Low, explorer l’obscurité

Low, explorer l’obscurité

Au lendemain d’une prestation remarquable au Primavera Sound de Barcelone, nous avons rencontré Mimi Parker et Alan Sparhawk à quelques heures d’un concert d’une intensité inégalée au festival This Is Not A Love Song. Le duo est peu avares en paroles, et chaque question fait l’objet d’un long silence réflexif de la part du guitariste notamment, dont le questionnement intérieur est palpable. Une occasion de revenir avec Low sur Double Negative, son dernier album aussi singulier que déroutant, sorti à l’automne dernier.

Une forme de plastique qui évoque une vieille disquette percée… L’artwork de Double Negative est assez énigmatique. Dans le clip de Always Trying To Work It Out, des personnes la portent tel un masque…

Alan Sparhawk : C’est une sculpture de Peter Liversidge, un artiste que l’on connait depuis quelques années. Il a fait une série d’objets auxquels il ajoute des trous en forme d’orbites pour leur donner un aspect légèrement humain. Pour certains, ca leur donne un aspect plus abstrait, pour d’autres un coté étourdissant. On a vu une exposition où il y avait beaucoup de ces objets-masques et, au départ, on pensait en mettre plusieurs sur la pochette. Puis on s’est dit qu’un seul suffirait : un seul point focal, un seul message. J’aime cet objet parce qu’il est à la fois minimaliste et frappant. Il y a un jeu de réciprocité entre l’objet et la personne. Ou se situe la ligne entre les deux ? Et l’objet est aussi ambivalent par rapport à ce qu’il dégage, il est à la fois amusant et…. intriguant. On ne sait pas vraiment. Et puis il y a le contraste avec le fond rose aussi, pour moi c’est…
Mimi Parker : Qu’est ce que cela signifie pour toi le fond rose ?
Alan Sparhawk : Je ne sais pas, c’est un peu comme…
Mimi Parker : L’heureux triste, la lumière sombre ?
Alan Sparhawk : Oui, quelque chose qui dégage une ambiance puissante.

Double Negative est moins mélodique que les albums précédents. Cela a t-il changé votre manière de composer ? Comment avez-vous procédé cette fois ?

Nous avions des sortes d’esquisses de chansons, avec lesquelles on a cherché à produire de nouveaux sons. On ne savait pas vers quel type de sonorités on allait, mais il fallait qu’elles soient nouvelles. On voulait créer quelque chose qui n’avait jamais été entendu. Comme nous avions travaillé avec BJ Burton sur l’album précédent, nous étions habitués à sa manière de faire, et nous savions ce qu’il était possible d’envisager avec lui, quelles seraient les interactions quand on lui amènerait une idée, qu’il s’agisse d’un fragment ou de quelque chose de terminé. Nous avons décidé d’essayer de regarder aussi loin que possible, et BJ avait envie de faire ça avec nous et de suivre les directions. Il a été super. Parfois, on arrivait avec une idée et des sons, et il passait du temps dessus, à casser les sonorités, à leur ajouter de la distorsion. C’était important d’avoir quelqu’un à qui l’on pouvait se fier, qui comprenait ce qu’on essayait de faire. Il y a clairement eu des moments ou nous manquions d’assurance, ou nous étions très confus par rapport au projet, et il nous a apporté la clairvoyance nécessaire, il nous encourageait à continuer. C’était vraiment utile d’avoir ce soutien et cette confiance réciproque. On a aussi travaillé sur une longue période, ce qui était nouveau pour nous. Habituellement, on se focalise et on enregistre les albums en une session de un ou deux mois. Pour Double Negative, le processus s’est étendu sur plus d’une année et demie, entrecoupé par des concerts, des retours à la maison… Il y a eu plus d’interruptions, de recul.

Est-ce que cela a affecté les compositions ? Je pense notamment aux traitements des voix qui sont volontairement salies ici alors que leur pureté était presque une signature pour Low.

Oui, on a essayé d’expérimenter. On cherchait ce qu’il était possible de faire avec. Des voix parfois très proches, très intimes, pour lesquelles on peut entendre le moindre détail ; puis d’autres très éloignées, voire totalement intégrées au reste des sonorités. Nous avons consciemment essayé de pousser cela le plus loin possible. De la même manière, avec le rythme, on s’est demandé si il était possible d’en créer sans qu’il s’agisse de percussions. Est-ce que le rythme peut être fait d’un seul son ? Ce genre de questionnement…

Il y a un coté craquement de vinyles parfois aussi dans les rythmes, qui crée une confusion à l’écoute…

C’était une série d’expériences, de découvertes… On a essayé beaucoup de choses…

Sur cet album, vous avez vous mêmes créé vos propres effets en quelque sorte. Aimez-vous jouer avec les machines, ou est-ce juste la part du travail qui revient à BJ Burton ?

