Philip Selway, de l’ombre à la lumière

Philip Selway, de l’ombre à la lumière

Ce qui frappe tout d’abord chez Philip Selway, lorsque nous le rencontrons en mai dernier, c’est sa bonne humeur, communicative, ainsi que sa discrétion et sa grande douceur. Nous accueillant tout sourire au Café de la Danse à quelques heures de son concert parisien, c’est tout en humilité, presque gêné, qu’il prend le temps de nous recevoir dans une loge minuscule où trônent simplement un divan, une chaise et un petit bureau. ‘Ainsi commence ma thérapie‘ plaisante-t-il en s’installant finalement sur le divan après avoir dû beaucoup insister pour qu’il ne se contente pas de la chaise. De quoi détendre l’atmosphère face à l’un des membres, soyons objectifs, de l’une des formations musicales les plus importantes et captivantes des trente dernières années : Radiohead. Derrière ses fûts, il a ainsi bercé l’imaginaire musical d’une génération entière, donnant le tempo des années 2000 en faisant se rencontrer rock et musique électronique, scène indépendante et musique populaire. S’il emprunte aujourd’hui une voie parallèle avec son projet solo, entamé il y a maintenant plus de dix ans, Strange Dance et la tournée qui accompagne ce nouveau disque semblent marquer un tournant dans sa carrière, au niveau de ses ambitions comme de la part collective de ce travail d’esthète.

Comment se sont déroulées la conception et la production de cet album ?

Philip Selway : Tout d’abord, j’ai vraiment adoré le faire. Que ce soit au niveau des relations avec les musiciennes et les musiciens, de l’atmosphère qui régnait dans le studio, et bien-sûr de ce que chacune et chacun a pu y apporter, musicalement et humainement. J’avais en tête une image de ce à quoi devait ressembler l’univers du disque. Je le voyais comme une sorte d’immense paysage sonore où cohabiteraient différentes voix, construites par les relations musicales qui s’y développeraient. En amont, j’avais réfléchi et conçu des textures sur lesquelles travailler, avec une dimension plus orchestrale et ambitieuse que mes précédents albums solo. Lorsque j’ai demandé à Martha Salogni de produire ce disque, j’ai compris qu’il allait être possible de réaliser tout ce que j’avais imaginé. Et que c’était donc la bonne personne pour le faire ! Sa méthode de travail était extrêmement efficace, sa façon de mêler les différents éléments, de créer une excellente atmosphère dans le studio, son ouverture. J’avais déjà passé trois mois à travailler ces morceaux chez moi pour écrire, créer des pistes de travail, trouver les bonnes tonalités. Mais tout a vraiment commencé lorsque nous avons débuté les sessions tous ensemble, début (il réfléchit et s’étonne)… 2021 ? (rires).

Vous avez laissé la plupart des parties batterie du disque à Valentina Magaletti, pourquoi ?

Je comptais en effet les faire au départ, sans y avoir toutefois vraiment réfléchi. Mais je n’avais pas joué de batterie depuis un moment et, au bout d’un ou deux jours de session, je me suis rendu compte du problème que cela posait, que je n’arrivais pas à faire exactement ce que je voulais. J’avais la tête un peu ailleurs, j’étais focalisé sur d’autres aspects de l’enregistrement. J’en ai donc parlé à Martha qui m’a parlé de Valentina, dont le jeu pouvait correspondre aux textures que je recherchais. Une merveilleuse suggestion ! Valentina est arrivée et a tout de suite apporté l’énergie qui nous manquait, tout en construisant cette formidable palette rythmique autour de laquelle nous avons pu construire les arrangements.

Et concernant la participation d’Adrian Utley de Portishead ?

J’adore ce que fait Adrian, à tous les niveaux. Nous avions déjà travaillé ensemble sur la création d’une musique originale pour une performance de danse créée par la compagnie Rambert à l’occasion du centenaire de la naissance de Merce Cunningham en 2019. Quinta et Chris Valtalaro, qui jouent sur le disque et qui m’accompagnent sur scène aujourd’hui, étaient là aussi. Juste après la dernière date du spectacle, je me suis dit que je voulais retrouver ces incroyables musiciens, avec cette dynamique et cette alchimie qui nous avaient réunis lors de cette création. Ce disque me semblait donc être l’occasion idéale de poursuivre cette collaboration.

