Daughter, tout finit toujours par aller bien

Daughter, tout finit toujours par aller bien

Il y a dix ans exactement paraissait If You Leave, premier album d’une toute jeune formation londonienne composée de trois musiciens aussi discrets que talentueux. Depuis, entre folk acoustique à haute charge émotionnelle et influences post rock évidentes, Daughter, porté par la voix d’Elena Tonra, n’est pas passée inaperçu, malgré de trop rares sorties au cours de la décennie passée. En 2023, le trio amorce un retour avec Stereo Mind Game, un très attendu troisième album dont le temps de gestation et l’impatience qui va de pair ne font que décupler le plaisir de ses géniteurs.

Vous avez commencé à enregistrer Stereo Mind Game en 2021, mais vous avez planché sur son écriture bien avant. Qu’est-ce que ça vous procure de le voir sortir enfin ?

Igor Haefeli : On a terminé l’album l’année dernière, en février, après avoir achevé le mix. Ça a pris effectivement pas mal de temps pour en arriver là, mais l’attente s’est révélée être une bonne chose car on a pu avoir des périodes pour s’en détacher et prendre du recul. Au bout d’un moment, travailler sur un album devient trop prenant, ça te prend la tête. Aujourd’hui, on peut enfin se détendre, on en est vraiment content.
Elena Tonra : C’est vrai. Pendant ces cinq années, on a du l’écouter des milliers de fois (sourires). Le fait d’avoir pu prendre parfois un peu de distance a été bénéfique, ça nous a permis de nous laisser à nouveau embarquer par les morceaux en y revenant. C’est un sentiment très agréable.

Cet album a un ton plus ouvert, plus direct, que ce que vous avez sorti jusqu’à présent. Qu’est-ce qui a généré ce changement dans votre univers ?

Igor Haefeli : Stereo Mind Game est clairement plus lumineux que certains de nos précédents albums. L’idée était effectivement d’être un peu plus direct, de moins se cacher derrière toutes les reverbs. Ça en fait un disque plus sec en terme de son. Bien qu’il soit dense, il a un côté plus accessible qui est en partie lié à la voix qu’on ne voulait pas encombrer avec d’autres éléments.

En effet, la voix est plus que jamais mise en avant. Est-ce que l’intention de tendre le micro par moments à d’autres personnes qu’Elena – avec les messages vocaux, les chœurs, et toi Igor – était d’amplifier le côté plus ouvert de l’album ?

Igor Haefeli : Oui, je pense. Avoir plusieurs voix va de pair avec certaines thématiques des morceaux, avec cette idée d’un ‘stereo mind game’, d’avoir différents types de voix qui te parlent dans ta tête. Ce n’était pas forcément prémédité mais, quand on travaillait sur Future Lover par exemple, je me suis mis à chanter certaines choses, et elles ont fini par rester. C’est ce qui s’est aussi produit pour d’autres chansons. Pour Neptune, ce sont les musiciens du 12 Ensemble – cet orchestre de cordes avec qui on a collaboré sur l’album – qui chantent. Dès le départ, on a voulu laisser certaines lignes de chant d’Elena à d’autres, donc on a pensé à eux. Cependant, on a fait attention à ce que ça ne sonne pas comme si tout le monde était au pub. Il fallait qu’il y ait une certaine fragilité. Heureusement, ce qui a très bien fonctionné, c’est que ce sont certes des musiciens professionnels qui savent chanter, mais ce ne sont pas des chanteurs professionnels à l’origine. Donc il y avait un côté un peu timide qui a donné cette ambiance détendue et tranquille qui fonctionne très bien avec ce morceau.
Elena Tonra : Oui, ça s’est fait très naturellement. Pour les samples de messages vocaux, l’idée était de les garder pour les utiliser. Il y a celui d’un ami proche qui me parle d’un rêve qu’il a fait. Il y a aussi ceux de ma nièce et mon neveu qui m’envoient constamment des vocaux très bruyants où ils n’arrêtent pas de parler. Ces messages sont comme une marque de présence de personnes très importantes dans ma vie qui, d’une certaine manière, font maintenant partie intégrante de l’album.

Quels sont les autres choix de production qui donnent sa couleur à l’album ?

