Guy Picciotto, ce vendeur de citrouilles devenu quatrième roue du carrosse

Guy Picciotto, ce vendeur de citrouilles devenu quatrième roue du carrosse

Impossible d’aborder le punk rock des trente dernières années sans croiser à plusieurs reprises le nom de Guy Picciotto. Que ce soit au sein de Rites of Spring ou Fugazi, ses deux expériences de groupe les plus significatives, le bonhomme a toujours évolué à la marge, passant rapidement de précurseur à influence. Pourtant, tout n’était pas écrit à l’avance. Pire, puisqu’il serait plus exact de dire que son destin s’est joué sur un coup de dé. Trop souvent dans l’ombre du mythe Ian MacKaye, moins sollicité aussi par les médias, le chanteur/guitariste n’en est pas devenu moins légendaire. Du coup, dès lors qu’on lui tend un micro et qu’il est disposé à parler, Guy Picciotto a mille choses intéressantes à raconter. Le podcast Washed Up Demo en a fait l’expérience en le rencontrant à New York pour une longue interview durant laquelle l’intéressé est revenu en toute franchise sur ce qui a fait sa vie jusque là. Son adolescence à Washington DC, sa découverte du punk et de la musique en général, son amitié décisive avec Brendan Canty, son intégration au sein de Fugazi, ses regrets suite au hiatus du groupe, son passage aux côtés de Vic Chesnutt, son travail de producteur… A travers ces quelques morceaux choisis, traduits pour vous, tout y est pour mieux comprendre la vie et l’oeuvre de cette bête de scène, aussi charismatique que secrète.

On se trouve actuellement dans les bureaux d’Atlantic Records, l’occasion de commencer par cette fameuse histoire qui raconte comment Ahmet Ertegung, l’ancien président historique de cette major, s’est intéressé à Fugazi il y a longtemps déjà…

Oui, ça fait bizarre de se retrouver ici, car si on l’a bien rencontré, on n’est jamais venu dans ces bureaux. On jouait au Roseland, ici à New York (vidéo ci-dessous), avec Jawbox en première partie. Auparavant chez Dischord, ils avaient depuis signé chez Atlantic. Après le concert, on était dans les loges, mais c’était étrange car aucun de nos amis n’était là. Il n’y avait que nous quatre dans la pièce, on s’est demandé ce qui se passait. En fait, les vigiles avaient bloqué l’entrée des coulisses, et alors qu’on se rhabillait, la porte s’est ouverte. C’était Ahmet Ertegung avec une autre personne. On l’a reconnu tout de suite et on s’est dit qu’il devait chercher Jawbox, mais il avait réussi à faire bloquer toutes les entrées des loges pour pouvoir se présenter tranquillement et nous faire une offre.

C’était un peu bizarre, cette période. Je crois qu’en tout, un seul autre label était déjà entré en contact avec nous, bien avant ce jour-là. Il s’agissait d’Elektra qui avait envoyé un représentant alors qu’on jouait au Maxwell’s. La seule chose dont je me souviens, c’est que l’on avait uniquement parlé de programmes télé avec lui, je ne sais plus trop pourquoi (rires). Après ça, le bruit a dû courir que l’on ne souhaitait signer chez personne, donc on n’a plus jamais été approché, même juste après la grosse explosion ‘alternative’, au début des nineties… Cette rencontre avec Ertegung a eu lieu quelque temps après tout ce phénomène autour de Nirvana. Jusque-là, nous n’avions pas été impacté, et personne ne nous avait jamais rien demandé. C’était donc une énorme surprise de voir quelqu’un nous sortir le grand jeu comme ça, ce n’était pas du tout le genre de situation dans laquelle nous avions nos repères. Son offre était particulièrement intense, du style : ‘Je vous donnerai ce que j’ai donné aux Rolling Stones, vous dirigerez votre propre label sans intervention de ma part, etc.‘. De grosses sommes d’argent ont été également discutées, c’était vraiment impressionnant. Je ne me souviens pas avoir dit la moindre chose ce jour-là, mais je me rappelle que Ian lui ait dit : ‘Vu que je suis déjà propriétaire de notre propre label, pourquoi aurais-je donc besoin de vous donner quoique ce soit ? Pourquoi est-ce que je ferais ça ?‘. C’était un peu une discussion de businessman à businessman. Fondamentalement, cette offre ne pouvait pas nous intéresser. On n’avait même pas besoin d’une seule seconde pour parler de tout ça entre nous, on était déjà tous d’accord. On a donc poliment décliné l’offre, et puis ça s’est arrêté là. A partir de ce moment-là, tout le monde a su que personne ne pouvait battre une telle proposition. C’était la meilleure offre qu’un être humain de la planète Terre jouant dans un groupe indépendant pouvait espérer recevoir un jour. (…)

