Rone fait partie du problème et de la solution

Rone fait partie du problème et de la solution

Alors que Room With a View sort en pleine période de confinement, nous avons discuté par téléphone avec Erwan Castex de cet album au titre annonciateur, sans pour autant nous perdre dans des conversations en boucle. Présenté en mars au Théâtre du Châtelet, ce cinquième disque voit Rone explorer avec une humilité débordante, une nouvelle forme d’expression en s’associant à la danse, pour sensibiliser à l’urgence écologique sans s’éloigner de l’essence principale de son travail : la dimension collective et collaborative.

Que t’évoque le titre de ton album en cette période où les fenêtres sont notre interaction principale avec l’extérieur ?

Rone : Comme tu dis… D’ailleurs, au moment où je te parle, je me suis isolé dans une chambre, devant la fenêtre, parce que je suis confiné avec deux enfants de six et quatre ans qui sont trop mignons et qui sont plein de vie, donc je me suis mis au calme. Effectivement, ça prend aujourd’hui une résonance toute particulière que je n’avais ni imaginée ni prévue. Room With a View, ça voulait dire plein de choses, il y a plein d’interprétations possibles, mais je me suis fait rattraper par l’actualité pour ça et pour plein d’autres choses. Il y a d’ailleurs quelques titres de l’album qui sonnent différemment et étrangement. Nouveau Monde et Esperanza par exemple…

J’imagine que cette rupture avec la troupe a été très brutale parce qu’au-delà de tous ces titres qui prennent un autre sens, le spectacle au Théâtre du Châtelet a été interrompu…

Ça a été une grosse redescente, même si on a quand même eu la chance de pouvoir faire sept représentations sur les dix qui étaient prévues. Ça a été un très long travail de préparation donc ça aurait été terrible de ne pas pouvoir le jouer. Mais c’est vrai que, psychologiquement, c’est un peu bizarre de ne pas pouvoir faire les dernières. Il y a cette frustration de ne pas être allé jusqu’au bout, et surtout c’est un spectacle où je suis entouré de 18 danseurs sur scène, donc il y a cette dimension collective. On se touchait tout le temps, il y avait beaucoup de contacts. On se porte, on danse ensemble, et tout à coup le confinement, on s’isole chacun chez soi. Ca a vraiment été la douche froide. C’est très brutal comme transition parce que le contraste est très fort. C’est clair que ça a été dur à vivre. J’avais déjà vécu ça avec d’autres spectacles comme celui que j’avais fait à la Philharmonie : il y a toujours un contrecoup quand c’est terminé. Là, c’est décuplé surtout que, comme tout le monde, on ne s’y attendait pas du tout.

Le Théâtre du Châtelet a été en chantier pendant trois ans et a rouvert il y a seulement quelques mois. C’est un haut lieu du spectacle vivant et de la comédie musicale qui laissait moins de place à la création contemporaine jusque-là, mais la directrice a choisi de mettre en avant une nouvelle génération d’artistes. Ruth Mackensy t’a donné carte blanche pour ce spectacle : que représente une telle invitation ?

Dans un premier temps, ça a été la surprise. C’est un peu comme quand on m’a donné carte blanche à la Philharmonie de Paris. Ensuite, je me suis senti flatté. Et après, il y a eu une petite pression car il fallait être à la hauteur. Le fait qu’on m’ait confié les clefs du théâtre pendant deux semaines, ça a été nouveau pour moi. Normalement, je suis en tournée, je fais un concert quelque part, et le lendemain je joue ailleurs. Mais m’installer dans un lieu, avec un spectacle, ça a été une première. J’ai eu le sentiment d’avoir une responsabilité en me disant qu’on me confiait un théâtre prestigieux, populaire, en plein centre de Paris et qu’il fallait que j’essaie de faire un peu plus qu’un simple concert qui fasse danser, même si j’adore faire danser les gens. Je me suis dit que c’était peut-être l’occasion d’essayer de mettre un peu de sens et un peu de fond dans ce que je fais. Je voulais tenter de véhiculer des messages et parler de choses qui me tiennent à cœur, sans pour autant faire une pièce de théâtre. Je ne voulais pas de dialogues, je voulais que ça reste un spectacle musical. C’est pour ça que j’ai pensé rapidement à la danse. En m’entourant de danseurs, je me suis dit que j’allais peut être pouvoir dire des choses tout en faisant de la musique.

