La Grande Triple Alliance Internationale, une scène complètement à l’Est

La Grande Triple Alliance Internationale, une scène complètement à l’Est

Fréquemment croisé au fil de ses aventures en groupe comme de ses expérimentations solo, Guillaume Marietta revient faire parler de lui à l’occasion de La Grande Triple Alliance Internationale de l’Est, un documentaire qu’il a co-réalisé avec Nicolas Drolc. Derrière ce titre ronflant se cache en vérité un bourdonnement profond, à la fois intense et flou, qui aura agité et aimanté toute une scène au cours des années 2000. Sommairement cartographiée à l’Est, au sein du triangle délimité par Metz, Nancy et Strasbourg, cet épicentre underground – aussi imprévisible qu’incandescent – aura défendu une façon singulière de faire de la musique en France. Armés de quelques caméras, les deux réalisateurs ont donc tenté de revenir à leur manière sur les traces de cette comète hurlante, au symbole unique et à la définition mouvante, échappant encore aujourd’hui à toute tentative de mise en case et autre rangement propret. Face à ce mystérieux foisonnement d’interviews et d’images d’archives, nous avons retracé avec Guillaume Marietta le cheminement de ce projet. 

D’abord, comment t’est venue l’idée de ce reportage ? Et qui est Nicolas Drolc, l’autre réalisateur ? 

Guillaume Marietta : Nicolas Drolc réalise des documentaires depuis plusieurs années. Il a notamment fait Sur Les Toits, un film sur les révoltes en prison, et un autre intitulé La Mort se Mérite sur le personnage de Serge Livrozet, un ancien braqueur qui est allé en taule et qui a essayé de faire évoluer les conditions de vie des gens incarcérés. Il a aussi réalisé un documentaire sur les Country Teasers avec deux italiens. Nicolas se présente un peu comme le mec qui fait des films sur des sujets dont personne ne parle, ou sur des causes désespérées. Nous deux, on se connaissait déjà parce qu’il est de Nancy. C’est un très bon ami d’un pote à moi qui est dessinateur. Quand Nicolas a fait La Mort se Mérite, il nous avait proposé d’en faire la musique. Finalement, ça ne s’est pas fait mais c’est comme ça qu’on est entré en contact la première fois.

Et ce documentaire, c’était ton idée ? 

Non, à la base, l’idée était d’éditer un livre né d’une frustration que j’ai. Je suis un gros fan de musique, donc j’aime beaucoup lire sur des artistes, sur des mouvements, ou voir des films sur ces sujets-là, à condition qu’ils soient bien faits. J’ai remarqué que les anglo-saxons sont forts pour faire des choses de qualité sur des sujets assez undergrounds. On n’a pas du tout ça en France, et ça m’énerve. Moi, la seule scène dont je pouvais parler, c’était celle que je connaissais. Je voulais donc faire un livre d’entretiens avec les protagonistes, sur le modèle de Please Kill Me. Ce bouquin ne comprend que des entretiens croisés de tous les acteurs de la scène punk américaine de l’époque, ce qui fait que tu as 15 versions différentes qui se contredisent, qui se complètent, qui offrent une vision un peu patchwork hyper fun, mais qui deviennent très précises vu que l’histoire est racontée oralement par les acteurs, et pas par un journaliste. Puis j’ai été stoppé dans mon élan à cause du Covid, aussi parce que je me rendais compte que ça allait être une vraie montagne de taf. Et pendant l’un des confinements, des mecs à Rome faisaient tous les vendredis une émission de radio dédiée à la Triple Alliance. On s’appelait par téléphone en direct, on était interviewé, et on envoyait une playlist d’inédits. Pendant une des interviews, j’ai abordé le fait que, à l’époque, Trax avait potentiellement voulu faire un sujet sur La Triple Alliance mais que l’idée avait finalement été abandonnée. En entendant ça, Nicolas m’a envoyé un email le lendemain en me proposant qu’on le fasse à leur place. J’ai accepté parce que, avec un livre, on n’aurait pas pu exploiter toutes ces vidéos d’archives, et ça aurait été compliqué de rendre justice à tout ça.

Toutes ces archives, tu les as collectées auprès de ceux qui ont composé la Triple Alliance à l’époque ? 

J’en avais déjà quelques unes de mon côté, et je savais qui avait fait quoi à Metz, à qui je pouvais demander. J’ai envoyé des milliers de mails à plein de gens, en leur demandant ce qu’ils avaient et ce qui leur restait, en les invitant à fouiller dans leurs disques durs, dans leurs cartons, pour retrouver un maximum de trucs qu’on puisse numériser. Ça a été long mais assez excitant : il y avait un côté chasse au trésor, tu ne savais jamais sur quoi tu allais tomber, et on a eu de très bonnes surprises. Aussi, à mesure qu’on amassait les archives, on s’est fait une sorte de plan : Qui a quoi ? Dans quelle ville va t-on pouvoir réunir le plus de monde ? On s’est donc dit qu’il fallait qu’on s’arrête à Metz, à Strasbourg pour rencontrer des gens. Il fallait aussi aller dans la Drôme parce plein d’acteurs de l’époque y ont déménagé, à Rome parce qu’il y a là-bas une antenne très importante. On a fait un petit bout à Paris aussi. En gros, on a pris une carte, et on a essayé de donner rendez-vous à tout le monde.