Grandir à Washington a du t’exposer à pas mal de sujets politiques non ? C’est ce que tu as ressenti dès le début, en grandissant là-bas ? Ou pour toi, c’était simplement l’endroit où tu vivais, et tu n’avais aucune idée que ça pouvait être différent ailleurs ?

D’un certain côté, les gens qui ont grandi à Washington, ainsi que tous ceux qui sont de vrais habitants de la ville, sont toujours un peu excédés qu’elle soit réduite à sa ‘fonction’ politique. Mais ce qui est le plus grave, honnêtement, c’est que c’est surtout une forme d’aveuglement par rapport aux questions raciales. La ville est majoritairement noire, et ce fut particulièrement le cas à l’époque où j’y ai grandi. Même si on venait du Nord-Ouest de Washington, de cette classe moyenne dont étaient issus beaucoup d’autres punks de la scène locale, on se rendait très vite compte qu’un certain nombre de ces jeunes avaient grandi dans toutes sortes d’autres milieux. Si l’on prend en compte l’ensemble des scènes punk du pays, Washington était sans se tromper la ville qui avait la scène la plus diverse, tout simplement parce que la ville elle-même était majoritairement noire. Sans compter que le groupe emblématique de Washington D.C. a bien entendu été les Bad Brains, le groupe le plus important de cette époque. Les jeunes punks avaient donc bien cette forme de conscience politique dont tu parles, en tout cas pour un grand nombre d’entre eux. Soit leurs parents travaillaient pour le gouvernement, soit, s’ils ne travaillaient pas pour le gouvernement, ils avaient une position académique, bossaient dans l’éducation, ou alors étaient dans le journalisme. C’est un portrait un peu basique des choses, mais oui, beaucoup de gosses de la scène avaient grandi dans ce genre d’environnement. Il y avait donc bien une conscience de l’importance de tous ces sujets, en tout cas à un certain niveau (…) Grandir à Washington pendant les seventies, c’était de toute manière grandir dans une époque et un lieu où les parents étaient complètement déconnectés par rapport à ce que leurs gosses pouvaient bien avoir envie de faire. A partir de l’âge de 11 ans, j’ai donc passé tout mon temps à explorer le centre-ville, et c’était parfois particulièrement rude.

Vraiment ? Tu prenais le métro seul à 11 ans ?

Je vivais déjà dans la ville, donc je prenais le bus. Le métro n’existait même pas pour moi à cette époque. J’ai chopé un job assez tôt à Chinatown. J’avais effectivement 11 ou 12 ans. C’était dans une librairie qui vendait des BDs. Et sinon, je passais mon temps dehors. Le weekend, j’allais voir des films de kung-fu. Plusieurs fois, je me suis fait courser dans la rue et j’ai pris des raclées… Quand le punk rock a déboulé, ça te forçait un peu à sortir aussi, en tout cas si tu voulais voir tous ces concerts partout. Le premier concert punk où je me suis rendu, j’avais 12 ans et demi. Donc à l’âge de 14, 15 ans, j’avais déjà vu les Clash, Patti Smith, les Cramps… Quand j’ai commencé à faire de la musique dans des groupes à l’âge de 15 ans, tout ça faisait déjà partie de mon histoire personnelle.

Pourquoi avoir choisi la guitare ? Qu’est-ce qui t’a attiré dans cet instrument ? D’ailleurs, avec quel instruments as-tu commencé ?

