Miët, l’autre émoi

Miët, l’autre émoi

Dans le film de Caro & Jeunet, La Cité des Enfants Perdus, Miette est une jeune fille qui lutte contre un monstre cherchant à lui dérober ses rêves. Non loin de cet univers steampunk à la fois sombre et poétique, la nantaise Suzy LeVoid – aka Miët – dévoile, dans son intriguant deuxième album publié cet automne, une envie d’ailleurs qui ne semble pas avoir de limites autres que celles fixées par ses propres rêves.

Depuis ses débuts, Miët est un projet que tu as construit et développé seule, en studio comme sur scène. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Suzy LeVoid : C’est parti de la volonté de faire de la musique avec juste ma basse et ma voix, il y a maintenant neuf ans. Avant Miët, je jouais avec d’autres musiciens, mais nous n’avions pas forcément les mêmes objectifs, tout le monde n’était pas toujours sur la même longueur d’onde. J’ai donc commencé à bidouiller des trucs dans mon coin, avec un petit looper, puis j’ai continué en amplifiant la machine. Je pense que je garderai toujours le côté solo, mais je serais assez tentée de faire des tournées un peu spéciales, avec des formations et des arrangements spécifiques pour les morceaux, quelque chose à géométrie variable.

Comment as-tu procédé pour l’écriture de ce nouveau disque ?

La composition a majoritairement eu lieu durant l’été 2021. J’avais déjà des pistes, mais il a fallu deux ou trois mois pour avoir des morceaux complètement construits. Par rapport à l’album précédent (Stumbling, Climbing, Nesting publié en 2019, ndlr), je suis partie de quelques patterns de batterie ou de textures de sons, mais pas forcément de riffs comme j’avais plutôt tendance à le faire. Une fois que je me lance dans le processus de création de l’album, cela me prend beaucoup de temps et d’énergie, je ne fais plus que ça de mes journées, c’est donc assez intense. Concernant les textes, ils viennent souvent en dernier, après les mélodies, mais les sujets sont là rapidement. Lorsque je me lance dans un nouveau titre, je sais souvent de quoi il va parler. Pour le premier album comme pour celui-ci, le propos et ce que je vais raconter fait pleinement partie de la façon dont je vais construire les morceaux.

Justement, au fur et à mesure de l’album, tu développes une trame très claire au niveau des paroles, bâties autour de la notion d’unité, ce ‘one’ omniprésent, comme une sorte de fil fantôme.

Oui, j’avais besoin de ça pour élaborer la structure de l’album. Je n’avais pas forcément envie de faire une compilation de chansons, mais plutôt d’avoir une forme de colonne vertébrale, avec des morceaux dans un ordre particulier, par rapport au texte comme à la musique. C’était assez conscient dès le départ.

Pourrais-tu nous expliquer ce que tu places derrière le titre du disque, Aüslander (‘étranger’ en allemand) ?

C’est en lien avec le propos du disque. J’ai étudié l’allemand au lycée, et c’est pour moi à la fois une langue qui m’est familière mais aussi étrangère, puisque je ne la maîtrise pas autant que l’anglais par exemple. Mais le fait de l’avoir étudiée a créé une forme d’attachement à celle-ci, un peu comme ce qui est développé dans le disque concernant le rapport à l’autre, étranger avec lequel il y a tout de même un lien.

Comment se sont passées les différentes étapes de production de l’album ?

J’ai commencé par faire les maquettes dans mon coin, chez moi, avant d’aller enregistrer les batteries en studio avec Patrice Guillerme qui fait le son de Miët en live. Le reste – les voix, les basses, les synthés – s’est fait chez moi une fois ces enregistrements terminés. Cela me laissait le luxe de pouvoir refaire des prises, de prendre le temps, sans cette pression du studio avec laquelle je suis assez mal à l’aise. Nous avons ensuite retravaillé avec Patrice pour envoyer les sessions avec des intentions à David Chalmin, lui traçant une voie avec des idées de réverbs, d’effets, de mix. Il a ouvert les sessions, a rapidement compris l’idée du disque, et s’est amusé directement avec en focalisant son travail sur les voix et l’espace en général.

Comment s’est déroulée cette collaboration ?

