Crack Cloud, l’union fait la force

Crack Cloud, l’union fait la force

En provenance directe de Vancouver ou il a été fondé en 2015, Crack Cloud sonne plus que jamais aujourd’hui comme un orage dans un ciel serein. En dévoilant au public son premier véritable album, digne successeur de premiers Eps ancrés dans une dynamique post punk des plus excentriques, le collectif vient à nouveau secouer son identité musicale en l’éclairant sous un nouveau jour plus radical mais tout aussi exaltant. Brutal, incisif, éclectique, transcendant… Autant d’adjectifs qui ne suffiraient encore pas à décrire ce qui fait la qualité de ce Pain Olympics. Car Crack Cloud, c’est aussi une sorte d’étoile filante, une constellation d’une quinzaine de membres partageant une même conception transversale de l’art. Musique, animations, affiches, clips… Ces canadiens ne laissent en effet rien au hasard en maîtrisant eux mêmes toutes les étapes de leur oeuvre. Une démarche des plus modernes qui remet en question l’identité même de l’artiste dans la société actuelle. A travers ce nouveau Pain Olympics, Crack Cloud prouve donc une nouvelle fois qu’il n’est point de lumière sans ombre. Vérification à l’occasion d’une discussion post déconfinement avec Zach Choy.

Première question devenue banale en 2020 mais que j’aimerais quand même te poser : comment ressens-tu cette période étrange que nous traversons actuellement, tant sur le plan sanitaire que politique ?

Zach Choy : En ce qui me concerne, la période Covid ici à Vancouver a été assez difficile à vivre au début. Je sais qu’il y a eu beaucoup d’élans de solidarité à travers le monde, mais je pense qu’on a tous a subi la chose de manière plus ou moins brutale. Crack Cloud se préparait tout juste à partir pour une tournée qui devait durer environ 10 mois, et qui a du être annulée à la dernière minute. Au début, on a été un peu stupéfaits d’apprendre la nouvelle au vu de la préparation considérable que ce genre de tournée demande en amont. Personnellement, je n’avais jamais entendu une chose pareille de toute ma vie, mais aujourd’hui je peux affirmer en toute honnêteté que nous sommes tous heureux d’être à la maison en compagnie de nos proches, car cela faisait des années qu’on ne s’était pas retrouvés entre famille et amis. En plus de ça, je dirais que tout cela nous a aussi permis de peaufiner Pain Olympics, notamment en ce qui concerne les visu et les clips. Mine de rien, ça représente pas mal de boulot, et tout ça grâce au confinement (rires). Émotionnellement, spirituellement et artistiquement, la période a donc été plutôt prolifique pour le groupe.

J’ai moi aussi été confronté de plein fouet à cette crise en travaillant chaque jour à l’hôpital, mais tout cela m’a quand même permis de me rendre compte que, parfois, c’est au milieu du chaos le plus total qu’on voit la véritable beauté des choses…

C’est tout à fait vrai, et je peux en témoigner. Nous avons tous les deux des rapports étroits avec le monde médical, et je suis sûr que le fait d’être exposé de plein fouet à tout cela a dû générer en toi un certain nombre de questionnements existentiels. De notre côté, nous avons également pu partager nos expériences en première ligne, et c’est sûr que c’est un événement sans précédent dans l’histoire de l’humanité, mais somme toute assez intéressant au final.

Quels sont les sujets ou les thématiques qui vous inspirent le plus aujourd’hui ?

Au sein de Crack Cloud, on a tous plus ou moins les mêmes centres d’intérêts, et ce depuis la naissance du collectif, lorsqu’on a réellement commencé à conceptualiser le projet, à réfléchir à la direction qu’on devait prendre. Je pense que le sujet principal qui nous tient tous le plus à coeur est l’acceptation de soi, mais aussi le fait de trouver une communauté capable de t’accepter tel que tu es, avec tous tes stigmates, tes défauts, tes souffrances… Je pense qu’il existe une place, un espace qui ne demande qu’à être occupé par toute personne en détresse. Dans Crack Cloud, tout cela passe par le soutien des uns envers les autres, à la manière d’une deuxième famille. Chacun essaie de trouver sa place au sein de la communauté pour en apprendre plus au sujet de lui-même et progressivement s’accepter tel qu’il est, s’ouvrir au monde. Notre objectif final n’est rien d’autre que l’émancipation de soi, et c’est ce qui m’intéresse au plus haut point.