Il n’y avait pas vraiment d’instrument à la maison. Mon père possédait quelques harmonicas, mais à part ça, il n’y avait pas de piano, ni rien de vraiment musical. Mais très très jeune, je suis tombé raide dingue des Beatles, et ça a vraiment viré à l’obsession compulsive. Je me rappelle de ce film qui était sorti sur Sgt. Pepper avec les Bee Gees dans le rôle du Sgt. Pepper Band, et j’étais littéralement outré. J’avais 11 ans, et je voulais organiser une manif en face des cinémas pour protester contre un telle hérésie ! Un vrai malade ! (rires) Je crois que je m’identifiais profondément à ce groupe, et ça me donnait donc naturellement envie de vivre des choses au travers de la musique. Mais en même temps, j’avais une opinion très médiocre de mes propres talents musicaux. Donc quand j’ai commencé à jouer dans des groupes, que ce soit à l’école ou dans des fêtes locales, c’était juste fondamentalement un prétexte pour pouvoir faire du boucan et emmerder le monde. Je ne me définissais pas particulièrement comme ‘musicien’. Je connaissais juste quelques accords appris lors d’un cours du soir, des accords ouverts classiques…
Donc en 4ème, mon pote Mike Hampton (S.O.A., The Faith…) et moi avons décidé de former un groupe appelé The Chains. Tout ce dont je me souviens vraiment, c’est d’avoir balancé la batterie dans la tronche du public. C’était mon petit moment de gloire (rires). Après, j’ai fait partie de The Hostages avec Brian Baker et encore une fois Michael Hampton. On a donné un concert dans une petite salle, et là encore, le concept, c’était d’être aussi choquant que possible, de parodier la crise autour de cette prise d’otages en Iran. Tout ça découlait un peu du fait que je n’avais pas vraiment de talent musical, même si ça ne m’empêchait pas de participer… J’avais donc bien une guitare, et je faisais un peu le con avec. Mais je n’avais aucune oreille, je n’arrivais pas vraiment à l’accorder. Je ne savais pas vraiment ce que je faisais… Ce qui a tout changé pour moi, c’est ma rencontre avec Brendan Canty, avec qui j’ai fini par jouer dans la plupart des groupes dont j’ai pu faire partie. Quelque chose dans la manière dont on composait ensemble, ou même juste le fait d’être en sa présence, m’a amené à apprendre plus de choses sur la façon dont on pouvait jouer un instrument.

Ensuite, le premier vrai groupe dont j’ai fait partie s’appelait Insurrection, et c’était pas génial, pour dire la vérité (rires). A cette époque, il s’est toutefois passé quelque chose d’important pour moi : Brian Baker, le bassiste de Minor Threat, était un camarade de classe, et il m’avait amené à une répète après le lycée. Je me souviens les avoir observés en train de composer Screaming At A Wall. J’étais assis par terre, adossé au mur, en train de les regarder écrire cet incroyable chef-d’œuvre du hardcore. Ils avaient l’air si sérieux, ils cherchaient vraiment la meilleure façon de construire une chanson. Ça m’a carrément ouvert les yeux. C’était des jeunes à peine plus vieux que moi, et ils étaient tous là en train de créer quelque chose d’aussi bon que tout ce que j’avais déjà pu entendre. Ce jour-là, je me suis rendu compte que j’avais peut-être moi aussi une chance de pouvoir faire quelque chose qui ait une certaine valeur, au-delà de faire le con et de choquer les gens. A partir de Rites of Spring et tous les groupes qui ont suivis, la donne a changé. Déjà, je jouais mieux. Mais surtout une certaine assurance est venue du fait que je jouais avec des gens auquel je m’identifiais vraiment. Ça a distillé quelque chose de nouveau en moi, et je suis devenu plus sérieux. (…)

Je reviens sur Brendan. Qu’est-ce qui rendait les choses faciles avec lui ? C’était quoi, cette connexion que vous aviez ensemble ?

C’est marrant, il existe un enregistrement de la première fois qu’il est venu chez moi. On avait formé un projet nommé The Black Light Panthers. Nous avions un globe de métal que nous utilisions pour la batterie, et Brendan avait piqué des baguettes à mon frère, qui en stockait dans son placard. J’étais à la guitare, et on a fait 90 minutes d’improvisation totale, du grand n’importe quoi. Un des pires trucs que tu pourrais entendre dans ta vie… Ce fut donc le tout début de notre amitié. Une grande partie de celle-ci repose sur l’humour, mais Brendan est aussi quelqu’un de très sophistiqué, il est très musical. Mais au-delà de ça, il est toujours enthousiaste, et il ne te laissera jamais tomber. Cette combinaison n’arrive pas souvent dans un groupe (rires), je parle de quelqu’un qui a des facilités mais qui, en même temps, s’extasie facilement de ce que tu peux faire toi. C’était comme une sorte de boucle de feedback qui nous reliait. J’étais légèrement timbré à l’époque, peu importe pourquoi (rires). Mais il m’a amené à être plus sociable, et ça a changé ma vie.