Quelles ont été les plus grosses difficultés que vous avez rencontrées pour ce documentaire ? 

Il n’y en a pas vraiment eu, si ce n’est celle d’avoir dû convaincre quelques personnes un peu réticentes au début. À juste titre, elles avaient peur que, par le biais du film, on donne trop d’importance à quelque chose qui – selon elles – devait rester mystérieux. Elles craignaient que le film fige cela, dans une forme qui sacralise cette scène. Donc on les a rassurées, en leur assurant qu’on ne tuerait pas la bête. Je pense qu’on a réussi à garder une sorte de flou autour du sujet.

Le documentaire est très complet, vous donnez la parole à beaucoup d’interlocuteurs qui essayent de vaguement définir ce qu’est La Triple Alliance, à travers des propositions plus ou moins sérieuses. Du coup, cette Triple Alliance, c’est juste un sticker ? Une blague ? Un logo sur des disques ? Cette recherche, c’est quelque chose que tu as orienté au fil des interviews ? 

Il y avait effectivement cette question qui arrivait à chaque interview. Disons que c’est le sujet central ! La Triple Alliance, c’est un prétexte pour retrouver des gens qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps, pour recréer du lien dans une famille. Je n’en avais pas vu certains depuis dix ans ! Puis c’est aussi un prétexte pour raconter une manière de faire de la musique, du dessin, en France à un moment donné; de parler d’une énergie, d’une esthétique… Est-ce que ça existe encore ? Est-ce que ça a du sens ? Contre quoi, ou avec quoi ça s’est fait ? La Triple Alliance, c’est une porte d’entrée, mais ça parle surtout d’une énergie, de gens qui font des choses, comme ça a déjà eu lieu dans d’autres villes, à d’autres époques ou à peu près au même moment, mais qui n’ont pas pris de noms ou de logos.

Personnellement, quel était ton lien avec cette scène quand tu as envisagé de coréaliser ce reportage ? Était-il plus distendu ? Et de manière plus intime, qu’est-ce que ça t’a fait de revenir sur cette période ? 

Ça a été assez fort, assez touchant, aussi par rapport au fait d’avoir vécu à Paris pendant quelques années. Il y a quelque chose dans cette ville qui est beaucoup plus dur, plus compétitif. Les gens y visent rapidement une forme de professionnalisation de la musique. Du coup, retrouver un peu de légèreté, de je m’en foutisme et d’humilité, ça m’a fait beaucoup de bien. Je pense que ce n’est pas non plus un hasard si quelque temps après, je suis reparti vivre à Metz. Là-bas, il y a peut être moins de groupes que lorsque j’étais jeune, mais il y aussi de nouvelles personnes qui ont envie de faire des choses. Tu les sens motivées, elles essayent de se bouger, d’organiser des concerts, avec le peu de lieux qu’on a. Je sens une bonne énergie en ce moment, c’est cool.

Ce film, c’est aussi un documentaire qui questionne sur ce qu’est une scène, son essence, les lieux qui y sont liés. On y trouve des anecdotes, des rencontres, et finalement à travers ça, l’exemple d’autres scènes, dans d’autres villes et d’autres pays. Est-ce qu’on ne touche pas finalement du doigt le propre de ce qu’est un mouvement dit underground, quelque chose d’évanescent, déjà condamné et qu’on ne peut jamais reproduire, qui refuse d’être catégorisé ? Je me demandais si ce n’était pas ça le propre de ces micro-mouvements, et le documentaire questionne ça avec justesse…

Ouais peut être, mais je ne sais pas si j’ai pensé à tout ça en le faisant. J’ai humblement parlé de ce mouvement-là qui, d’une certaine manière, est encore porté par des gens. Tant que tu verras une croix sur un disque, ou dans les chiottes d’une salle de concert, ça voudra dire que le mouvement n’est pas mort. Il est différent, mais ce qui est beau, c’est qu’il continue sans forcément que je le sache. Si ça se trouve, en ce moment même, il y a un groupe qui s’en revendique et que je ne connais absolument pas. Avant, je connaissais tout le monde. Maintenant, ce n’est plus le cas, mais c’est assez cool de ne pas pouvoir se l’approprier…Ce n’est pas mon truc : c’est celui de tout le monde. Après, est ce que ça touche à l’essence d’un mouvement ? Je ne sais pas. D’une certaine forme de mouvement, sûrement, mais laquelle ? Aucune idée. Effectivement, c’est un héritage de plein de choses : de la scène punk, du DIY, de l’indé des années 90, des fanzines, des cassettes, des lieux mais pas uniquement des salles de concert, plutôt des squats et des librairies comme Bimbo Tower ou Un Regard Moderne à Paris qui étaient très importants, ou les éditions du Dernier Cri à Marseille qui nous ont beaucoup inspirés.