Parlons un peu de musique maintenant. A l’image de la pochette, on dirait que Pain Olympics sonne comme une révolution, comme si cet album cherchait à refléter une certaine idée de la société dans laquelle nous vivons et de la direction qu’elle prend ou devrait prendre. Est-ce le cas ?

On a tous un goût particulier pour le mélodramatique dans le groupe, et cette pochette représente bien le genre de mélodrame qu’on a essayé de dépeindre dans l’album. Le paysage est assez oppressant dans son ensemble, mais il y aussi de l’espoir qui se dégage, notamment via l’image du groupe, soudé au premier plan. Après, on a fait tout ça en conservant une certaine forme de second degré qui est un instrument extrêmement intéressant, à la fois pour raconter des histoires, mais aussi pour élaborer des critiques sur diverses problématiques, en les exagérant parfois jusqu’à la caricature ou en y apportant plus de fantaisie.

Je me demandais précisément ce qui se cache derrière ce titre, Pain Olympics. Pourrais-tu m’éclairer un peu à ce sujet ?

C’est un titre qu’on a tous voulu laisser libre à l’interprétation de chacun. En fait, on trouvait que c’était assez représentatif de l’expérience humaine dans la société actuelle. La violence est omniprésente, les écrans aussi, ce qui finit par retentir sur tous les aspects de la culture en mettant fin aux vraies conversations et en dénaturant les rapports humains. Je pense que c’était surtout de cela que le titre voulait témoigner.

Personnellement, je trouve que ce qui fait la grande réussite du disque, c’est sa diversité. On vous catalogue souvent du coté du post-punk et d’une influence comme celle de Gang Of Four, mais Pain Olympics brise ce genre de barrières en piochant dans la pop, les cuivres, quelques synthétiseurs et même des chorales quasi christiques. Quel a été le cheminement et la réflexion pour obtenir un tel résultat, et cela sans pour autant dénaturer votre identité musicale ?

Au début, en tout cas pour moi qui suis souvent à la recherche d’une catharsis dans la musique, le post punk était en quelque sorte l’outil parfait pour arriver à mettre sur un même plan des musiciens expérimentés et intuitifs, et des néophytes qui n’ont pour ainsi dire jamais touché un instrument de leur vie. Je crois que ce genre est le plus adapté à l’exercice car il est suffisamment abstrait pour permettre la création. Mais comme toujours, le temps a fait son oeuvre, et nous nous sommes agrandis en même temps que nous avons nous-mêmes mûri d’autres intérêts artistiques. On s’intéresse tous à des genres de musique extrêmement différents et, personnellement, je ne vois pas dans le post punk plus q’un style dans lequel il était plus facile de mettre des choses en place au départ.

Donc vous n’aimez pas qu’on vous colle une étiquette en particulier ?

Non, pas tellement. Il m’arrive de n’écouter que de la country un jour, puis le lendemain que du rock… Je pense que les genres sont avant tout faits pour donner vie à différents types d’émotion, éclairer différents aspects de la vie, et on voulait vraiment retrouver cette dynamique pour Pain Olympics. On a donc essayé de ne pas s’enfermer dans un style en particulier pour mieux se concentrer sur d’autres aspects de l’album, comme la narration visuelle par exemple, ce qu’on voulait vraiment représenter de nos musiques à l’écran.