Tu veux dire qu’il t’a aussi aidé à évoluer en tant que personne ?

Oui, absolument. Il a contribué à ce que les gens veuillent bien traîner avec moi. (rires) C’était un super copain, et un super mec avec qui faire des groupes. Et il était aussi particulièrement loyal et bosseur, deux composantes essentielles qui ont fait que l’on en est venu à intégrer Fugazi. Il est rentré dans le groupe en premier, et si ça n’avait pas été le cas, je n’aurais jamais réussi à intégrer le groupe moi-même. Avec ce genre d’amis, il y a toujours un truc plus profond : on veut être avec ce style de personnes, et la musique finit par en profiter. Et cela concerne également Mike Fellows et Eddie (Janney). On était très soudés, et les répètes étaient épiques. C’était très intense.
Je suis fier de Rites of Spring, on était totalement sincères, on avait la flamme. C’était un bon groupe… Mon regret, c’est que l’on ait arrêté de faire de la musique ensemble après Happy Go Licky. Quand ce groupe a splitté, j’étais au fond du gouffre. Je ne savais pas ce que j’allais faire ensuite. Je me suis débarrassé de mon matos, puis je suis monté dans un car et j’ai quitté la ville. J’ai atterri au Texas, dans une communauté punk, à vendre des citrouilles. J’ai ensuite rencontré des amis et on a fait le tour du pays. Pendant ce temps-là, Brendan a rejoint Fugazi. Je suis revenu SDF à Washington. J’étais chômeur, inscrit nulle part à l’école, je n’avais plus de groupe. J’étais complètement perdu. J’avais 21 ans et demi, quelque chose comme ça… J’ai perdu la coloc’ dans laquelle j’avais habité, ses occupants étaient partis chacun de leur côté. J’avais cette impression écrasante que j’étais au bord d’une falaise, que j’étais sur le point d’intégrer une vie adulte pour laquelle je n’avais aucun intérêt, et à laquelle je n’étais absolument pas prêt. Je n’étais pas vraiment musicien, je ne savais pas quoi foutre.
Pendant ce temps-là, Brendan jouait avec ces autres gars. Au départ, j’ai rejoint Fugazi parce que j’étais littéralement au bout du rouleau… Je ne pouvais rien faire d’autre. Et je ne comprenais même pas comment je pouvais intégrer le groupe. Ils n’avaient pas besoin d’une quatrième personne pour que leur projet fonctionne. Je me sentais en trop, j’étais dans un drôle d’état d’esprit. Ce n’est qu’au moment d’enregistrer Repeater que je me suis senti totalement responsable du projet, à part égale avec les autres.

Wow ! Ça a pris tant de temps que ça ?

Au début, je ne jouais pas de guitare. Je ne faisais que chanter mes parties, ou alors je faisais mon Flavor Flav sur le côté, je partais en vrille. C’était super, et très amusant. Mais c’était aussi une position instable, je n’avais pas les deux pieds ancrés au sol. Brendan me conseillait toujours d’être patient. Au final, Ian et Joe ont été assez généreux pour me laisser la porte ouverte, ce qui était énorme. Et pour mon plus grand bonheur, j’ai fini par trouver ma place dans le groupe. Ce qui définit le mieux Fugazi et son éthique de travail, c’est cette même énergie que je cherchais absolument à insuffler dans mes propres projets. J’étais donc complètement préparé, en fait. J’étais prêt.

Prêt pour les tournées ? Prêt pour le cycle de vie d’un album ?

