Nada Surf, l’adulescence assumée

Nada Surf, l’adulescence assumée

Un quart de siècle au compteur, un parcours certes accidenté mais émaillé d’une discographique cohérente, un neuvième album studio sous forme de réminiscences… Autant de bonnes raisons de se pencher sur le cas de Nada Surf qui, à défaut de surprendre, reste un des rares groupes parvenant encore à nous combler. Quelques semaines avant la sortie de Never Not Together, nouvel album regorgeant de chansons enthousiasmantes, rendez-vous était donc pris un mercredi après-midi dans les locaux de City Slang avec Matthew Caws. Et alors que je m’approchais de cette pièce vitrée, émanait d’elle une atmosphère bercée par des arpèges vaporeuses jouant un air de Simon & Garfunkel… Rencontre avec un homme dont la gentillesse et la maturité heureuse n’ont pas émoussé sa faculté à nous enchanter.

L’année 2018 a été assez spéciale pour Nada Surf : une tournée pour les 15 ans de l’album Let Go avec une dimension caritative, et puis cet album de reprises. Est-ce que tu peux nous raconter comment vous l’avez vécu ?

Matthew Caws : On a été très heureux de voir tout ce monde, de sentir aussi que c’était l’album favori de nos fans. Ce n’est pas une idée que j’aurais moi-même eu, mais il y avait de la demande et la sensation de jouer devant un public aussi généreux a été très agréable. Quand je me projette 15 ans plus tôt, je réalise que je suis beaucoup plus en paix avec moi-même, je retrace mon parcours et je peux vraiment savourer le chemin accompli. Donc c’est possible de se remémorer de choses tristes tout en remerciant celui qu’on était de s’être exprimé de la sorte au travers de ces textes.

Vous disiez également l’année dernière que cet album incarne le début de la seconde phase du groupe. Sacré succès pour un début de phase quand même ! A croire que vous avez vécu le fait de ne plus avoir de maison de disque comme une sorte de renouveau artistique ?

Oui c’est vrai, c’était super. On l’a vécu comme une sorte de seconde jeunesse. Je bossais dans un magasin de disques, ce qui me laissait beaucoup plus de temps libre qu’avant, quand je travaillais dans une banque d’investissement de 1h à 9h du matin pour gagner assez d’argent pour réaliser nos maquettes. Lorsque la maison de disque nous a lâchés, je savais que ça pouvait redémarrer un jour. C’est pour ça que j’ai opté pour ce job. C’était super, je n’habitais pas loin, on parlait de musique toute la journée, j’écoutais les dernières sorties, et j’assistais tout le temps à des concerts. J’ai vraiment adoré cette période de ma vie, dommage qu’elle n’ait pas duré plus longtemps ! (rires) J’écrivais quand je voulais, contrairement à maintenant car j’ai mon fils avec qui j’adore passer du temps. J’ai certes moins de temps, mais je  travaille de façon plus intense, ce qui nécessite une toute autre organisation.

Justement, en parlant d’organisation, vous dites avoir réalisé pour la première fois des démo pour cet album. Est-ce que c’est aussi le fruit de cette tournée commémorative ?

En effet, le fait de faire une tournée sur un disque aussi apprécié a mis la barre un peu haute, ce qui explique cette nouvelle approche dans notre processus de création.

Vous l’avez enregistré dans le mythique Rockfield Studio au Pays de Galles. Est-ce que tu peux nous décrire ce lieu et votre expérience sur place ?

J’ai découvert ce lieu sur des pochette de disque quand j’avais 16 ans. Echo & The Bunnymen, un de mes groupes fétiches, y a enregistré ses 3 premiers disques, comme beaucoup d’autres groupes d’ailleurs. Cette ferme du 17ème siècle se situe à la frontière entre l’Angleterre et le Pays de Galles, et la route qui y mène en voiture est parsemée de collines verdoyantes, de grands arbres, dans un décor digne du Seigneur des Anneaux. Il y a des moutons et des chevaux partout. On y sent tout de suite le côté mystique du studio. Il faut savoir qu’à l’époque, c’était le premier studio résidentiel bâti pour des artistes. A 200 mètres, il y a un autre bâtiment des années 50 avec un très grand salon, une cheminée en plein centre, entouré de 8 chambres. Le lieu est vraiment pensé pour les groupes, et lorsqu’on réalise que tous ceux qu’on adore y ont dîné, bu des bières, joué de la guitare, on sent quelque chose de spécial. Ca donne forcément envie de donner le meilleur de soi.