Igor Haefeli : Il y a de nombreux samples un peu partout, de cordes et de voix surtout. Il y a aussi beaucoup d’effets de synthèse granulaire. C’est comme si on jouait avec le temps et l’espace, ce qui va avec le thème de la mémoire et le fait de parcourir certains souvenirs, comme dans Minority Report (rires). Il y a peut-être moins de guitares que dans nos autres albums, mais ce n’était pas prévu. On a juste utilisé certaines petites choses bien précises pour obtenir le son qu’on voulait. Pour nous, le mixage est une étape supplémentaire du processus créatif qui, à la différence de pas mal de groupes, nous prend beaucoup de temps ! On a eu la chance de retrouver Ben Baptie avec qui on a déjà travaillé auparavant. Il s’agissait de trouver le bon équilibre avec les cordes qui représentent une partie très importante de l’album, mais aussi de ne pas les mettre trop en avant. Il fallait aussi pousser la musique aussi loin que possible contre les voix, sans qu’elle ne les écrase.

La première fois que j’ai entendu les arrangements de cordes, ça m’a fait penser à Sigur Rós

Igor Haefeli : C’est génial. Même si je ne les écoute plus autant qu’avant, ça reste une grande influence. Pour Elena et moi, lorsqu’on a commencé à faire de la musique ensemble, c’était une référence importante.

Avez-vous passé plus de temps à mixer qu’à composer ?

Igor Haefeli : Non, heureusement (rires). Certaines chansons ont eu plusieurs versions différentes, avec des synthés, des guitares… Un morceau comme Be On Your Way a été écrit très tôt, mais il a fallu ensuite lui trouver les bons arrangements, faire en sorte que les cordes soient épiques sans être exagérées pour que l’équilibre soit le bon. On est un peu plus confiant et compétent désormais, mais on reste des débutants dans le sens où on essaie toujours de nouvelles choses, on cherche à savoir comment les concrétiser, et comment elles peuvent fonctionner.

Avez-vous toujours abordé les choses de cette manière, en poussant les limites de vos connaissances ?

Igor Haefeli : Il y a toujours eu un défi à relever à chaque album. Je pense que c’est probablement celui pour lequel on a eu le plus de temps pour faire les choses bien, pour comprendre qu’il ne sortirait que lorsque nous serions pleinement satisfaits.

Quand avez-vous commencé à travailler dessus ?

Elena Tonra : Je crois que c’était en 2017, juste après la fin de la dernière tournée. On a commencé à composer sans pression mais il n’y a que peu de choses qu’on ait gardées de cette époque. Seulement quelques fragments d’idées qui sont devenus des chansons. On posait seulement des bases tout en sachant très bien qu’on voulait faire une pause, et nous concentrer sur nos propres projets. J’ai fait Ex:Re, et Igor a étudié. C’était le bon moment pour faire une pause dans tout ça…
Igor Haefeli : Oui, cette pause a été importante, elle a vraiment influencé ma façon de travailler sur ce disque. Quand on s’y est remis environ un an plus tard, c’était comme si on ne savait pas ce que l’album allait devenir. On était libre de faire ce qu’on voulait, on ne s’est pas dit qu’il fallait sonner de telle ou telle manière. De toute façon, les premières intentions ont changé avec le temps vu qu’on a travaillé sur une longue période. On avait beaucoup de chansons différentes, certaines ont été mises de côté, d’autres sont allées au bout. Ce qui est resté, c’est cet aspect un peu plus positif, un peu plus ensoleillé qu’on voulait, tout en gardant l’identité Daughter.
Elena Tonra : Au début, vu qu’on était en Californie, le fait d’être au soleil a beaucoup influencé les idées plus lumineuses de l’album.

Tout ce que vous racontez depuis le début me fait penser à vos tout premiers EPs, très intimistes et acoustiques. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le chemin que vous avez parcouru ?

Igor Haefeli : J’y vois beaucoup d’amour et de nostalgie, non pas dans le sens où j’aimerais y revenir, mais plutôt parce que c’était une époque géniale pour découvrir qui nous étions en tant que groupe, ce que nous voulions faire… Ce qu’on savait faire au départ, c’était jouer de la guitare et chanter. J’avais des notions de base en matière d’enregistrement, donc j’ai produit notre premier EP, dans ma chambre, dans une espèce d’entrepôt à Londres. C’est fou que certains de nos meilleurs enregistrements viennent de là (rires). Je pense encore qu’ils sonnent encore bien, mais on n’avait qu’une interface M-Audio bas de gamme, quelques micros bon marché achetés sur Ebay, et c’est tout. Il y a eu une réelle évolution entre le premier EP et The Wild Youth pour lequel on s’est retrouvé dans un vrai studio à travailler avec un producteur. La guitare électrique est alors devenue plus importante, on y a ajouté de la basse… C’est une évolution naturelle à chaque album : où est-ce qu’on va ? Qu’est-ce qu’on peut apporter de plus ? C’est pour ça que je parlais de défi tout à l’heure. Et on en est arrivé à cet album qui contient des synthés, des boîtes à rythmes, des cuivres, des samples, des mémos vocaux (rires). Le fait d’avoir toujours fait confiance à notre sensibilité nous a permis d’évoluer, de rester très ouverts, et de suivre notre instinct. On apprécie aussi le silence, dans le sens où les pauses ne sont pas un problème. C’est ce qu’on faisait déjà à nos débuts. On aime bien les détails comme la façon dont une reverb peut s’éteindre par exemple. Ce sont comme des ponctuations.