Oui, mais tout se rassemble dans le reportage. Je pense au concert sous la bretelle d’autoroute ou dans un lavomatique : il y a un enchaînement mystérieux. Même la connexion avec Strasbourg : j’ai trouvé ça assez fou, l’absurdité de certains concerts, de certains noms, toute cette folie qui s’est agglomérée et qui a pris du sens. 

Oui, ça a pris du sens, mais malgré nous. Nicolas et moi l’avons vraiment pensé comme un film. C’est pour ça que je tique un peu quand tu dis reportage, mais je ne sais pas comment tu l’entends. Pour moi, un reportage, c’est un sujet sur lequel on va enquêter comme à la télé. C’est effectivement ce qu’on fait, mais tout en faisant en sorte que ce soit un film que tu puisses regarder même si tu n’y connais rien à cette scène, à ces groupes, et que tu n’en as rien à foutre de cette musique.

Comment ça s’est passé avec les groupes que tu as réunis et que tu as retrouvés ? 

On a beaucoup rigolé ! C’était très intense, mais léger aussi. Même si on était une toute petite équipe – Nicolas et moi qui posions les questions, un cadreur ou une cadreuse, des lumières, de petites caméras – c’était un dispositif qui pouvait être stressant. Il fallait donc que ça reste informel et que ça blague. Ça a permis de picoler aussi, je ne te le cache pas.

D’où penses-tu que vient ce goût pour l’absurde, que ce soit dans les concerts, les noms… ? À quoi était-ce lié ? 

C’est vrai que c’est un truc sur lequel on s’est tout de suite retrouvé. Ce côté absurde nous a soudés. Peut être qu’au sein d’autres scènes alternatives que l’on pouvait croiser, les gens étaient plus sérieux, alors que nous, pas du tout. Je pense que c’est lié à une forme de pudeur, de fragilité, de ne pas vouloir se prendre trop au sérieux, de tout tourner en dérision : soi-même, autrui, la vie. On a aussi un humour assez particulier dans l’Est. On a un passé assez lourd, avec les différentes annexions avec l’Allemagne, des guerres assez proches mais que nous n’avons pas vécues personnellement, contrairement à nos parents et grands-parents. Il y a des choses pas cools qui se sont passées ici, il y a des fantômes dans le placard, alors peut être que ça a infusé notre humour de petit con. 

Comment vit le film depuis sa diffusion ? Les retours ont l’air bon… 

On tourne avec, comme on tourne avec un groupe. On n’a pas de distributeur, on diffuse dans des cinémas, dans des salles de concert, et on propose aux gens, s’ils sont motivés, qu’il y ait en supplément un concert d’un groupe affilié à cette scène. Jusqu’à maintenant, c’est comme ça que ça s’est passé quasiment à chaque fois.

À un moment, le documentaire atteint aussi un point culminant : on commence à parler de la Triple Alliance, ça fait des remous. Est-ce que ce pic a contribué à déliter les choses, à faire prendre conscience que ce n’était déjà plus comme avant ? 

Ça, c’est seulement le point de vue de certaines personnes dans le film. Chacun le voit comme il le veut. Personnellement, je n’en pense rien, j’ai suffisamment mis le nez dessus en faisant le film. Maintenant, c’est fini, je ne vois plus rien. J’envisage ça comme quelque chose en perpétuel mouvement. Il y a eu un démarrage, une sorte de point culminant qui a fait pas mal bouger les choses, et peut être que ça peut maintenant exister tranquillement. Le pic n’a pas tué la bête, c’est juste que la bête est tranquille désormais, tout le monde lui fout la paix. Elle continue à faire son petit bonhomme de chemin pépère, on en parle moins qu’avant, il y a moins d’excitation autour d’elle. Elle est juste peinarde. Les gens font leurs trucs dans leur coin, et si on en entend parler c’est bien, si on en n’entend pas parler, c’est bien aussi. Quand on a projeté le film à Nantes pour la première fois, il y a des gens de Rennes qui sont venus et que je connaissais pas du tout, des gens plus jeunes qui sont venus me voir en me disant que le film était génial, que La Triple Alliance les avait trop inspirés, et qu’ils avaient commencé à faire de la musique grâce à nous. Ça, c’est parfait, je ne demande rien de plus. 

Guillaume Marietta a récemment sorti Legalize Demos sur le label Arvo Disques, une compilation de morceaux qui dormaient paisiblement sur un disque dur, et qui regroupe reprises, versions dubs et inédits sortis des rouages de sa discographie.
La Grande Triple Alliance Internationale de l’Est poursuit sa tournée en début d’année prochaine, aux dates suivantes : 

27.01.23 – ORLÉANS – Le 108
31.01.23 – BESANÇON – FJT « Les Oiseaux » – en présence des réalisateurs
11.02.23 – BRUXELLES (BE) – Cinéma Nova – en présence des réalisateurs
25.02.23 – POITIERS – Confort Moderne


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