Tu ne peux pas lancer l’expression ‘le cycle de vie d’un album’ comme ça ! Pas devant moi, mec ! (rires) C’est du baratin de maison de disque, ça ! Ce genre de ‘cycle’, c’était du vent pour nous ! Nous, on a tourné pendant presque une année entière sans album. On a appris à être un groupe en tournant à travers l’Europe et les Etats-Unis sans disque derrière nous. Puis on en a sorti un, mais on n’avait pas les moyens de faire un LP, donc on a d’abord sorti 7 Songs, puis on a recommencé… Je crois que la chose que Ian et moi avons en commun, c’est que l’on ne regarde pas plus loin que douze heures à l’avance. On fait ce que l’on a à faire et on ne projette rien de plus. Être musicien, pour moi, c’est comme suivre le flot d’un rêve. Tu fais un truc, ensuite l’autre, puis le suivant, etc. Quand j’ai rejoint Fugazi, je ne savais pas si j’y resterais longtemps. Je ne savais pas ce que je faisais, ça me dépassait. Puis les années ont passé, on a continué à jouer. Les choses ont évolué, la communication et l’intuition au sein du groupe se sont développées. Ça a continué à grandir. Certain ont pensé que l’on avait un grand plan d’action, une certaine stratégie, mais non. Je suis fier de ce que ce groupe, qui était totalement indépendant, et managé par personne d’autre que nous. Mais je crois aussi que ce n’était pas si extraordinaire que ça. Ce que l’on a accompli, tout le monde pouvait le faire. Mais il s’avère que la plupart des gens ne le font pas.

Vous avez juste bossé comme des malades, non ?

Oui. Mais on a aussi refusé d’appliquer le modèle de quelqu’un d’extérieur sur ce que l’on faisait nous. C’est la clé de tout. Si tu dois être musicien, artiste, ou même juste un être humain sur Terre, tu dois construire ton propre modèle, un qui colle avec qui tu es vraiment. Moi, je suis un freak. Tout le monde dans ce putain de groupe était un freak. Pourquoi est-ce qu’un putain de modèle venu de l’extérieur, qui fonctionne pour, disons… Foghat, fonctionnerait pour nous ? C’est impossible. Ça n’a aucune pertinence, putain ! On a donc amassé du pouvoir en disant simplement non à tous les modèles qui ne collaient pas avec nous. Beaucoup de gens confondent notre position sur les majors avec une sorte d’antagonisme que l’on aurait avec elles, mais c’était différent. Ce que l’on faisait, c’était protéger ce que l’on avait. Une des choses les plus fondamentales qui arrivent parfois, c’est que quand on ne contrôle plus sa création artistique, on s’aliène de ce que l’on fait. Et si on est sensible ou créatif, cette aliénation finit par se refléter dans ce que l’on fait, il y a comme une mutation. Cela peut mener à une sorte de désespoir suicidaire, je le dis comme je le pense. C’est du désespoir suicidaire parce que l’on finit par ne plus se reconnaître dans ce qui reste pourtant la chose la plus importante à faire pour soi. Je ne dis pas que tous ceux qui ont signé avec une major sont tombé là dedans. Certains artistes ont une relation de travail saine avec leur maison de disque, une relation qui colle avec leur vision artistique. Pas de souci là-dedans pour moi. Mais au sein de notre groupe, nous étions conscients de l’aspect fragile de ce que nous faisions, et que cela pouvait facilement nous déstabiliser. Il s’agissait juste de protéger ce que l’on avait.

On est parti de concerts dans des sous-sols devant 15 gosses à Madison, par exemple, à des shows devant 5000 personnes dans tout un tas de grandes villes cinq ans plus tard. C’était exponentiel, ça nous dépassait même un peu, et c’était intense. Je dirais que vers la fin, on approchait la limite de ce que l’on était capable de faire, d’une certaine façon. Mais personnellement, je pense que l’on aurait pu imaginer une solution pour continuer. La fin du groupe, à mon avis, c’était tout un tas de circonstances qui nous a fait dérailler de notre trajectoire, même si ça ne sert à rien de s’étendre là-dessus maintenant. J’ai toujours su que nous aurions trouvé un moyen de naviguer à vue dans d’autres circonstances. Si on compare 1987 au moment où on s’est arrêté en 2003, c’est vraiment fou la différence. On était là bien avant Nirvana, et on a ensuite traversé cette période très riche, avec tout ce qui s’est passé ensuite…
Des gens viennent souvent me demander des conseils, ils veulent savoir si on peut adapter ce que Fugazi a appris toutes ces années à l’environnement actuel. Je crois que cela reste possible, d’une certaine manière. Il y a quelque chose de fondamental dans l’idée de jouer avec des personnes que vous aimez, de personnes qui vous respectent et qui sont cools avec vous. Cela paraît évident, cette idée assez universelle de vous associer longtemps avec des gens devant le reste du monde, à partir du moment où ceux-ci ne vous rendent pas malades au bout d’un moment… (rires) Tout cela tombe sous le sens, encore aujourd’hui. Mais par contre, je ne prétends pas comprendre tous les tenants et les aboutissants de la façon dont les musiciens gagnent leur vie aujourd’hui. Je n’ai jamais pensé en terme de carrière à l’époque où on jouait. Quand on a commencé, on bossait tous à droite à gauche.