Totalement à distance, en lui faisant passer des notes d’intentions de six pages (rires). Mais je connaissais déjà un peu son travail, que ce soit lui, sa musique ou ses mixes, puisqu’il avait déjà collaboré plusieurs fois avec des artistes de mon label. Stéphane Grégoire, le patron d’Ici d’Ailleurs , trouvait que travailler avec lui serait une bonne idée et, en effet, j’en suis très contente !

Avais-tu dès le départ ces dix morceaux en tête, ou es-tu partie d’une base plus grande ?

J’ai pensé dès le départ cet album à travers ces dix morceaux, notamment parce que je pensais au vinyle, avec la face A et la face B. Les morceaux de chaque face sont donc pensés pour se répondre.

Il y a, dans ce disque, une façon d’appréhender chaque mélodie, chaque rythme, chaque texture de manière très fragmentée, constituant une sorte d’assemblage entre des idées parfois cellulaires aboutissant pourtant toujours à une forme très claire, unique et cohérente…

Certains morceaux sont en effet nés d’assemblages entre plusieurs idées musicales. Mais d’autres, au contraire, ont été conçus de façon beaucoup plus linéaires dès le départ, avec la basse et la voix, comme The Path par exemple.

Tu sembles justement ouvrir sur ce morceau une sorte de fenêtre beaucoup plus intime, qui s’illustre en particulier au niveau de la voix, avec une fragilité qui rappelle celle présente dans la ghost track qui clôturait le premier album. Comment ce virage s’est-il amorcé ?

Il est venu ici assez spontanément, par envie. Cela permettait aussi une respiration, un temps plus calme par rapport au reste du disque, plus intense et énergique. Il y avait sur le morceau caché, à la fin du disque précédent, quelque chose de plus conclusif, d’isolé, alors que là je voulais que ce morceau soit pleinement partie prenante de l’album. Au niveau de la voix, il y a globalement une évolution dans son approche entre le premier et le deuxième album. J’ai travaillé avec d’autres personnes, d’autres musiciens, chanteurs et chanteuses entre temps et cela m’a donné envie d’aller explorer d’autres territoires. Et, comme pour la basse, la voix est quelque chose que j’aime expérimenter, j’aime essayer de nouvelles choses. J’avais notamment ici un micro qui me permettait de chanter tout doucement, très près, en ayant du grave, ce que je n’avais pas forcément sur l’album d’avant.

Il y a dans ce que tu décris des choses qui semblent relever d’une part d’instinct, d’improvisation, de spontanéité, et d’autres au contraire beaucoup plus contrôlées, pensées, conscientisées…

Ces deux pôles sont en effet très présents dans le disque. Cela fait partie de qui je suis, avec des moments de création où je suis dans le contrôle, avec des directions claires, puis des moments de lâcher prise, très agréables, où je peux être surprise de ce qu’il se passe. Que ce soit dans le fait de prendre le temps d’enregistrer ou de jouer en concert, me laisser surprendre est ce qui me plaît le plus.

Justement, pour ces nouveaux morceaux, comment gères-tu la transition du studio vers la scène ?

J’ai en quelque sorte ‘appris’ les morceaux pour la scène très récemment, en septembre. Je ne me suis pas posée la question, pendant la composition, de savoir comme j’allais les jouer en concert. J’ai donc pris deux mois pour tout décortiquer, les réarranger, sachant que certains sont assez compliqués à jouer seule… C’est donc un vrai travail d’adaptation.

A l’écoute de ce disque, le panel de sons et d’influences semble bien plus large que dans ton album précédent. Je pense notamment au morceau Not The End qui tend vers des territoires plus pop, voire hip-pop. Y avait-il une volonté d’intégrer tout ça ici ?

C’est en effet quelque chose d’un peu nouveau, qui est arrivé entre les deux disques, même si j’écoutais déjà ce type de musique un peu avant. Un peu comme pour The Path, cela part de la volonté de ne pas s’arrêter à un seul style sur l’album, mais de suivre mes envies, en allant vers des sonorités plus orientées hip-hop ou folk par exemple.

Y’ a-t-il des disques ou des artistes qui ont été plus importants que d’autres dans la formation de ces nouvelles influences et de ce nouveau disque ?