En terme de collaboration, les œuvres du plasticien Stewart Geddes semblent avoir beaucoup inspiré l’univers du disque.

Je le connaissais depuis quelque temps mais nous avons commencé à échanger de façon plus régulière durant le confinement. Il était dans son atelier, à Bristol, et moi dans mon studio, à côté d’Oxford, et nous avions pris l’habitude de correspondre par visio tous les vendredis après-midi. Petit à petit, l’idée d’une collaboration est née et cette perspective a grandi peu à peu, jusqu’à devenir une sorte de relation de travail qui a conduit à l’artwork de l’album. C’était vraiment inspirant, et cela a forgé un aspect très important du disque. Cette façon d’effleurer les sens, avec ses peintures abstraites, était pour moi le même langage que celui de la musique. Il y a une telle charge émotionnelle dans son travail, vous pouvez presque entendre de la musique en regardant ses tableaux. C’était comme prendre des émotions en photos. Son travail répondait à ma musique, et vice-versa. Il y a eu récemment une exposition à Londres pour le lancement de l’album, où j’ai joué le disque avec The Elysian Quartet et Chris Valtalaro. C’était formidable de voir tous les différents éléments se mêler ensemble le temps d’une soirée. Pouvoir jouer ce disque sous différentes formes, que ce soit avec le groupe, avec un quatuor à cordes, sur scène ou dans le cadre d’une exposition, dans différents contextes, est vraiment une chance extraordinaire.

Vos derniers clips sont centrés sur des visages humains, comme des portraits, avec une réflexion sur les interactions, sur les liens entre les générations. Pourquoi avoir choisi de faire appel aux mêmes danseurs dans les clips de Checks For Signs Of Life et de Picking Up Pieces ?

La base du projet, c’était ces quatre danseuses et danseurs d’âges différents, pour que tous puissent avoir une version plus jeune ou plus âgée d’eux-mêmes. J’avais en tête l’idée de représenter, à travers eux, une forme de conversation entre le passé et le futur. J’aime ces dynamiques permises par la danse, les liens qui se tissent par elle. La rencontre entre l’histoire racontée par la musique et celle racontée par la danse a été une formidable expérience, tout comme le lien que nous avons noué avec Simone Damberg Würtz et Liam Francis, les deux jeunes chorégraphes à l’origine du clip.

Vous êtes engagé depuis longtemps auprès d’associations œuvrant contre la dépression et pour le bien-être mental, comme The Samaritains. Vous avez également participé cette année au livre Touring and Mental Health : The Music Industry Manual de Tamsin Embleton, un ouvrage qui vise à aider les jeunes artistes face aux problèmes psychologiques qu’ils peuvent rencontrer en tournée. Pourquoi ce travail et ces questions sont-ils si importants pour vous ?

Je pense que ce livre est très important puisqu’il a été brillamment conçu et réalisé autour de l’expérience de plusieurs artistes. Tourner est une expérience incroyable, que ce soit du point de vue artistique ou technique. Et, sur le papier, cela semble être un travail de rêve. Mais cette intense expérience comporte aussi une facette plus sombre, moins connue. Cela est notamment lié au fait d’être loin de chez soi, un peu déconnecté du reste. Ce livre cherche à expliquer ce qui se produit alors, psychologiquement parlant, et qui peut parfois mener à des dépressions ou des problèmes d’addictions. J’ai l’impression qu’il apporte la connaissance de ces failles, mais aussi des stratégies, des méthodes et des solutions pour prévenir ou affronter ce type de problème. Prendre conscience, par exemple, que le fait de boire tous les soirs ou d’avoir la gueule de bois a des répercussions non-négligeables sur nous-mêmes et sur le professionnalisme de nos performances. Mais cet ouvrage s’adresse aussi à ceux qui souhaiteraient se lancer dans une tournée sans trop savoir comment s’y prendre, ni par où commencer. Il permet d’ouvrir la conversation, de libérer la parole sur la façon de vivre une tournée, et peut-être sur une façon de vivre tout court (sourire).