Combien de temps ça a duré, ces petits jobs ? Tu arrivais à joindre les deux bouts ?

Probablement, les quatre ou cinq premières années. J’ai vécu dans une colocation tout le temps où j’étais dans Fugazi. Je payais 250 dollars pour ma chambre. On n’avait pas de facture de téléphone. Je devais payer les charges, 250 dollars, et trouver quelqu’un pour sous-louer ma chambre à chaque fois que je partais en tournée. J’ai vécu de cette façon pendant 15, 20 ans. C’était comme ça. Au début, je bossais dans des cinémas, des disquaires, je faisais la plonge, je travaillais dans des restaurants, des librairies… Puis je partais en tournée, je revenais, et je reprenais un autre boulot. J’étais tellement heureux. Je n’ai jamais eu la sensation que c’était long. Je ne me demandais jamais quand on allait ‘y arriver’. J’étais vraiment content de vivre dans cette colocation, d’avoir un studio à l’extérieur pour enregistrer mes potes, et de partir en tournée à travers le monde pour jouer devant des gens. En ce qui me concerne, c’était le pied total, tout ça ! C’était incroyable ! A un moment, on travaillait tellement—on tournait six ou sept mois par an—que c’est devenu impossible d’avoir un petit job en plus. Et je n’avais plus vraiment besoin d’argent. Nos marges étaient serrées : les tickets pour nos concerts coûtaient cinq dollars, et nos disques étaient vendus cinq dollars moins chers que les autres, donc ce n’est pas comme si on se faisait des trillions de dollars. Mais au bout d’un moment, l’échelle du truc était si grande, que oui, on se faisait du blé. Honnêtement, si on avait fait dans le merchandising, si on avait vendu des T-shirts et tout le reste, je serais peut-être milliardaire, car ce genre de business est énorme, exponentiel. Toujours en est-il que comparé aux autres groupes et projets de Washington, on vivait comme des rois, putain ! On s’en sortait très bien. On a réinvesti cet argent pour construire un petit studio, enregistrer des groupes, soutenir ce qui se tramait à Washington, faire sortir les groupes de nos amis, et accompagner les plus jeunes et les aider à tourner et suivre ce que l’on avait fait. Tout ce système se développait et se perpétuait par lui-même. C’était génial.

C’est là que tu as commencé à produire d’autres groupes ?

Oui, j’étais toujours dans Fugazi à l’époque. Ça a commencé quand un groupe comme The Make-Up voulait enregistrer une bande, et n’avait pas assez d’argent. Ils venaient me voir. Je ne me suis pas vanté d’avoir des capacités en tant qu’ingé-son, mais j’avais appris des choses grâce au matos que Fugazi avait acheté. On avait acheté un magnétophone 8 pistes, et j’avais un autre appareil aussi. J’ai commencé à travailler avec des groupes, comme Blonde Redhead. J’ai développé une relation très forte avec eux, ce qui m’a amené ensuite à Gossip, Blood Brothers et tous les autres avec qui j’ai bossé toutes ces années. Et depuis la fin de Fugazi, il y a eu ce qui est une des relations musicales les plus importantes de toute ma vie, à savoir Vic Chesnutt. J’ai joué dans sa formation pendant quelques années, et j’ai fait deux albums avec lui. J’étais dans son groupe jusqu’à son décès. Ce fut l’expérience la plus importante de ma vie après celle que j’ai vécu avec Fugazi. Et tout ça est arrivé par l’intermédiaire de mon travail de production.

