniprésente. As-tu tenté, comme dirait Freud, de tuer le père ou, au contraire, de lui rendre hommage ?

(Silence très intéressé, suivi d’un moment de réflexion puis d’un rire franc). Je suis plus dans l’hommage qu’autre chose, forcément. Mais, oui, et je n’y avais jamais pensé auparavant, un peu des deux (rire). Mon père, comme je te l’ai dit, n’a jamais eu le succès qu’il méritait et, en toute honnêteté, inconsciemment ou non, ça a pesé sur mon environnement familial. J’ai grandi avec ça et, forcément, d’un point de vue psychologique, ça a joué. J’ai ressenti son amertume, sa peine et ses regrets. Aujourd’hui, grâce à Sylvie, la donne a changé. En écoutant ce que je fais, j’offre la possibilité aux gens de découvrir également ce que lui a fait par le passé. Ce n’est pas l’idée principale du projet mais juste un sous-entendu fort, une des composantes essentielles du disque. En un sens, cette sorte d’hommage m’a libéré et permis de devenir maître de mon art et faire, en quelque sorte, de mon succès le sien.

Il chante sur le morceau Rosaline. Était-ce prévu dès le départ ?

Je me suis simplement dit, pour toutes les raisons que j’ai évoquées précédemment, que l’inclure dans le projet, même si ce n’était pas réellement prévu, était la chose à faire. Ou, du moins, un truc cool. J’ai la chance d’avoir une famille pleine d’amour, où nous pouvons tous compter les uns sur les autres et nous soutenir quoi qu’il arrive. C’était l’occasion de matérialiser l’hommage. Il a aimé la chanson et, une nouvelle fois, je me suis dit ‘Pourquoi pas ?’. Dans Sylvie, il n’y a aucune règle. Ça s’est fait naturellement.

Aucune règle, certes, mais c’est néanmoins un très beau cadeau que tu lui as fait, non ?

(Une nouvelle fois dans le silence et la réflexion). Oui… C’était une façon de le remercier pour tout ce qu’il m’a offert et appris. Je lui suis extrêmement reconnaissant pour tout ce qu’il m’a apporté. C’est une ‘win-win story’. Plus je grandis (ou vieillis), plus j’ai conscience de ce que je lui dois. Ça peut se résumer en un mot : gratitude. Gratitude et bonne étoile.

Sylvie, et là je parle non seulement du disque mais du projet, ressemble à un concept, articulé autour du sentiment et de la filiation. Es-tu dans le ‘one shot’ ou envisages-tu de donner une suite ? Et, si oui, à quoi va-t-elle ressembler ?

(rire) Le groupe, en soi, est un concept. Il n’existe pas de groupe à proprement parler. Sylvie n’est pas un groupe mais juste une façon de faire de la musique. Là, actuellement, je suis en pleine phase d’écriture mais l’idée, ce n’est pas de refaire ce que j’ai déjà fait. J’ai plein d’idées. On verra bien ce qu’il va en ressortir. Je ne connais que trop bien la pression qu’il peut y avoir autour d’un deuxième album et tous ces gens qui nous attendent au coin du bois. Je vois le truc venir. Mais, à mon sens, la vie est bien plus importante que la musique ou la notion de groupe. Ça me rend certes, à l’occasion, un peu nerveux mais je me dis que ça va bien se passer. Aussi longtemps que je serai celui que je suis, je pense être capable de sortir quelque chose de pas trop mal. J’aime tellement composer que, logiquement, sortir un deuxième album ne devrait pas être trop compliqué. Il ne ressemblera pas au premier mais ça, il faudra que tout le monde l’accepte. Moi le premier. Je m’inscris juste dans le présent et mon second album ressemblera à ce présent.

Outre Sylvie, tu es surtout connu pour être un proche collaborateur de Drugdealer et Michael Collins. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Je connaissais Drugdealer et sa musique. On s’est rencontré, un peu par hasard, à Los Angeles et ça s’est juste fait comme ça. J’ai beaucoup appris avec lui.

Sylvie et Drugdealer fonctionnent, à peu de choses près, de la même façon. Pour faire simple, collaboration et partage quoi qu’il arrive. T’es-tu inspiré de sa façon de faire ?

Oui. Quand tu vois ce que peut apporter quelqu’un comme Natalie (Weyes Blood) sur un simple morceau, le champ des possibles devient infini. Les frontières disparaissent et toutes les portes s’ouvrent. Je n’y avais jamais pensé auparavant. Être un songwriter, c’est un peu ‘c’est ma musique’ et ‘moi, moi, moi’ tout le temps. J’ai vu Michael déléguer et faire confiance. Au final, ses morceaux en ressortent grandis. J’ai donc, moi aussi, ouvert la porte. Sylvie serait totalement différent sans l’apport de Marina Allen et Sam Burton. J’ai beaucoup appris à leurs côtés.

A l’avenir, envisages-tu de continuer les collaborations ou featurings ou, au contraire, redevenir seul maître à bord ?

Là, à chaud, j’aurais tendance à dire que je vais continuer dans le collaboratif. J’ai travaillé tout seul trop longtemps. Je viens de signer un contrat d’édition avec Secretly Canadian et, forcément, les collaborations vont se multiplier. J’adore l’idée. Renoncer au pouvoir, ce n’est pas simple mais, au final, tu as tellement à y gagner… Et, en plus, ça peut être fun. Une vraie source d’enrichissement. Apprendre des autres, encore et toujours. Quand tu es musicien, c’est vraiment le truc à faire. Refaire le même album again and again ne m’intéresse pas.

Pour conclure, Sylvie, projet indivuel, familial ou collaboratif ?

Les trois à la fois !

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