John Grant garde toujours un oeil grand ouvert sur le monde

John Grant garde toujours un oeil grand ouvert sur le monde

Depuis son premier album Queen of Denmark, John Grant livre des textes intimes et satiriques. Avec Boy From Michigan, il poursuit son exploration autobiographique et musicale. Le songwriter américain navigue entre electro pop et ballades au piano, et assume les ponts qu’il construit entre les genres. Depuis l’Islande, où il vit depuis de nombreuses années, il revient sur ses années adolescentes tout en mettant en avant et en parallèle la politique et l’histoire de son pays d’origine.

En intitulant ton cinquième album Boy From Michigan, tu mets le sujet directement en avant. Tes albums sont-ils de plus en plus autobiographiques ?

John Grant : Je pense qu’on peut dire ça d’une certaine manière, mais ce n’était pas nécessairement panifié. Comme pour chaque disque, j’écris ce qui me vient sur le moment, sur ce que je ressens et ce sur quoi j’ai envie de parler. C’était en mars et avril 2020. La situation aux États-Unis était très compliquée à ce moment-là, je suis donc parti de cet état des lieux.

Même si tu ne vis plus aux États-Unis depuis longtemps, le pays reste au centre de tes albums… 

Je suis né là-bas, je viens de ce pays. Même si je vis aujourd’hui en Europe, c’est ce qui m’affecte le plus dans ma vie. En toute logique et sans même le vouloir, j’y reviens sans cesse.

En racontant ton enfance et ton adolescence, tu racontes aussi l’évolution du pays, comme un rêve déchu. Le rêve américain existe-t-il toujours, ou est-ce surfait aujourd’hui ?

Je pense que c’est surfait. Le rêve américain veut dire ‘faire beaucoup d’argent et posséder plein de choses’ mais, en réalité, ce n’est accessible que pour une infime partie de la population, depuis très longtemps. Tout le monde peut y arriver, c’est vrai, mais c’est un constat qui peut s’appliquer partout. Les USA jouent sur un mythe, mais tout tourne autour de l’argent : si tu as honte de quoique ce soit, ça veut dire que tu es différent et que tu n’es pas assez ambitieux. Ça ne peut pas marcher.

Boy From Michigan parle de cette évolution surfaite du pays ?

Peut-être. Mais pas nécessairement de l’évolution du pays depuis le tout début. Le rêve américain est construit sur les rêves brisés des autres. Forcément, vu comme ça, les rêves sont plus simples à atteindre dans la tête des gens. Aux États-Unis, on dit sans cesse ‘on est les meilleurs, on a les bonnes solutions, notre façon de faire est celle à suivre, c’est l’unique forme de liberté possible‘. C’est ridicule. Bien-sûr, c’est un lieu merveilleux mais comme il en existe des milliers partout sur Terre. Mais aux USA, on est les seuls à crier de toutes nos tripes à quel point on est géniaux.

Tu aimes les mots, la satire, la rhétorique, il y a toujours beaucoup d’humour dans tes paroles. Tu es un éternel optimiste ?

Je le serai toujours. Je suis submergé par le monde et la beauté de tout ce qui m’entoure.

Parlons de cette nouvelle collaboration… Après avoir travaillé avec beaucoup de musiciens différents – Benge, des membres de Midlake – tu as confié la production de ce cinquième album à Cate le Bon, et tu as aussi invité la batteuse de Warpaint, Stella Mozgawa.

Je crois que je choisis de travailler avec les gens selon leurs goûts. Cate Le Bon est incroyable et on a beaucoup de goûts musicaux en commun. J’ai adoré travailler avec elle. C’est elle qui a suggéré Stella Mozgawa d’ailleurs, et j’ai beaucoup aimé l’idée parce que j’aime beaucoup Warpaint. Quand je l’ai rencontrée, il y a eu une bonne connexion avec elle. Hélas, Stella a dû repartir en Australie dès le deuxième jour parce que les frontières fermaient. C’était début mars 2020, au tout début des premiers confinements, donc on a travaillé à distance.