Je sais que l’album IGOR de Tyler, The Creator m’a par exemple beaucoup marqué, que ce soit dans les textures, les expérimentations au niveau de la voix, son côté bien ‘barré’. Le dernier album de Tomaga aussi, Intimate Immensity, que j’ai trouvé très beau et très inspirant avec ses morceaux instrumentaux. Il y a dans ce genre de disque, tourné vers l’instrumental, des choses très particulières qui se dégagent au niveau des textures, des rythmes, des éléments que je ne retrouve pas forcément dans des morceaux où la voix est présente. De mon côté, j’essaie de faire les deux, en gardant la voix mais avec des instrumentations assez riches.

Pour la première fois sur ce disque, tu oses justement deux morceaux purement instrumentaux qui se répondent : The One That Kills sur la première face, et The One That Loves sur la seconde…

Exactement, et ils ont été pensés ainsi dès le départ, pour prendre un peu recul au milieu de morceaux où la voix est très présente. C’est un peu une histoire de vagues, j’aime beaucoup écrire comme ça.

Au niveau des thématiques, les événements et les crises majeures qui ont secoué le monde ces dernières années ont-il impacté tes thématiques et ton écriture ?

Oui, c’est sûr que ce sont des sujets qui me touchent, et même si ce n’est pas forcément très conscient, je me rends compte que ça peut être assez présent dans ma musique. Sans avoir un discours très politisé, un morceau comme Did We Ever, écrit avant que n’éclate la guerre en Ukraine, parle de notre besoin, en tant qu’humains, d’avoir un territoire et de ce point de bascule où cette recherche de propriété et de possession va écraser l’autre, en débouchant sur la guerre. C’est quelque chose de présent depuis toujours, et cela m’interroge beaucoup. Mais ce sont plutôt des questions que des réponses.

Cet aspect est d’ailleurs très visible dans le clip que tu as réalisé pour ce morceau.

Oui, je voulais qu’il soit la continuité du texte, tout en ouvrant des choses qui ne sont pas forcément abordées sur le morceau original. C’était donc à la fois un moyen de retranscrire ce qui est dans les paroles, mais aussi d’aller un peu plus loin.

Pour nourrir tes textes, y a-t-il eu des influences majeures et conscientes sur ce disque ?

Peut-être Walt Whitman, plus pour la forme que pour le fond, mais ce sont sinon plutôt des podcasts, dont je suis une grande consommatrice, qui peuvent m’influencer, avec tout ce qui forme la pensée, interroge. Mes textes sont peut-être moins personnels qu’auparavant puisque, même s’ils parlent forcément un peu de moi, ils reflètent surtout un état de pensée, un point de réflexion, les questions que je me pose au moment où j’écris l’album.

Te sens-tu proche de certains artistes actuels ? On t’a vu par exemple participer récemment à une performance de Lucie Antunes…

Oui, et cela m’a beaucoup plu ! Tout ce qui vient ponctuer ma vie de musicienne, en devenant interprète, en servant la musique de quelqu’un d’autre – d’autant plus si elle est différente de la mienne, qu’elle va explorer d’autres territoires – est toujours enrichissant, selon le point où j’en suis dans ma propre écriture. Il y a forcément des artistes qui me touchent, mais je me sens toujours un peu à l’écart des autres (rires). A la limite, ce qui me plaît le plus, c’est ce qui est différent de moi. Mais je ne me sens pas appartenir à une famille particulière de musiciens.

Comment ressens-tu l’évolution de la scène musicale depuis neuf ans, à titre personnel, au niveau des discriminations ayant pu toucher la question de l’égalité des sexes, des genres ?

Il y a une évolution positive depuis mes débuts, mais je crois que j’aimerais surtout être juste ‘artiste’. C’est une question difficile car j’ai aussi, au fil des années, pris confiance en moi pour défendre mes idées, ma position en tant que femme seule à la tête de mon projet. La visibilité s’est améliorée, mais il y a encore ce truc, surtout dans le rock, d’être un ‘groupe de filles’ quand tu es un groupe de trois filles alors qu’un groupe de trois gars sera juste… un ‘groupe’. Cela donne lieu à des soirées très typées, ce qui peut être regrettable, même si je comprends l’intention de départ. Mais je crois que nous sommes encore dans une période de transition, et c’est donc forcément un peu compliqué.

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