Qu’est-ce que tu aimes dans la production, et qui diffère de quand tu joues pour toi ?

Ce que j’aime, c’est m’immiscer dans un groupe de façon collaborative. Je n’applique pas du tout cette idée que je dois rester un simple ingénieur. J’aime m’intégrer, m’impliquer, j’essaie de comprendre, d’aider à articuler les idées, d’une certaine façon. Quand je bossais avec Blonde Redhead, j’avais l’idée que je pouvais être comme un auxiliaire pendant un petit moment, que je pouvais travailler avec eux pour développer des choses ou des arrangements. En ce moment, je bosse beaucoup avec ce groupe, Xylouris White, qui est formé de Jim White des Dirty Three et George Xylouris, qui vient de Crète et qui joue du luth. On se retrouve tous les trois et on travaille sur les arrangements. On enregistre des centaines de chansons, on coupe des choses, et on retravaille dessus. C’est une vraie opportunité de participer à quelque chose comme ça. Être pleinement impliqué à l’intérieur d’un autre groupe, c’est une façon de continuer à vivre ça par procuration. Je ne veux rien faire d’autre dans ma vie qu’être dans un groupe. Donc quand ce n’est pas le cas, la deuxième meilleure chose que je peux faire, c’est m’immiscer dans une dynamique qui soit celle d’un groupe, et travailler de cette manière (rires). C’est ce que j’ai réussi à faire. Et je travaille généralement avec des gens avec qui je me sens proche, musicalement ou personnellement, ou alors des compagnons de route.

Donc la production, c’est ce qui t’occupe en ce moment, au-delà de la famille et des amis ?

Tout-à-fait. Le mois dernier, j’ai bossé avec The Casual Dots, un groupe incroyable avec Christina de Slant 6, Kathi de Bikini Kill, et Steve Dore. C’est un trio et j’ai travaillé avec eux sur un disque. Xylouris White continue à jouer. A chaque fois qu’ils sont en ville, on enregistre. Et je fais toujours de la musique de mon côté. J’en fais tous les jours.

C’est ce que tu essaies de faire régulièrement ?

C’est quelque chose que je dois faire. Très sincèrement, au moment où Fugazi a splitté, je pensais que je réintégrerai un groupe dans la foulée. J’ai été dans cinq groupes d’affilée sans jamais m’arrêter depuis l’âge de 15 ans. Dès qu’un groupe splittait, j’en retrouvais un autre dans la semaine. Donc je me suis attendu à ce que cela arrive à nouveau, mais cela ne s’est jamais produit jusqu’au moment où j’ai rencontré Vic. Et après son décès, l’occasion ne s’est jamais présentée à nouveau.
Je me produis quand-même avec des gens parfois. J’ai fait des collaborations pour des musiques de films avec mon ami Jem Cohen, qui avait tourné le documentaire sur Fugazi. On a créé des accompagnements musicaux pour des films et fait d’autres choses. Mais pour moi, l’idée d’être à nouveau dans un groupe qui travaille de la manière dont Fugazi le faisait, ça a été toujours été un rêve. La vie a été plus compliquée que cette envie, et pour telle ou telle raison, ça n’est jamais arrivé. Mais ce genre d’über-existence, j’y pense depuis que j’ai neuf ans. J’ai toujours vu ça comme un état idéal. Dans chaque groupe dans lequel j’ai joué, je me sentais prêt à affronter les tranchées… C’est un peu de cette façon que je vivais les choses. Fugazi était comme ça : on était dans les tranchées tous ensemble, et c’était super, j’adorais ça.

Vous aviez tous le même but.

Oui, on devait mettre les mains dans le cambouis quand les choses dégénéraient, et on trouvait des solutions. Les liens avec tous les membres des groupes dans lesquels j’ai joué sont toujours là. Je parle avec ces personnes tout le temps, aujourd’hui encore. Ce n’est pas un aspect anodin de ma vie. C’est la famille dans laquelle je suis né. Il y a juste eu un petit retard avant le moment de cette vraie naissance. C’est comme ça que je vois les choses maintenant.

Interview traduite par Cyril Servain.
L’intégralité de l’entretien est à écouter en version originale en suivant ce lien

GUY PICCIOTTO AVANT, PENDANT ET APRÈS FUGAZI

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