Nouvelle approche de production dans un studio d’enregistrement mythique donc. Est-ce qu’on peut parler du début d’une troisième phase de groupe avec Never Not Together ?

Oui, je n’y ai pas pensé mais pourquoi pas ! Yeah ! (rires). Qu’est-ce qui est différent maintenant ? On est de plus en plus heureux, c’est super. Je suis bien dans mon âge, j’y retrouve du calme et moins d’excitation que pendant ma jeunesse. J’essaie encore d’écrire instinctivement, bien que je prenne beaucoup plus de recul maintenant. Je suis bien dans ma vie, en bonne santé, heureux dans mon mariage. La sensation d’être arrivé là où je voulais être me donne moins d’angoisses, et ça se ressent aussi dans mon écriture. Avant, j’étais un peu triste, je cherchais l’amour. J’avais peur de reproduire le même schéma que mes parents dont le mariage a échoué. Maintenant, je me demande comment continuer à être utile de part le contrat moral que j’ai avec notre public. Dans le disque, il y a la chanson So Much To Love qui parle de la part d’humanité et de bonté qui est en nous.
Si on a une vie trop compliquée, c’est possible d’avoir des attitudes négatives à cause du stress. Mais quand on peut donner de l’amour et du positif, faut pas du tout hésiter à le faire. On a besoin de cette énergie pour combattre tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde, pour survivre aux catastrophes à venir dues au réchauffement climatique par exemple, au fossé qui se crée entre la droite et la gauche, et surtout aux bulles médiatiques. Avec internet, on peut trouver des médias qui nous disent ce qu’on veut entendre, mais il faut réaliser que ce n’est pas la seule réalité.
Par exemple, j’ai une amie républicaine qui me demandait pourquoi on disait autant de choses négatives sur Trump. A chacun de mes exemples, elle trouvait un contre exemple issu d’une autre source médiatique. Le débat était un peu caduque malgré toute notre bonne volonté. Mais quand je lui ai fait comprendre que le président me rendait triste, l’échange a été plus fluide. En exprimant mes émotions et des choses simples, on a réussi à se reconnecter. J’en parle dans ma chanson Something I Should Do, en disant que c’est bien de tout intellectualiser mais c’est aussi important de savoir prendre du recul et se demander ce qu’on ressent au fond de nous : si c’est du positif ou du négatif. Par exemple, on critique assez souvent le mouvement hippie en disant que ‘Peace & Love’ c’est trop simple, mais on a besoin de ces choses simples et positives. On a besoin de cette bonne énergie pour affronter les problèmes du quotidien.

C’est très touchant de t’entendre car, justement dans cet album, on retrouve dans tes textes ces thèmes universels qui font que tellement de personnes se retrouvent chaque fois dans votre musique. Dans le titre éponyme, tu parles de ‘Holy Math’ en référence à toi je suppose !? Je sais que ton père était philosophe, est-ce pour cela que tu te donnes une certaine responsabilité par rapport à vos fans ?

Oui effectivement, j’y crois profondément mais pas de façon intellectuelle car je n’ai pas fait de grandes études. Mon père est né dans un environnement catholique et conservateur en Angleterre, qu’il a rejeté jusqu’à immigrer aux Etats Unis pendant sa vingtaine. Je n’ai jamais pu rencontrer mes grand-parents par exemple, et cette situation a permis à mon père de se poser les bonnes questions sur la moralité, la bienveillance et les systèmes dans lesquels nous vivons et auxquels nous croyons … (voix tremblante). Pour revenir à ta question, c’est très important pour moi d’écrire sur mes peurs, mes insécurités. Même si je les gère mieux maintenant, je les ai toujours. J’y travaille en toute intimité, mais j’essaie toujours de le partager au mieux avec mon public au travers de mes textes.

D’où le titre de l’album notamment qui pourrait évoquer la notion de ‘vivre ensemble’ ? Est-ce que tu peux nous en dire plus sur le choix de ce titre ?