Oui, au fil des années, on a rassemblé pas mal de bricoles vu qu’on travaille sur des trucs à la maison. On amène donc des idées à BJ Burton, et il nous aide à nous rapprocher des sons que l’on cherche. Auparavant, on était un peu stressés par toutes les machines. C’est flippant quand on ne connait pas un appareil, mais ça peut aussi très bien fonctionner. Il faut juste se lancer, creuser un peu autour et, en utilisant son intuition, on finit par trouver quelque chose que l’on aime, même sans savoir où l’on va. Il y a des outils que tu peux maitriser à la perfection, dont tu gères tous les paramètres, mais je ne suis pas certain que cela aboutisse forcément à des résultats plus satisfaisants.
Pour cet album, BJ Burton avait tout un tas de machines un peu dingues, que l’on découvrait. ‘C’est quoi ça ? Ha, c’est une boite à rythme, ok‘. Et une demie heure après : ‘Ok, on enregistre ce son, ça marche‘. Il y a des histoires équivalentes sur Pink Floyd. Quand ils ont fait Dark Side Of The Moon, ils avaient un synthétiseur dont personne ne savait se servir. Ils ont essayé des choses, et le son s’est retrouvé sur le disque trente minutes après qu’ils aient joué avec pour la première fois. Il faut faire confiance à son intuition. La technologie est géniale, il y a plein de paramètres mais, mec, il n’y a rien de plus excitant que l’innocence, le fait de se lancer dans un truc qu’on ne connait pas vraiment. Je ne sais pas ce que je fais, mais mes oreilles sont ouvertes, et dés que j’entendrai quelque chose qui me plaira, je le saurai et on l’utilisera. Il faut faire confiance à ça. Tu peux être un virtuose de ton instrument, et passer autant de temps – si ce n’est plus – à trouver quelque chose qui sonne correctement.

Est-ce que vous essayez de transcrire ce travail de production en concert ?

Mimi Parker : Non, nous avons décidé de ne pas tenter de reproduire le disque en live.
Alan Sparhawk : Oui, car cela impliquerait que l’on passe beaucoup de temps à presser des boutons sur des ordinateurs.
Mimi Parker : Nous voulions jouer de nos instruments, même si pour certains titres on se sert d’une boite à rythme pour être plus proche de l’enregistrement. Mais nous jouons la plupart des morceaux à la batterie et à la guitare.
Alan Sparhawk : Tom, notre ingénieur du son en concert, est très doué pour recréer les ambiances, l’esprit des enregistrements… Au fil du temps, il a acquis plus de techniques de doublages, il déstructure ou filtre les sons sur la console, crée des boucles… Nous avons donc réfléchi avec lui sur ce qu’il était possible d’imaginer dans le cadre des concerts. Mais pour revenir au disque, nous n’avions clairement pas l’intention de le reproduire. Déjà, à l’époque de Drums And Guns, cette question s’était posée vu que la production était très différente de notre manière de jouer en live. Il faut trouver de nouvelles façons de les faire sonner, et les versions en concert deviennent parfois plus populaires que les enregistrements studio.

L’album est traversé par l’idée d’une fin imminente. Il pourrait sonner comme le dernier enregistrement de l’humanité

Mimi Parker : Trop tard ! Je ne sais pas si ce serait un bon dernier disque pour l’humanité.
Alan Sparhawk : Mais je suis encore vivant. Du coup, il se passe quoi? (rires)

Est-ce que vous êtes préoccupés par ces idées de fin du monde, de changement climatique, d’urgence ?

Mimi Parker : ll y a quelque chose de lugubre de notre point de vue. Il faut essayer de trouver une nouvelle norme…
Alan Sparhawk : Pas une nouvelle norme, mais une nouvelle façon de vivre.
Mimi Parker : Mais on ne peut pas vivre constamment dans le désespoir, la tendance humaine est de chercher l’espoir.

Il y a un lien avec la notion de croyance ?

Alan Sparhawk : Oui (il réfléchit longtemps). Ce n’est pas drôle mais je suis heureux de questionner les choses plutôt que de m’y opposer . On est ‘sceptiques’ mais on a plein d’espoir… Si la croyance fait partie de ta vie et influence ta manière de penser et de définir l’univers, cela résonne forcément jusque dans ce que tu crées. Je trouve énormément de spiritualité dans la musique, dans la manière de la faire. Parfois, une chanson se présente et je me dis qu’il y a dedans une forme d’esprit que j’essaye d’approcher, quelque chose d’immatériel, voire de religieux. Nous avons appris, calmement, à intégrer l’idée que la vérité pouvait circuler en nous à travers la musique, et qu’elle pouvait trouver sa forme réelle dans les oreilles d’autres personnes.

C’est une approche assez philosophique de la musique et de l’écriture…

Alan Sparhawk : Et bien, la clé quand on écrit, c’est de ne pas savoir à propos de quoi on écrit. Pour moi, je ne m’assois pas en me disant : ‘Ok, je vais écrire à propos de ça‘ ou encore ‘Hey, cette chose s’est passée aujourd’hui, j’y ai vraiment beaucoup réfléchi et je devrais écrire la dessus‘. Ce n’est jamais comme ça. Tu vis ta propre vie, tu t’assoies, tu cherches des choses en tâtonnant, et tu vois ce que ton subconscient sort. Souvent, c’est assez précis et surprenant, meilleur même que lorsque tu essayes de contrôler la chose.