Comment s’est passé le processus de création avec ce collectif qu’est (La) Horde et la vingtaine de danseurs qui vous accompagnent ? Tu es à nouveau chef d’orchestre, mais de manière très différente puisqu’il ne s’agit pas de musiciens…

C’est une des expériences les plus belles et les plus fortes de ma vie. Peut-être justement parce que c’est la rencontre entre deux mondes très différents. J’adore la danse mais, en vérité, je n’y connais pas grand-chose, je suis novice, et c’était la première fois que je bossais avec des danseurs. Mais de leur côté, ils n’avaient jamais travaillé avec un producteur de musique électronique. Ils me regardaient aussi comme un extra-terrestre. La rencontre a été un peu étrange mais il y a eu très vite beaucoup de respect entre nous. J’ai pris beaucoup de plaisir, j’ai l’impression d’avoir appris beaucoup d’eux, et ils m’ont fait évoluer. Il y a aussi la dimension collective, le fait qu’on soit nombreux à travailler sur le même projet, chacun avec sa propre personnalité. C’est comme ça avec chaque collaboration mais avec les danseurs, il y avait cette réactivité quand je leur proposais un son, ils se mettaient à danser dessus, et de mon côté j’ai façonné ma musique selon ce que je voyais. Concrètement, ça m’a obligé à vraiment beaucoup épurer mon son. J’ai réalisé que, plus ma musique était chargée de pistes et de couches de sons, moins ils avaient de place pour s’exprimer. Ils avaient besoin d’air. Plus j’allais à l’essentiel et mieux c’était en termes de chorégraphie.

Avec une chorégraphie qui suit les rythmes de la musique il y a – j’imagine – une part plus écrite, et moins de place à l’improvisation que dans un concert ‘classique’ de Rone. Tu es sur scène, mais tu es moins mis en avant puisqu’il y a des décors, des danseurs et surtout une narration… Comment te places-tu ?

Ça a été un exercice très nouveau pour moi. C’est effectivement un spectacle qui est très écrit. On l’a pensé avec le collectif (La) Horde en écrivant toute l’évolution, la musique, en imaginant un climax. On l’a écrit comme une partition. C’est un show qui est rejoué tous les soirs avec les morceaux dans le même ordre, mais j’ai réussi à garder une marge de manœuvre qui me laissait une certaine liberté dans la manière de jouer. Je pense que j’ai pas mal surpris les danseurs par moment. L’enjeu était évidemment de ne pas les perdre, ni de leur tendre des pièges. Il y avait quand même des repères très précis pour eux. Il faut savoir que la représentation commence avec 30 minutes de musique très techno durant laquelle les spectateurs s’installent dans la salle, ce qui donne la sensation étrange au public que le spectacle a déjà commencé. Cette musique là, je peux ne pas faire la même tous les soirs. J’ai pu jouer un peu avec ça. Même s’il y avait une vraie écriture, il y avait cette dimension de spectacle vivant. Tu peux être très surpris avec les danseurs. Un soir, il y en a un qui se blesse, il est remplacé par un autre qui ne danse pas du tout de la même manière. Chaque soirée, le spectacle a pris une forme différente.

Quelle est la part d’engagement dans cette musique puisqu’elle est vouée à vivre de deux manières ? Il y a le public qui vient voir un spectacle de danse, et il y a l’auditeur qui, chez lui, va vivre une expérimentation purement sonore. As-tu travaillé pour que la narration musicale reste la même dans ces deux contextes ? 

Quand j’y pense, ça m’amuse mais c’est vrai que je ne me suis pas trop posé la question. Je ne me suis pas dit qu’il fallait que le disque reproduise des messages et des sensations qu’offre le spectacle. Ils sont très liés pour moi et ont une histoire commune parce que j’ai composé l’album quand on créait le spectacle, mais ça reste un album instrumental donc chacun peut l’interpréter à sa façon. Ça m’amuse de me dire que peut être qu’un morceau composé en pensant à l’urgence climatique et à la collapsologie, un couple l’écoutera dans son lit et le vivra complètement différemment. Mais j’aime bien cette idée, je n’avais pas en tête de faire quelque chose de très didactique. Il n’y a que sur le morceau Nouveau Monde que j’ai utilisé un extrait d’un débat entre l’astrophysicien Aurélien Barrau et l’écrivain de science-fiction Alain Damasio qui donne quelques clefs de lecture à tout l’album. C’était important pour moi de placer ces mots là, mais c’était suffisant.

