Rendez-Vous, mieux vaut tard que jamais

Rendez-Vous, mieux vaut tard que jamais

Porté par une unanimité médiatique à la sortie de son premier album Superior State en 2018, Rendez-Vous a vécu deux années particulièrement intenses qui l’ont mené par monts et par vaux pour défendre son mélange efficace de post punk et de cold-wave. Puis la fin de tournée, la pandémie et de longues années dans l’ombre, durant lesquelles on a bien cru que le temps avait finalement eu raison de ce groupe parisien qui ne cachait pourtant pas ses ambitions. C’était sans compter sur sa persévérance et sa volonté de ne pas se répéter : une démarche qui demande forcément du temps et beaucoup de travail de remise en question. En 2024, Rendez-Vous est donc de retour avec Downcast, un nouvel album armé de nouvelles intentions, à l’orientation musicale déconcertante jusqu’à ce qu’on apprivoise sa diversité. Rencontre avec l’intégralité du groupe quelques heures avant son concert à Angers, dans le cadre du Levitation France.

Pourquoi être restés silencieux si longtemps ?

Simon (guitare) : On a fini la tournée de Superior State juste avant le Covid. On est passé au travers des balles. Du coup, la pandémie nous a permis à tous de faire un break parce qu’au bout d’un an et demi sur la route, on était vraiment sur les rotules.
Maxime (synthé-guitare) : On s’est arrêté un an. Là, on a fait chacun des choses de notre côté et, en 2021, on s’est remis doucement à faire des démos, à composer des morceaux, ce qu’on n’a pas pu faire pendant la tournée de Superior State. Puis le temps de création de ce nouvel album a été assez long, des choses ont pris plus de temps que prévu côté production. La pause, telle qu’on l’a vécue, n’est donc pas si longue que ça puisqu’on l’a passée à travailler.

Est-ce que le laps de temps assez long qu’il y a eu entre ces deux albums vous a encouragé à prendre des risques artistiquement parlant ? Dans le sens ou certaines personnes pensant même que vous n’existiez plus, vous auriez pu vous dire que vous n’aviez rien à perdre et que tous les risques étaient possibles.

Elliott (synthé-guitare) : Ca n’a pas été réfléchi. Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’on a aussi évolué dans nos goûts musicaux pendant ce laps de temps. On a écouté d’autres choses. On n’écoute plus aujourd’hui ce qu’on écoutait il y a dix ans. Et la comparaison vaut aussi entre le moment où on a composé Superior State et écrit celui-ci.

Downcast affiche donc un Rendez Vous nouveau. Pourquoi avoir choisi cette approche favorisant les extrêmes, puisqu’on y retrouve autant de titres très punks que de ballades mélancoliques ?

Elliott : Encore une fois, ce n’est pas voulu. Je crois que c’est simplement dû au fait qu’on écoute plus de trucs extrêmes aujourd’hui. On revient à des choses plus punk, à d’autres qu’on aimait quand on était plus jeunes. C’est surtout ça. Et c’est pareil pour les ballades. Avant, on avait envie d’être dans l’efficacité, dans quelque chose de très direct et de spontané. Maintenant, on a l’envie de tenter d’autres trucs, de prendre plus le temps. C’est de la musique qu’on a quand même toujours écouté, mais qu’on ne jouait pas. Là, on a voulu l’explorer.

Est-ce que l’abandon des synthétiseurs est une conséquence de cette nouvelle direction, ou est-ce que c’est le son de ce nouvel album qui a été dicté par un retour volontaire des guitares ?

Maxime : Ça fait partie de l’évolution de nos goûts et de nos envies. Quand on a commencé à composer, on n’arrivait plus trop à poser des mélodies de synthé super lead comme on le faisait avant. D’ailleurs, on s’éloignait déjà un peu de ça avec Superior State. Du coup, ça s’est imposé à nous : on a senti que c’était par les guitares qu’il fallait explorer, tenter de nouvelles choses, garder l’excitation d’écrire de nouveaux morceaux. On a eu l’impression d’avoir fait le tour de nos influences cold-wave. On a aussi délaissé un peu les synthés à cause du live parce qu’on voulait que ce soit moins central. Elliott et moi, on s’en est un peu lassé. Et il y a également eu cette volonté de revenir à des influences plus nineties qu’on avait déjà mais qu’on n’avait pas encore exploité à fond. Mais tout s’est fait tout seul, on était tous d’accord là-dessus sans même s’en parler.
Francis (basse-chant) : On n’a pas non plus totalement abandonné les synthés. Ils n’ont juste plus une place centrale. Si tu prends Ignorance & Cruelty, sur Distance (2016), c’était déjà un peu un morceau comme on en a composé pour ce nouvel album.
Simon : Oui, on n’a pas eu un cahier des charges disant qu’on devait impérativement les laisser de côté, qu’on devait radicalement changer. Tout s’est fait de manière naturelle.

Dans ce nouvel album, j’entends du Pixies (aiw 777), du Deftones (Downcast), du Health (Nothing), du Nothing (Smoke Em Heads)… Ce sont des références que vous assumez ?

Simon : Ce sont des groupes qu’on aime beaucoup, oui.
Elliott : Je ne sais pas si Nothing est une influence, mais c’est un groupe qu’on kiffe.
Simon : Il y a des groupes comme ça qu’on aime, qui ont digéré ce truc un peu nineties et qui le recrachent un peu à leur sauce aujourd’hui. Du coup, c’est moderne. Tu ne t’en lasses pas, c’est intéressant.
Elliott : C’est marrant que tu aies capté le truc Pixies sur aiw 777, je me suis fait la remarque également. Il y a du Frank Black dans la construction de ce morceau.

