faUSt, un demi-siècle passé à ne jamais réfléchir

faUSt, un demi-siècle passé à ne jamais réfléchir

Allons enfants de l’anarchie, notre jour de jouir est arrivé !‘. 50 ans après leurs débuts, les vétérans du rock expérimental teuton, et co-géniteurs du krautrock, sont toujours agités du bulbe, et sonnent aussi radicaux qu’à leur apparition. De passage à Bruxelles en tête d’affiche d’une soirée dédiée au label Bureau B qui l’accompagne depuis 10 ans, faUSt – à ne pas confondre avec Faust, formation concurrente emmenée en parallèle par Joachim Irmler –  a livré une prestation forcément imprévisible, avec textes scandés sur fond de bétonneuse et scie sauteuse, tricoteuses à l’avant-scène et Zappi en slip sur le rappel Krautrock. Nous avons profité de l’occasion pour discuter fluxus, vielle à roue et musique engagée avec les deux membres fondateurs – Jean-Hervé Peron et Werner ‘Zappi’ Diermaier – ainsi qu’avec la jeune garde les accompagnant.

Peux-tu nous présenter les autres membres du groupe qui seront à tes côtés ce soir ?

Jean-Hervé Peron : Ça fait 50 ans qu’on existe, un demi-siècle durant lequel on a eu la chance et l’honneur de rencontrer beaucoup de gens. On développe donc des sympathies spontanées comme des antipathies. Il y a beaucoup de sentiments. faUSt est une grande famille, et ça me rend très heureux. Ce soir par exemple, il y aura deux tricoteuses, dont Françoiz Breut. Le ‘guerrier breton’ Maxime Manac’h (VI!VI!VI!) fait partie de la famille depuis un peu plus de 5-6 ans. Amaury Cambuzat (Ulan Bator, I Feel Like A Bombed Cathedral), ça fait combien de temps que tu nous emmerdes ? 25 ans ? (rires) Le premier concert avec Amaury, je lui ai dit de monter sur scène pour jouer Hurricane et, à un certain moment, tu sautes en l’air. Il a sauté tellement haut qu’il s’est cassé la gueule backstage et s’est fendu la lèvre. Il est remonté, on a rebranché son jack, et c’était reparti. Pierre Chevalier (Présent, Univers Zéro), je l’ai rencontré au festival RIO. J’étais tout seul pour plier le matos et je suis allé dans les loges pour demander un peu d’aide comme je suis un peu vieux, un peu fatigué. Personne n’a bougé sauf lui qui s’est levé tout de suite. Depuis il fait partie de la famille.

L’expérience faUSt en live est assez unique. Quelle est la part d’improvisation et la part de préparation dans vos prestations ?

Il y a plusieurs approches. Chaque concert ou chaque tournée a un concept différent. Il n’y a pas de règle générale. Pour celle-ci, nous avons décidé de présenter des ‘morceaux’ que les gens reconnaîtront. Mais pour respecter la philosophie de Zappi, nous avons aussi introduit un ou deux titres complètement improvisés, où on ne sait pas ce qu’il va se passer. La seule chose que l’on sait, c’est que c’est Pierre qui commence.
Pierre Chevalier : J’ai déjà été invité à jouer avec faUSt en plusieurs occasions, notamment pour le festival RIO, et c’était très improvisé. On se voyait avant le concert autour d’un verre pour décider de ce qu’on allait faire, et de ce qu’en général on ne faisait pas (rires). Là, ça a été différent puisqu’on a préparé le set durant deux jours intensifs en Allemagne pour mettre au point des choses que, peut-être, nous ne ferons pas… Mais on est sur une ligne davantage structurée, où on va reproduire des choses identifiables. Puis il y a des choses imprévisibles, de chaos plus ou moins apprivoisé, donc on verra.

Sur votre dernier album, il y avait une tonalité politique plus affirmée, avec notamment votre Marseillaise de l’anarchie. Comment se fait-il qu’après 50 ans de carrière, vous ayez un message plus explicite qu’à vos débuts?

Jean-Hervé Peron : C’est probablement dû à nos enfants. Récemment, on a constaté que les vieux deviennent de moins en moins politiques, et que les jeunes se sentent de plus en plus concernés. Je me suis rendu compte que ma fille de 27-28 ans, comme les jeunes de sa génération, ont à peu près les mêmes problèmes, les mêmes questions que nous avions en 68, qui appartient au passé. L’engagement de ma fille et de ses collègues nous a motivés à ouvrir notre gueule de nouveau. Ma fille est très impliquée dans le combat contre les injustices sociales, sexistes, politiques, racistes, etc. Au point que ça en devient traumatisant pour elle de porter autant de poids sur ses épaules fragiles.