On a tous des différences réelles ou parfois qu’on invente nous même, et ce n’est pas du tout un stéréotype ! L’idée m’est venue en écoutant un podcast qui s’appelle ‘Song Exploder’ qui est vraiment très bien et qui, à chaque épisode, traite une chanson spécifique sous plusieurs angles. Dans un des épisodes, il y avait Bon Iver qui a dit un truc du genre : ‘Il y’a un secret caché et nous sommes tous les mêmes‘. Cette phrase est restée dans ma tête et je l’ai traduite en ‘quoiqu’il advienne, nous serons toujours liés‘. C’est assez évident en fait vu qu’on vit tous sur la même planète.

Dans Mathilda, tu évoques la pression que subissent les jeunes garçons sur leur virilité, du fait de se sentir rejeté dès l’adolescence. Est-ce quelque chose que tu as vécu ?

Oui, Mathilda, c’est le féminin de Matthew, et on m’appelait comme ça quand j’étais adolescent. J’avais des cheveux longs, j’étais fin et très sensible. C’est un cercle assez vicieux car je me sentais assez mal dans ma peau, et les regards moqueurs des autres accentuaient ce complexe. J’ai eu la chance d’être bien entouré, d’avoir pu sortir de ce cercle, et d’évoluer vers ce que je suis actuellement.

Le thème de l’adolescence est également repris dans Just Wait, texte que tu as écrit avec Gavin Slate je crois. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur cette collaboration et le choix de ce sujet ?

Je suis allé plusieurs fois dans le Tennessee pour collaborer avec d’autres artistes en vue de ce disque. Une fois, avec Gavin, on parlait justement d’à quel point il était parfois difficile d’être un adolescent. Certes on se cherche beaucoup, c’est dur sur le moment, mais en fait il n’y a pas de fatalité. Il faut juste attendre que ça passe, et profiter car le meilleur reste à venir. On a donc décidé d’en faire une chanson.

Dans Looking for You qui est sans doute mon titre préféré, les paroles et même les choeurs évoquent quelque chose d’assez spirituel. Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi. Plutôt que l’on dise n’importe quoi, peux-tu nous expliquer ?

C’est une sorte de mantra que j’ai lu quelque part qui dit que ‘Ce que tu cherches, te cherche quelque part aussi’. Il ne faut pas perdre espoir, il faut avancer dans la bonne direction et, à la croisée des chemins, tu finiras par trouver ce que tu cherches. Un peu comme ton âme soeur.

Te considères-tu plus comme un artiste de scène ou de studio ?

Même si j’étais très intimidé en montant sur scène quand j’étais adolescent, j’ai appris à vraiment aimer ça. A ce stade de ma vie, j’ai vécu dans tellement d’appartements, j’ai eu tellement de relations, tellement d’emplois, j’ai vécu dans tellement de pays… Au bout du compte, je suis toujours revenu sur scène. A force, j’ai fini par plus m’y sentir chez moi que dans n’importe quel autre endroit.

A l’aube de votre prochaine tournée, est-ce qu’on peut avoir des petits détails croustillants en avant première ? Est-ce qu’on verra Louie Lino et Dough sur scène ? Est-ce que vous allez jouer du Let Go ?

Louie Lino nous accompagne sur la tournée européenne mais pas Doug Gillard malheureusement. Il nous rejoindra pour nos trois dernières dates aux Etats Unis. Louie fait partie du coeur du groupe maintenant. Nous jouerons certainement du Let Go, mais pas autant que par le passé. Nous avons tellement de disques maintenant tu sais ! Nous jouerons certainement quatre ou cinq titres de Never Not Together.

J’ai lu dans une interview que tu souhaitais sortir un album solo un jour. Est-ce toujours au stade de projet ? Chanteras tu un peu en français ? 

Je n’ai pas encore de plans précis, mais j’ai quelques chansons co-écrites avec d’autres personnes. Si je fais un disque par moi-même, ce sera avec celles là. J’aime chanter en français mais c’est dur d’écrire dans cette langue. Ceci dit, je suis très content de Je t’Attendais, la face b française de Lucky, c’est une de mes chansons préférées.

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