Dans Mirapolis, il y avait cette partie onirique avec un univers imaginaire. Ici, on est très ancré dans la réalité puisqu’on parle d’un sujet très actuel, qui l’est encore plus après quarante jours de confinement. Tu changes complètement d’univers avec Room With a View, c’est un grand écart…

Je pense très honnêtement qu’entre ces deux albums, il y a tout simplement eu une prise de conscience que j’avais envie d’exprimer à ma manière. Quand j’ai dit à (La) Horde que je voulais que le spectacle traite de l’urgence climatique, on s’est tous dit que c’était un sujet qui pouvait nous dépasser. J’avais conscience qu’on pouvait tomber dans un gros piège en parlant d’écologie de manière un peu niaise, avec un côté manichéen et pire, un côté moralisateur. Je voulais me poser en tant qu’observateur. Je souhaitais surtout qu’on parle de prise de conscience. Je me sens responsable, on fait tous partie du problème et de la solution. Je suis un jeune papa, j’ai deux petits enfants et je me demande quel monde je vais leur laisser. De manière plus égoïste, je me dis que lorsqu’ils auront 20 ans, j’aimerais qu’ils aient la sensation que j’ai essayé de faire des choses à ma petite échelle pour agir dans le bon sens. Ma question était : qu’est-ce que je peux faire en tant que producteur de musique électronique ? C’est là où le message d’Alain Damasio et d’Aurélien Barrau m’a paru être une clef : les artistes ont la capacité et le devoir de créer de nouvelles mythologies, de changer le récit. C’est ce qu’on a voulu faire avec (La) Horde. C’est la force de la musique et de l’art en général. Cela peut toucher de manière abstraite, mais parfois plus qu’un long discours. Quand je reçois des messages sur les réseaux sociaux de spectateurs pour me dire qu’ils ont été touchés et que ça les a fait cogiter, je suis surpris et je me dis que c’est très cool.

Ici, tu associes la musique à l’image en faisant comme un clip vivant; tu as aussi accepté de composer la musique du film ‘La Nuit Venue’ qui devait sortir au début du mois d’avril. C’est encore une nouvelle forme de création, toujours en mêlant musique et images…

Avant de faire de la musique, j’ai fait des études de cinéma, mais c’est la musique qui a pris le dessus. J’avais déjà fait beaucoup de courts-métrages ou de films d’animation, et j’attendais le bon projet pour commencer. En recevant ce scenario de ce jeune réalisateur corse Frédéric Farucci, j’ai adoré parce que la musique y occupait beaucoup de place. Elle y tient presque le rôle d’un personnage à part entière car c’est un long métrage avec très peu de dialogues. Elle est donc le lien entre les deux personnages principaux qui ne parlent pas la même langue, ce qui provoque beaucoup de non-dits et de quiproquos. Ce n’était donc pas seulement une musique illustrative, je trouvais qu’il y avait une vraie réflexion. Je ne sais pas quand sortira le film.

Frédéric Farucci, le réalisateur dit : ‘Ce qui m’a attiré chez Rone, c’est son talent de mélodiste. Sa musique suscite des images, elle est cinématographique en soi’. Parlons de mélodie justement. Tu as des influences très ouvertement classiques. Tu as d’ailleurs travaillé ce disque à Nohant, dans la maison de George Sand où Chopin a composé une partie de son œuvre. Quel rapport entretiens-tu avec la musique classique dans ton travail ? 

La musique classique est très présente en moi, elle est encore plus importante que la musique électronique. Il faut quand même que je confesse que je ne sais toujours pas lire une partition, et que je ne connais pas le solfège. C’est juste que j’en ai beaucoup écouté et que j’y suis très sensible. Ca m’a nourri, ça m’a surement aidé à structurer des morceaux et des compositions purement électroniques. Par exemple, Chopin m’a donné un goût pour la mélodie. J’adore commencer un morceau de musique sur un clavier, et chercher des petites mélodies sans vraiment savoir où je vais. Mon goût pour la mélodie vient de mon goût pour une certaine musique classique.

Une certaine musique, comme celle de Erik Satie ?

Bien sûr, Satie est une de mes références absolues. S’il fallait donner deux références, ce serait Erik Satie pour la mélodie, et Aphex Twin pour les textures électroniques et les sonorités. Quand j’ai découvert Aphex Twin, je me suis demandé comment il générait un son pareil. J’arrive à comprendre l’origine d’un son qui sort d’un piano mais cette texture… C’est ce qui m’a donné envie de faire de la musique électronique, et ce goût de chercher une texture.

Revenons à George Sand et Chopin…

Quand j’ai commencé l’album dans la maison de George Sand, j’avais l’impression d’être entouré de fantômes. C’était un peu comme dans Shining, j’étais le gardien de la maison. Dans son jardin, il y a un petit cimetière dans lequel il y a la tombe de George Sand. Au bout de quelques jours, tu as l’impression qu’il y a plein de vie. Me dire que Chopin y passait six mois par an et y a composé ses plus grands morceaux, c’est fou. Pour lui rendre hommage, je lui ai fait un petit clin d’œil sur Sephora Japonica en lui empruntant une petite mélodie.