Vous vivez très éloignés les uns des autres. Est-ce que cette distance a affecté la réalisation de cet album ?

Igor Haefeli : On a eu du mal à maintenir le projet pour des raisons évidentes comme la pandémie, mais aussi du fait qu’on vivait loin les uns des autres. Rémi est à Portland, dans l’Oregon, et moi j’ai vécu aussi aux États-Unis pendant six mois en 2019. Malgré ça, on a fait en sorte que ça fonctionne. De toute façon, quand on a commencé à penser à l’enregistrement de l’album en 2020, les perspectives se sont bouchées, on ne pouvait plus se voir en vrai. Mais Bristol et Londres n’étant pas très éloignées, il a été beaucoup plus facile pour Elena et moi de commencer à travailler ensemble une fois le confinement levé. On a alors échangé avec Rémi via internet. Grâce à la technologie, il est désormais possible de transmettre de l’audio de bonne qualité d’un studio à l’autre. Maintenant, ça se passe comme ça pour de plus en plus de groupes, pour le meilleur comme pour le pire. Ça a été long, l’album a été difficile à réaliser mais, au bout du compte, on en est super content. À la fin, on avait vraiment ce sentiment que c’était un bon album, ce qui n’a jamais été le cas avec les précédents. J’aime toujours les premiers, mais ils ont tellement été vite faits qu’on n’a pas eu le temps de se poser.

Comment avez-vous fait votre choix pour l’artwork ? La pochette donne l’impression d’avoir à la fois une représentation du mouvement, mais aussi de quelque chose de fixe avec cette fleur…

Elena Tonra : Oui, il s’agit bien de ça. La graphiste Larissa Kasper a réalisé toute une série avec ces fleurs séchées et pressées à partir de collages sur des arrière-plans différents. Visuellement, ça nous a tout de suite plu parce que c’est presque comme si on avait capturé un moment et qu’il était désormais figé par l’image. Le thème de la mémoire occupe une place majeure au sein de cet album, et traiter ce sujet à travers les visuels comme la pochette et les clips vidéos nous a beaucoup parlé. Et surtout, j’adore les fleurs séchées (rires).

Des visuels à la musique, il y a non seulement un sentiment de sérénité et de confiance qui traverse l’album, mais aussi ce message qui t’invite à accepter ce qui arrive pour mieux aller de l’avant…

Elena Tonra : Sur cet album, il y a évidemment beaucoup de voix contradictoires qui s’expriment dans ma tête, surtout sur les sujets sentimentaux. J’ai eu pas mal de chagrins d’amour mais maintenant, je les aborde différemment. Une chanson comme Be On Your Way traite d’une relation qui se termine tout en maintenant un possible espoir de se revoir. Les adieux sont douloureux, mais quoi qu’il arrive, tout finit toujours par aller bien. C’est ce sentiment qui traverse tout l’album. Isolation, lui, parle du fait que je ne gère pas forcément bien la distance, mais aussi que je m’en remettrai. Donc même lorsque les paroles donnent une impression de chute libre, il y a toujours quelque chose pour positiver.

C’est en quelque sorte une traduction du passage à la trentaine…

Igor Haefeli : Je pense que lorsqu’on a une vingtaine d’années, on a une sorte d’audace qui nous pousse à expérimenter beaucoup de choses. Quand je repense à nos débuts, nous aurions été effrayés si quelqu’un nous avait dit qu’on jouerait de la musique et ferait des concerts pendant des années (rires). Cette innocence est vraiment géniale ! Que ce soit en amour ou autre, elle te fait tomber de beaucoup plus haut, et la chute est plus douloureuse, mais une fois que tu as vécu l’expérience, tu peux te remettre à un certain niveau et progresser. C’est le chemin de la maturité. Aujourd’hui, je ne dirais pas que nous sommes blasés, mais on comprend mieux comment les choses fonctionnent. J’ai 33 ans, et je trouve vraiment intéressant de discuter avec mes frère et soeur qui sont un peu plus jeunes que moi, de les voir à cette étape de leur vie se poser les mêmes questions que moi à leur âge. Ce passage à la trentaine est vraiment symbolique.

Photos : Marika Kochiashvili

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