Cate Le Bon, elle, est restée plusieurs semaines, c’est très rare de pouvoir se focaliser avec quelqu’un aussi longtemps sur un seul et même projet…

Oui, c’est incroyable de pouvoir collaborer pendant un temps si long. Elle est restée deux mois. Malgré tout, ça a été un moment difficile pour Cate qui était loin de chez elle, même si on se sentait en sécurité en Islande. On a pris le temps, on a travaillé à notre rythme, les chansons évoluaient un peu plus tous les jours. Tout a été annulé donc on a pu se concentrer sur le disque. Écrire, enregistrer, produire un album n’est jamais simple. Malgré la pandémie et toutes les choses terribles qui se passaient aux États-Unis, on a finalement eu beaucoup de chance de se trouver où on était. On a pu créer les sons, on a pu les écouter et les laisser reposer. Comme lorsqu’on ouvre une bouteille de vin et qu’on la laisse respirer avant de la déguster. Ce disque a pris vie de la même façon, c’est très rare de pouvoir travailler de cette manière.

Vocodeur, synthés, piano, clarinette et saxophone… Tu crées des ponts entre différents instruments et tu passes de l’ambient à l’electro pop d’un morceau à l’autre…

C’est ce qui a du sens pour moi. On peut recréer le son d’une clarinette sur un synthé, et le son sera presque parfaitement identique, mais un instrument aura toujours un son plus organique. Parce que tu peux tout recréer, je pense que tout peut très bien se mêler. Quant au vocodeur, si je pouvais, j’en mettrais partout. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais c’est un son que je trouve très mélancolique, et j’adore cette atmosphère.

Malgré la très forte dominance electro, tu restes toujours très attaché aux sons de Goodbye Yellow Brick Road qui t’accompagnent depuis Queen of Denmark. Je sais que c’est un disque auquel tu tiens particulièrement.

Goodbye Yellow Brick Road est un album important dans ma vie. Elton John y maîtrise parfaitement les suites d’accords et les mélodies, et ces sons resteront dans chacun de mes disques. Les premiers sons que j’ai entendus en provenance du monde extérieur ont été les chansons d’Abba et d’Elton John. Je ne me lasserai jamais de ces ballades des années 1970. Je pourrais comparer ça à un bébé canard qui naît, qui regarde sa mère et qui sait immédiatement qu’il est lié à elle. J’ai grandi en écoutant aussi beaucoup de musique classique et notamment les compositeurs français comme Claude Debussy et Erik Satie. Les Gymnopédies de Satie ont formé mon sens de la mélodie. Les compositions d’Elton John sont quelque part très classiques aussi. Ce que je fais est la combinaison de tout ça. Pour moi, c’est une belle harmonie.

Et tu ajoutes à cette harmonie d’autres références très clairement assumées. On entend beaucoup de post punk, de glam rock et de new wave. Il y a des clins d’œil à David Bowie ou à Devo dans ce disque…

C’est un mix de tout ce que j’écoute depuis toujours, des sons que j’ai pu entendre en grandissant. J’essaie de tout mixer pour pouvoir exprimer ma personnalité. Je rassemble la musique et les instruments dans lesquels je me retrouve pour exprimer ce que je suis. Je me sens toujours comme un enfant en train d’explorer et de créer une toile. C’est ce qui semble être ma façon de travailler et de composer.

Concernant la pochette, tu travailles pour la seconde fois avec Scott King qui a également fait celle de Love is Magic. Vos deux univers marchent très bien ensemble. Comment es-tu venu à travailler avec lui ?

Il y a eu des dizaines de pochettes iconiques dans les années 1970 et 1980, mais très peu ont marqué les 20 dernières années. Scott King a fait la pochette de Overpowerd de Róisín Murphy qui est l’une de mes préférées. J’aime vraiment son travail, je trouve qu’il est capable de réaliser des pochettes très fortes. J’ai tout simplement fini par le contacter, je l’ai rencontré et ça a tout de suite marché entre nous.

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