Avec Superior State, vous avez été pas mal assimilés à la scène post punk, à juste titre selon moi même si ce n’était pas votre seule influence. Du coup, est-ce qu’avec Downcast, vous avez aussi eu envie de vous éloigner de la meute ?

Maxime : On va encore te dire que ça s’est fait tout seul mais il y a peut être une partie de nous qui a voulu se détacher de cette étiquette qui, malgré tout, était celle qui nous correspondait le mieux. Peut être que ça nous plaisait de nous en éloigner, par esprit de contradiction.
Elliott : Je crois que, tous autant qu’on est, quand on ponce trop un truc, on se lasse et on a envie de faire autre chose. Comme s’il y avait un plafond de verre. Quand tu as tout dit sur un délire particulier, c’est ennuyeux de rééditer une même formule. On aime le côté challengeant d’essayer plein de trucs différents. Mais, effectivement, on se retrouve peut-être aussi moins qu’à une époque dans ce revival post punk.

Downcast, comme les photos de presse qui vont avec, colle aussi à une esthétique très marquée. Vous pouvez nous en dire plus ? Est-ce qu’il y a une histoire derrière ce nouvel album ?

Elliott : Il n’y a pas vraiment d’histoire, de concept ou de story-telling mais l’image est quelque chose qui reste très important pour nous. On ne conçoit pas un groupe ou un projet musical seulement par le biais de la musique. C’est un tout. Du coup, on est assez pointilleux sur ce qu’on veut montrer de nous. On veut que ce soit un peu travaillé, donc on souhaite garder la main là-dessus.

Parlons rapidement de la pochette. Pouvez-vous nous expliquer cette petite photo en bas à droite ?

Maxime : Ça, il faudrait le demander à l’artiste. C’est un peintre qui s’appelle Pol Taburet qui a fait cette peinture. Il n’y a pas de sens caché, pour nous en tous cas. On a juste trop kiffé cette peinture et la photo en faisait partie à la base.

Si l’on part du principe que le fil rouge de votre discographie est de retranscrire la violence du monde, j’imagine que les thèmes à aborder sur ce nouvel album ont encore moins manqué que pour le précédent. Qu’est ce qui vous révolte le plus aujourd’hui, et qu’est-ce qui vous fait le plus peur pour l’avenir ?

Simon : Le manque de nuance général dans notre société me révolte. On nous demande toujours de choisir un camp. C’est très binaire, ce qui facilite la montée des extrêmes. Ce sont des grands mots que j’emploie, mais on n’arrive pas à rassembler. C’est flippant de constater que les gens ne peuvent plus trouver de terrain d’entente.
Elliott : Ce qui peut se passer aujourd’hui en Palestine nous met hors de nous. Surtout la façon dont c’est invisibilisé, dont c’est traité par les médias comme par les pouvoirs publics.

Est-ce que c’est un message que vous faites passer en concert ? Ça me fait notamment penser à la censure appliquée par Arte Concert lors de la diffusion du concert de The Psychotic Monks qui a souhaité placer une pancarte devant le public ce soir-là…

Elliott : Pour être honnête, on a voulu ramener un drapeau palestinien ce soir, pour le Levitation France, mais on ne l’a pas trouvé. À la base, il devait être sur scène.
Simon : Mais ce n’était pas ouf de l’acheter sur Amazon… (rires)
Maxime : On n’a jamais trop fait ça donc il va falloir qu’on se fasse un peu violence.
Danny (batterie) : Ça va tellement loin que là, il est temps de faire quelque chose. Ce qui se passe est complètement dégueulasse.
Simon : Oui, qu’on soit un groupe engagé ou non, ça va au-delà de la raison.
Elliott : Puis ça nous fait nous rendre compte qu’on se fout de notre gueule à tous niveaux. Nous sommes face à un jugement subjectif de ce qui est juste ou non. En fait, il n’y a pas de morale dans la justice. Et les médias comme notre gouvernement n’ont pas cette sensibilité morale.
Danny : Ça contribue à la binarité de notre société.
Simon : J’ai l’impression qu’on n’a plus de repère, que tout est biaisé, il faut se méfier de toutes les infos, tout le temps. C’est compliqué.

Comment ces deux ères de Rendez Vous se marient-elles sur scène ? Est-ce que votre set a demandé un certain travail d’homogénéisation ?

Elliott : Il y a des ponts qui ont pu se faire mais ça n’a pas été évident. On s’est surtout pris la tête pour que ça reste cohérent. On a zappé des morceaux qu’on a longtemps joués et qu’on n’avait plus envie de faire; il y en a qu’on continue de jouer… Ça a été un long processus de dessiner une sorte de colonne vertébrale qui lie les anciens et les nouveaux morceaux. Notre set est un mélange très équilibré de nos deux albums.

Est-ce que certains morceaux de Downcast n’ont pas trouvé leur place pour la scène ?

Maxime : Oui, on a pris ceux qui marchent en live mais il y en a d’autres qu’on ne jouera peut-être jamais, effectivement.

Ce n’est pas difficile ça, d’abandonner un morceau ?

Maxime : Si un peu…
Elliott : Après, il y a des titres qui ne sont pas faits pour être joués en live. Il faut l’accepter, ce n’est pas grave en soi. Déjà, de base, la musique qu’on joue n’est pas forcément faite pour être jouée sur scène, plutôt pour être écoutée au casque par les gens, quand ils sont chez eux. Les concerts, ce n’est donc pas le but premier, mais tant mieux si on peut en faire. Ceci dit, lorsqu’on compose, on pense désormais un peu plus au live qu’auparavant.

Photos : Titouan Massé (homepage), CG Watkins (portraits), Mickaël Liblin (live)

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