Vous trouvez pas mal d’objets sonores ou textuels que vous intégrez à votre musique. Comment les sélectionnez-vous ? Je pense au texte absurde de La Poulie par exemple…

Maxime Mamac’h : Le processus qui a mené au titre La Poulie a été fait à Austin, au Texas. J’avais ramené une vielle à roue qui avait des problèmes pour démarrer. J’avais le papier de mon luthier expliquant tout le processus pour changer le système de la roue. J’ai passé un bout de ce texte à Jean-Hervé qui en a décomposé un poème dadaïste complètement fou, et on a enregistré cette chanson dans la foulée.
Jean-Hervé Peron : Ca illustre bien le processus créatif de faUSt. C’est un phénomène que tu retrouves dans le dadaïsme et dans le fluxus. ‘L’art est partout et tout est art‘. On prend une boîte de conserve de nourriture pour chien, et il y a dedans un texte important. C’est le regard ou l’oreille que l’on pose sur ces choses qui fait qu’elles deviennent soit futiles, soit essentielles, qu’il s’agisse d’une feuille pour réparer un axe de vielle, le texte de la nourriture pour chien, ou toute autre chose. Notre processus créatif consiste donc à ouvrir les oreilles.

Et ce processus, est-il plutôt instinctif, ou résulte t-il d’un questionnement plus approfondi ?

Je vais te rassurer tout de suite… faUSt ne réfléchit jamais! (rires) On ne pense qu’aux chiens et à manger. Et à boire de l’eau. Il n’y aucune intention, plutôt une réaction. Après, ce sont ceux qui nous critiquent et nous observent qui trouvent avec raison, des sens, des tas de choses auxquelles nous n’avons jamais pensé. D’ailleurs, Pierre a une idée précise sur ce genre de choses.
Pierre Chevalier : Ah oui ? (rires) C’est un peu compliqué pour moi de répondre au sujet du processus créatif de faUSt, puisque je n’y ai pas vraiment participé. Je n’y suis associé qu’épisodiquement, et je viens d’autres musiques plus structurées, plus écrites. Il y a évidemment une composante similaire puisqu’on flirte avec le chaos… L’idée que l’art peut être partout est une idée très rafraîchissante pour moi, c’est un autre chemin peut-être plus immédiat.

Vous avez joué plusieurs fois au festival RIO (Rock In Opposition). Est-ce que vous entretenez des liens avec les autres groupes y ayant joué et avez-vous l’impression de faire partie d’un mouvement à cet égard ?

Jean-Hervé Peron : Nous apprécions beaucoup le travail de Michel Besset et de son équipe. On a eu le plaisir et l’honneur de participer au moins trois fois à ce festival. Et je crois qu’à l’époque de Chris Cutler, ils étaient vraiment engagés. Le rock, la musique qu’ils faisaient avait une fonction politique. Je pense que maintenant, au fil des années, ça a changé. Je ne me sens pas du tout faire partie d’un mouvement parce que je ne ressens pas ce mouvement au RIO. La première fois qu’on m’a posé cette question, je n’ai pas compris du tout, je me suis dit : qui s’oppose à quoi ici ? Je ne veux pas être hautain ni agressif, c’est sincère, voilà. Donc non, nous ne faisons pas partie de ce mouvement qui n’existe plus. Mais l’ami Pierre, qui a joué 11 fois au RIO, aura peut-être une autre opinion.
Pierre Chevalier : Ce qu’on oublie, c’est qu’à l’origine, le Rock In Opposition était davantage un mouvement qu’un style, alors qu’aujourd’hui on s’y réfère comme à un style de musique, ce qui est un peu étrange. C’était des gens qui voulaient s’affranchir des circuits de production, qui voulaient se faire jouer mutuellement sans devoir sacrifier leur esthétique aux lois du marché. Aujourd’hui, il n’y a peut-être plus cette notion militante mais ce qui est commun, c’est que ce sont des représentants de musiques qui n’ont pas leur place dans les circuits commerciaux. Je ne sais pas si ça a encore la même pertinence qu’il y a quarante ans, mais c’est une initiative qui permet, autour d’une étiquette qui vaut ce qu’elle vaut, à des musiques intéressantes et hors normes de continuer à être vues.

Qu’est-ce que vous écoutez comme musique actuellement ?

Zappi : J’adore la musique autrichienne traditionnelle que j’écoute dans ma voiture et qui me rend très heureux quand je l’entends. J’écoutais ça à la radio quand j’étais enfant en Autriche, des musiques de fanfare. Mon père était musicien dans une fanfare et jouait du tambour.

Vous travaillez depuis 10 ans avec le label allemand Bureau B. Quelle est votre relation avec ce label ?