The Next Fix était finalement le single parfait pour lancer les hostilités non ? Il est peut-être le plus représentatif des surprises dont regorge cet album…

J’ai toujours considéré qu’un album était fait pour être écouté dans son intégralité, même si aujourd’hui l’industrie musicale nous pousse sans cesse à sortir toujours plus de singles en amont. Je suis quand même satisfait de The Next Fix car c’est un morceau qui revient sur une histoire qui devenait vitale à raconter pour nous. Je suis ravi qu’on ait pu aussi la raconter à travers son clip. C’est un bon single, principalement grâce à ça, car il est à la fois teinté d’une expérience personnelle mais aussi d’émotions qu’on a tous vécu dans le groupe.

Justement, peux-tu me parler un peu plus précisément du clip…

Je pense qu’il représente de manière assez réaliste ce qu’est l’addiction, la dépression, les traumatismes, toutes les expériences négatives auxquelles les membres du groupe ont pu être confrontés en société. C’est un témoignage assez explicite du fait que les personnes qui sont dans un état de détresse intérieure se heurtent bien souvent à un système qui ne les soutient et ne les comprend absolument pas. On y voit bien toute l’intersectionnalité de ceux qui peuvent se sentir totalement étrangers à eux-mêmes. A la fin, ces mêmes personnes finissent quand même par se retrouver, s’embrasser, et c’est ce qui ajoute un côté grandiose au clip. Malheureusement, je ne pense pas que ça se passe de cette manière pour tout le monde. C’est sans doute la raison pour laquelle le suicide reste quelque chose de tabou mais pourtant bien réel. On en a tous été témoins au sein de nos cercles les plus proches.

Favour Your Fortune s’inspire du hip-hop de groupes expérimentaux tels que Clipping ou encore Injury Reserve, alors qu’Angel Dust lorgne plutôt TV On The Radio période Return To Cookie Mountain. Tous ces groupes ont-ils véritablement été des références pour Pain Olympics ? Quelles sont vos influences musicales ?

Honnêtement, il y a tellement d’éléments qui ont contribué à la création de cet album… De mon côté, je pense que grandir en écoutant The Wall de Pink Floyd a été une expérience fondamentale pour ma conception de la musique. Ces mélodies passaient en boucle chez moi quand j’étais plus jeune. J’y vois là comme une sorte de lien de filiation. Mon père était lui-même passionné de musique, et j’ai toujours été touché par ce côté théâtral, cette nouvelle conceptualisation du monde qui prend vie à travers la musique, et surtout à travers l’artiste qui la compose. Ce disque m’a montré qu’un album n’était pas qu’une simple somme de musiques, mais quelque chose capable de t’absorber entièrement dans un autre monde, dans son monde. Mais dans un genre plus contemporain, je pense que Kendrick Lamar, avec ses albums To Pimp A Butterfly et Good Kid, m.A.A.d city, m’a totalement téléporté dans son monde. C’est ce genre de sentiment, d’atmosphère qu’on a voulu retranscrire avec Pain Olympics. Quelque chose qui te transporte vers une destination inconnue.

Effectivement, c’est assez incroyable d’avoir à ce point l’impression de discerner une influence différente à chaque écoute. Encore il y a peu, le gimmick des guitares à la fin de Tunnel Vision m’ont rappelé The Soft Moon. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres… Comment arrivez-vous à conjuguer un aussi vaste horizon musical ?

Comme je le disais, les influences entre nous sont assez éclectiques, et je crois que nous avons tous un talent dans un domaine en particulier. Cette versatilité, tu l’obtiens justement en travaillant au sein d’un collectif comprenant un large éventail de profils. C’est ce qui fait toute la force de Crack Cloud. Personnellement, je citerais donc des groupes comme les Beatles ou Pink Floyd, mais ce serait sans doute quelque chose de radicalement différent pour quelqu’un d’autre.

Dans un autre style, je pense à un titre comme Somethings Gotta Give sur lequel on vous sent beaucoup plus apaisés, essayant d’aller de l’avant. Ce genre de morceau charnière rééquilibre l’album en lui permettant de respirer un peu…

Effectivement, l’album a été conçu de sorte que chaque musique se suive et s’oppose en même temps. On a essayé de créer une certaine dualité, comme une dichotomie d’une musique à une autre, et ce dès Post Truth et Bastard Baskets. Bastard Baskets a réellement été pensé comme l’antithèse de Post Truth. Je pense que tout l’album ne fait qu’alterner deux entités opposées.