Il vous arrive d’écrire ensemble ?

Généralement, on écrit séparément et on partage ensuite, quand les paroles sont presque terminés. Il y a eu quelques titres sur lesquels on a travaillé ensemble.
Mimi Parker : En général, on chante nos propres textes parce que ça peut être délicat de chanter ceux de quelqu’un d’autre. Mais cela m’arrive quand même de chanter les paroles d’Alan.
Alan Sparhawk : Oui, Mimi chante des chansons que j’écris mais, habituellement, c’est du 50-50. Parfois, j’essaye d’écrire des choses pour elle mais ça ne correspond pas au phrasé ou à la manière qu’elle a de chanter. Puis c’est aussi lié à ce que tu as a proposé au départ : quand tu arrives avec tes textes, c’est avec une intention totalement différente. C’est comme une étincelle que tu dois protéger.

Est-ce que vous considérez que l’album est sombre ?

Ils le sont tous… Je sais pas. Je ne pense pas qu’il soit sombre dans le sens ou il laisserait un sentiment obscur. Il s’agit plus d’accepter, ou encore de faire face à ce qui se passe réellement, qui s’avère malheureusement être particulièrement noir. On peut le voir de cette manière. C’est la responsabilité de l’auditeur de faire comme si ce n’était pas sombre. Des choses horribles arrivent dans le monde et il y a des choses que nous pourrions faire pour atténuer la souffrance sur Terre. Mais nous ne les faisons pas, on laisse passer. Je crois que je ressens toujours la force de combattre les ténèbres, en essayant de donner un sens positif à tout cela. Observer ce qui se passe est aussi source d’espoir.

Il y a quelque chose de définitif dans cet album, je trouve. Est-ce que vous avez déjà commencé à préparer la suite ? Comment aller plus loin dans cette voie ?

Mimi Parker : Et qu’est ce qu’on fait si on n’arrive pas à aller plus loin ?
Alan Sparhawk : On tentera autre chose… Depuis que l’album est sorti, nous avons travaillé sur quelques projets, on a fait quelques concerts avec un orgue et une boite à rythme dans une église. On a enregistré ça, et on pourrait envisager de le sortir. Mais c’est aussi tentant d’aller explorer les choses plus profondément. Une fois que tu as décidé de casser la porte des possibilités, tu cherches en permanence à en trouver de nouvelles. Nous ne chercherons donc pas à reproduire cet album. Double Negative a été une découverte, donc cela serait redondant. Il n’y a pas de technique ou de style assez précis pour cet album qui permette de dire ‘ok, continuons à faire ce genre de musique‘. Il faut juste écrire des chansons, et ne pas se contenter…de l’ennui, ne pas se contenter de ce que l’on a déjà entendu, et de ce que l’on sait déjà faire. Il faut chercher à être surpris, mais je ne pourrais pas dire dans quelle direction se trouvera la surprise. A l’avenir, cela pourrait être plus tendre, plus agressif, acoustique…
Mimi Parker : En tous cas, on aura peut être des morceaux avec de l’orgue (rires)
Alan Sparhawk : (hésitant) Mmm…

Vous jouez encore souvent dans des églises avec Low ?

Mimi Parker : Ca a commencé avec un festival d’orgue qui avait lieu à Londres, à Union Chapel. Nous avons été invités à préparer un concert pour cet événement et on l’a joué plusieurs soirs. On a joué dans beaucoup de cathédrales, en particulier au Royaume-Uni. Je pense notamment à la cathédrale de Manchester, ce genre d’endroits magnifiques. C’est dingue de se dire qu’on a souvent été parmi les premiers groupes à jouer dans ce genre de lieux. Maintenant, c’est beaucoup plus commun.

Vous avez ouvert les portes…

Alan Sparhawk : Je ne sais pas. Notre tourneur a ouvert les portes, peut-être, en se disant que les églises pouvaient être un endroit approprié pour nos concerts. C’est différent d’un club ou l’on joue plus fort, ou il y a quelque chose de tactile, ou vous avez un sentiment de contrôle sur le lieu.
Mimi Parker : Ce sont vraiment des endroits étonnants à voir et dans lesquels jouer. Il y a cette immensité du lieu et du son…

Est-ce que vous écoutez beaucoup de musique ? Alan, écoutes-tu toujours du reggae ?

Alan Sparhawk : Oui toujours, les enfants en ont parfois marre d’ailleurs. Notre fils de 14 ans m’a fait découvrir du reggae que je ne connaissais pas, Sister Carol. J’aime bien, c’est assez drôle.
Mimi Parker : On écoute pas mal de choses que les enfants passent via Spotify, des tonnes de trucs qu’on aurait jamais découvert. C’est plutôt marrant, mais il n’y a rien de spécifique que j’écoute régulièrement là-dedans.
Alan Sparhawk : Si, il y a des choses comme Mitski ou Colleen, une artiste qu’on a rencontré récemment. On écoute la radio aussi, notamment deux stations indépendantes de notre ville. J’écoute plus la radio maintenant que je ne l’ai jamais fait de toute ma vie…

Photos header et live : Yoann Galiotto

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