Même si Room With a View est une collaboration, tu restes le seul compositeur et tu reviens à un set-up plus minimaliste que pour Mirapolis où tu avais invité John Stanier (Battles), Bryce Dessner (The National) et Gaspar Claus.

Tous les morceaux sont des maquettes purement électroniques et parfois, je me demande si ce ne serait pas plus intéressant d’avoir une batterie plutôt qu’une boîte à rythmes. Je commence à avoir le choix. Pour compléter mon studio et élargir ma palette de couleurs, l’idée est d’étendre le champ des possibles.  Même si tu as l’impression que les possibilités avec les machines sont infinies, il y a des moments où tu as envie d’aller chercher des choses plus organiques, et c’est là que c’est intéressant de travailler avec des musiciens.

En parlant de musique organique, tu utilises sur ce nouveau disque des matières sonores en intégrant des voix, notamment le dialogue entre Alain Damasio et Aurélien Barrau. On peut aussi entendre ton fils et les danseurs en répétition, la voix de ta fille… Qu’est-ce qui t’a amené à apporter de ‘l’humain’ dans cet album où les beat mélodiques de la musique électro sont par ailleurs très marqués ?

Quand j’ai commencé cet album, je me suis dit qu’il fallait qu’il soit 100% électronique, et je ne voulais pas faire de collaboration avec des chanteurs ou des instrumentistes comme j’ai pu le faire par le passé. J’avais envie d’aller à l’essentiel, faire une musique qui sorte de mes machines sans détour, sans passer par une intervention extérieure. Je voulais faire un truc très direct. Je me suis retrouvé avec un album très électronique dans lequel j’avais finalement envie d’installer un peu de chair et de sang. C’est là que j’ai pensé aux danseurs en me disant que j’avais 18 personnes sous mes mains. J’ai enregistré leur répétition en commençant par leurs pas quand ils dansaient, et ensuite leur respiration. Je les ai fait chanter tous ensemble sur un morceau. J’avais envie qu’ils soient présents dans le disque et pas uniquement sur la pochette. Sans cela, j’aurais eu la sensation d’avoir un disque qui sorte de mon ordinateur pour se retrouver sur un autre, j’avais envie de lui faire prendre l’air au passage. Ma petite fille, ça a été un joli imprévu : j’étais en train de bricoler un morceau, elle a pris le micro, elle a parlé dedans et je me suis dit qu’il fallait accueillir cet accident qui fait partie de l’album. La poésie, elle se situe là, dans les imprévus et les accidents. La musique électronique peut être tellement parfaite que j’accueille le moindre accident avec joie et bienveillance.

C’est l’une des raisons de toutes ces collaborations ? Tes instruments sont des machines et des ordinateurs mais tu tends à aller plus loin en t’associant avec des trios, notamment Vacarme ou encore l’orchestre des Siècle dirigé par François-Xavier Roth. En fait, tu dépasses les barrières des genres musicaux…

Je reste un musicien électronique parce que mes instruments sont des machines, des ordinateurs, des synthétiseurs, des boîtes à rythmes… Mais je n’ai pas envie qu’on dise que je ne fais que de la musique électronique, j’ai envie de faire de la musique tout court. C’est en collaborant avec d’autres personnes que j’arrive à emmener ma musique ailleurs, plus loin, et à casser les frontières. C’est ce qui est intéressant. Avec Room With a View, j’avais très envie de revenir à une musique purement électronique et, finalement, je suis allé chercher ailleurs, puis je suis revenu vers des choses plus directs et plus intimes. Ce sont des expériences.

Peux-tu me dire ce que tu vois depuis la fenêtre de ta chambre ?

Je vis à Montreuil, je suis au cinquième étage alors je vois beaucoup de toits d’immeubles. J’aime bien Montreuil pour ça, c’est très hétérogène en architecture. Il y a des vieux immeubles, des veilles usines, des cités HLM et des petites maisons. C’est un gros mélange que j’aime bien.

Quels albums peux-tu nous conseiller d’écouter en ces moments confinés ?

Je vais essayer de répondre, mais ce n’est pas simple parce que je sors de création. J’écoute peu de musique dans ces moment-là, contrairement à quand je suis en tournée… Je dirais donc le dernier album que Brian Eno a fait avec son frère, Mixing Colours. C’est un album très doux qui aide à vivre l’enfermement et qui va bien avec cette période de confinement. Sinon, Efterklang a sorti deux disques (Altid Sammen et l’EP Lyset) dans un très court lapse de temps, et c’est sublime.

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