Justement, est-ce qu’une tournée comme celle-ci, bien plus modeste et confidentielle, vous fait du bien ? J’imagine que les sensations sont très différentes de celles d’une tournée de Radiohead…

Tout à fait, d’autant plus que je suis ici dans un rôle très différent. La dimension plus directe de ces concerts, en revenant jouer dans des salles plus indépendantes et intimistes, me donnent l’impression de boucler la boucle que nous avions ouverte lors de nos débuts avec Radiohead. C’est très agréable de se reconnecter à cette dimension, loin des grosses salles et des gros réseaux, cela permet de nous mettre plus en confiance.

Avez-vous de futurs projets, notamment avec Lanterns On The Lake ou 7 Worlds Collide ?

Oui, une tournée est prévue du côté de Lanterns On The Lake plus tard cette année. Je suis impatient car ils sont vraiment incroyables ! Réaliser ce disque avec eux à été une fabuleuse expérience, les morceaux sont fantastiques et ce sont des musiciens extrêmement talentueux. Rien n’est vraiment prévu en revanche du côté de 7 Worlds Collide, ce qui est dommage car Neil Finn est vraiment un formidable songwriter et musicien, qui a la capacité de rassembler des gens d’horizons différents en faisant en sorte que cela fonctionne. J’ai beaucoup appris en le regardant faire. Sur le premier album, construit autour de concerts réalisés ensemble en (il réfléchit et s’étonne à nouveau)… 2001 ? (rires), c’était fou de se retrouver sur un projet caritatif pour la première fois avec d’autres musiciens en dehors de Radiohead. Il y avait bien-sûr Ed [O’Brien, guitariste de Radiohead ndlr] mais aussi Johnny Marr, Eddie Vedder…

Certaines de vos idoles lorsque vous étiez adolescents…

Exactement (rires), c’était donc un peu effrayant mais tout cela est devenu très évident en jouant, nos relations se sont vraiment développées en travaillant. Le deuxième album, réalisé en studio en 2008, était très différent puisque nous l’avons écrit, joué et enregistré en moins de trois semaines (sourire). Il y avait des membres de Wilco, Lisa Germano et d’autres musiciens incroyables avec qui j’ai beaucoup appris. Je me rends compte, rétrospectivement, à quel point ce projet m’a aidé à concevoir mes propres créations par la suite.

Comment percevez-vous l’évolution de l’industrie musicale ces quarante dernières années ?

Oh, et bien… (rires). D’une certaine façon, son paysage est devenu méconnaissable. Lors de notre première signature avec Radiohead en 1991, cela avait toujours du sens, dans la continuité du modèle et des choses qui se faisaient dans les années 70 et 80, qui était beaucoup plus basé sur le ressenti. Le contexte était très différent. Et puis est arrivé tout cet accès à la diversité musicale grâce à la révolution opérée par internet et les services de streaming, ce qui était très positif. Mais l’industrie musicale a toujours été un système d’exploitation, et il y a tant de musiques aujourd’hui que c’est difficile de faire entendre sa voix. Je me rappelle d’où nous sommes partis, avec Radiohead, et je m’aperçois que nous avons eu la chance de nous voir attribuer des moyens importants pour lancer notre carrière, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui pour de jeunes groupes qui débutent. Les nouveaux artistes sont plein de ressources mais les marges de manœuvre pour s’en sortir sont de plus en plus minces. Alors que trouver sa voie est une chose déjà si difficile…

En parlant de trouver sa voie, quel est le morceau que vous préférez jouer sur scène dans ce nouveau set ?

Difficile à dire, je prends tellement de plaisir à jouer chacun d’entre eux… Mais je dirais peut-être Salt Air, tout simplement parce que j’y joue de la basse et que je ne l’avais encore jamais fait sur scène. C’est un morceau vraiment à part avec ce drone et ces sons qui grossissent de plus en plus… Il me procure une sensation unique.

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