Vous vous définissez comme un collectif, une notion parfois assez vague dans le monde musical. Comment fonctionnez-vous, et qu’est-ce que ce fonctionnement apporte concrètement à votre création musicale comme à tout le reste ?

Tu sais, tout cela semble assez surréaliste quand j’y repense… Crack Cloud est devenu un collectif en 2015 environ, et je n’arrive toujours pas à me rendre compte à quel point le temps passe vite. Ca fait déjà 5 ans, 5 longues années, et tous les membres continuent de s’impliquer corps et âme car on a tous partagé la même expérience. Mon frère fait partie du projet, et il y a également d’autres fratries dans le groupe. Tout cela nous définit vraiment, dans le domaine émotionnel comme dans le domaine artistique.

Etant donné que vous maîtrisez vous-mêmes toutes les étapes menant à un album, y compris le côté pictural et artistique en plus de la production, je me demandais quelle importance cette totale indépendance avait pour vous ?

C’est une sorte de crédo, une idéologie que nous avons tous partagé depuis le début en tant que personnes ayant toujours vécu en marge de la société. Le fait de construire entre amis et famille une communauté ouverte, partageant des idées progressistes et modernes dans le but de créer des opportunités pour les plus démunis est avant tout ce qui fait toute la singularité de Crack Cloud. Je ne voudrais pas nous comparer à un autre groupe, mais on est tous déjà en quelques sortes liés par notre vécu. On partage un fragment de destin en commun, et c’est ce qui nous donne toute notre identité. C’est le genre de choses qui forgent à tout jamais.

Pour terminer, acceptes-tu de parler de l’addiction, sujet qui semble constituer le substratum du groupe ?

Bien sûr. Je crois que l’objectif du collectif repose plus que tout sur la dédiabolisation de l’addiction, mais également sur une meilleure conceptualisation de celle-ci. L’addiction est au coeur des fondements mêmes de Crack Cloud, et ce qui peut y conduire n’est que très peu pris en compte dans l’esprit du commun des mortels. Les gens voient généralement cela comme un phénomène en soi, mais n’ont souvent aucune notion du fait qu’il y a la plupart du temps une longue histoire traumatique derrière… Je crois réellement qu’au départ, notre vocation n’a jamais été de devenir un groupe à tournées, ou à performance la plus quelconque qui soit. On voyait ça avant tout comme un moyen de réhabilitation, un moyen d’apprendre aux gens à mieux se connaître, avec leurs propres maux. Côtoyer de près des personnes qui ont vécu le même type de souffrance que nous est l’un des moyens les plus puissants qui existent pour s’introspecter. Je ne saurais dire à quel point j’ai appris sur moi rien qu’en prenant la plume pour poser des mots sur ce que je ressentais. A travers l’art aussi, de manière plus générale. Je pense que c’est le moyen le plus adapté pour se rétablir, mais également pour aider ses proches à en faire de même. Encore aujourd’hui, il y a tout un tas de principes étiquetés concernant l’addiction, mais je crois que les communautés comme la nôtre sont suffisamment équipées pour aider à remettre dans le droit chemin les personnes qui peuvent parfois un peu trop s’éloigner des sentiers battus. Je travaille beaucoup avec des addicts, donc je vis de près avec des personnes qui ont déjà vécu plusieurs expériences extrêmement traumatisantes. Il en va de la pauvreté la plus extrême à la discrimination, même si elles vont malheureusement souvent de paire. Je pense que les gens préfèrent voir l’addiction comme un phénomène en soi par acquis de conscience, car cela leur en demanderait beaucoup trop émotionnellement de prendre réellement en compte toute l’individualité de la personne qui en souffre. C’est à peu près de tout ça que Crack Cloud se veut le porte parole.

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