Très bonne ! Nous n’avons aucun problème pour travailler avec Bureau B car Gunther Buskies est quelqu’un de très intègre, à qui on peut faire confiance. Entre temps, il est devenu un ami. Toutefois, comme avec tous les autres labels, nous avons des problèmes avec la concurrence numérique où tout le monde downloade les titres plutôt que de les acheter.

Comment est-ce que cette concurrence numérique affecte t-elle un groupe comme faUSt ?

Jean-Hervé Peron : Nous, les vieux de faUSt, c’est-à-dire Zappi et moi-même, on n’a pas de problèmes essentiels pour vivre, on a eu beaucoup de chance dans la vie. Nous avons ce qu’il nous faut, mais ce n’est pas grâce à ce qu’on a gagné avec la musique. En ce qui concerne les autres, le camarade Maxime, l’ami Amaury et l’ami Pierre, eux, ils bossent. La musique, c’est vraiment un luxe qu’ils s’offrent parce qu’ils en ont besoin, parce qu’ils ont quelque chose à dire. Moi et Zappi, nous sommes libérés de toutes ces obligations. La transition digitale, on s’en fout parce qu’on a rien compris.
Pierre Chevalier : Economiquement, c’est assez dramatique ce que tu peux récolter avec le digital, même en étant gros, en remplissant des salles de 1000 personnes par exemple. Même avec beaucoup de vues sur Youtube, etc…, tu ne gagnes rien, tu peux aller au resto une fois par an peut-être. Deezer et tout ça, eux gagnent beaucoup d’argent sur la quantité.
Amaury Cambuzat : C’est un désastre absolu. Il y a quand même aussi cette idée qui fait son chemin dans l’esprit des gens, et qui est profondément toxique car elle pourrait tuer la musique à terme : celle que finalement la musique, c’est gratuit. Moi, je suis un gros consommateur aussi, je suis un collectionneur, donc c’est vrai que j’aime bien avoir accès à beaucoup de musique. Mais c’est une idée profondément perverse parce que, derrière, elle coûte, la musique. Les gens ont vraiment intégré cette idée que la musique gratuite est un droit fondamental. Et ça donne lieu à de gros malentendus, avec des consommateurs qui pensent que ça leur est dû, des gens qui ont même le culot de te dire qu’ils downloadent ton album et s’imaginent que ça va te faire plaisir. Ça me fait penser à cette annonce qui circulait sur les réseaux sociaux, celle d’un restaurant qui proposait ‘venez jouer dans mon restaurant, vous ne serez pas payés mais ça vous donnera de la visibilité‘. C’est quoi ces conneries ? C’est la même discussion avec Deezer et Spotify… Ca permet surtout à certaines personnes de s’enrichir, mais rien de tout ça n’arrive à l’artiste ou aux circuits de production. C’est un gros leurre. Après, c’est inévitable à partir du moment où la technologie permet de rendre la musique immatérielle et qu’elle circule sans que personne ne puisse le contrôler. Il faut s’y faire, mais il n’y a pas de quoi se réjouir.

Est-ce qu’internet n’a pas quand même permis de rajeunir votre public ?

Jean-Hervé Peron : Zappi disait que, quand on aura 90 ans, notre public aura 8 ans. C’est vrai que, quand on a commencé avec faUSt, c’était des gens de notre âge ou plus vieux, des intellectuels avec des barbes, que des hommes. Personne ne dansait, tout le monde pensait, se demandait ‘qu’est-ce qu’ils veulent dire ?‘. Au fil des années, on a vu que ça se diversifiait, des hommes et des femmes venaient. Ensuite ils venaient avec leurs enfants, puis les enfants venaient seuls. Et maintenant, comme dit Zappi, on a des gens qui dansent devant nous qui sont nettement plus jeunes. On va voir ce soir si je raconte des conneries. Je me souviens d’images qui m’ont extrêmement touché : voir un mec d’un certain âge amener son gosse pour qu’il entende ‘ça’. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience. Autour de nous, il y a mes petits-enfants qui ont entre 8 et 14 ans, ils portent tous les t-shirts faUSt. Ca fait vachement plaisir, on n’a pas fait tout ce bordel pour rien, on ne s’est pas trop trompé.

faUSt a commencé comme une grosse communauté à ses débuts. Quel genre de vie menez-vous aujourd’hui ?

Regardes le ventre que j’ai ! On va bien, on mange bien, merci petit Jésus. On est heureux, moins tourmentés et beaucoup plus zen. À l’époque, on était absolument enthousiastes, idéalistes, sans aucun compromis, ni avec notre santé, ni avec nos copines, ni avec la société, ni avec les compagnies de disque. On allait droit devant. La musique, la musique, la musique… L’Art ! Maintenant, nous sommes nettement plus détendus.

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