Big Thief, des larmes aux étoiles

Big Thief, des larmes aux étoiles

Vous ne connaissez pas encore Big Thief ? Parions que son troisième album va capter votre attention. Parce que le groupe new-yorkais déroule un songwriting éblouissant entre dépouillement folk et tension rock. Parce qu’il sort sur le mythique label 4AD (Cocteau Twins, The Birthday Party, Pixies, Deerhunter, The National, etc.). Et parce qu’Adrianne Lenker, sa chanteuse et principale compositrice, est une personnalité hors-circuit.
La rencontre prend place un matin de janvier, dans les bureaux français de son label. On observe d’abord chez la jeune femme un air distant et des traits tirés. La faute sans doute à une longue tournée pour promouvoir son dernier album solo – le très beau Abysskiss – et à des sollicitations qui n’en finissent plus à mesure que sa notoriété s’accroit. Mais le soleil d’hiver qui envahit la pièce, l’odeur du café chaud et une discussion qui s’amoncelle par petits bouts finissent par nous happer dans un entretien passionnant, tandis qu’à l’extérieur les jeux d’enfants résonnent depuis le square.
Adrianne Lenker est d’une honnêteté extrême, capable de passer du rire aux larmes. Littéralement. Ses petits yeux perçants nous fixent et nous mettent à nu. On n’exagère rien en disant qu’on est sortis de là un peu secoués. Avouons être plus habitués aux interviews où seul l’exercice promotionnel semble compter.

Entre les albums de Big Thief et ceux en solo, tu as l’air de ne jamais être à court de nouveaux morceaux. Tu composes continuellement ?

Adrianne Lenker : Oui, on peut dire ça. Composer est juste une activité naturelle pour moi. Je me contente de me laisser porter par le flow… C’est comme ça depuis que je suis petite. C’est une chose dont j’ai besoin pour me sentir connectée à moi-même. C’est très thérapeutique.

Tu te rappelles du tout premier morceau que tu as écrit petite ?

Oui ! (Rires) Il s’appelait So Little Life et parlait de combien nos vies peuvent être insignifiantes. J’avais dix ans.

C’est un très jeune âge pour aborder des sujets aussi métaphysiques en musique. Tu ne trouves pas ?

J’étais une enfant très pensive. Je n’arrêtais pas de me questionner tout le temps.

Mais pourquoi d’après toi ?

Je crois que… (elle marque une pause) Désolé, je suis encore en train de me réveiller. Je me sens vraiment fatiguée en ce moment ! Disons que mes parents étaient très jeunes lorsqu’ils m’ont eue. Ils avaient 21 ans. Ils s’interrogeaient beaucoup sur le sens de la vie, de l’univers, de leur existence. Et ils partageaient tout cela avec moi. Leur vie quotidienne aussi était difficile. Je savais qu’il y avait de la souffrance en eux. En même temps, j’étais l’aînée de trois enfants. J’étais au milieu de tout ça, avec d’un côté mes parents et de l’autre mon petit frère et ma petite sœur. Je voyais et j’absorbais tout ce qui se passait autour de moi. Mais je ne pouvais pas y faire face seule. Voilà pourquoi je me suis connectée à la musique. Dès ce jeune âge, je devais me montrer consciente et éveillée par ces expériences.

Où as-tu passé cette enfance ?

Dans le Minnesota. Là-bas, nous avons vécu dans différents endroits avec ma famille : en ville, dans les banlieues, à la campagne…

Et qui t’as appris à jouer de la guitare ?

Mon père, pour commencer. Puis j’ai eu différents professeurs.

A quel moment as-tu décidé de consacrer ta vie à la musique ? Est-ce qu’il y en a eu un ?

Oui, ça a été un choix conscient. Mais en même temps naturel. Je joue de la guitare depuis mes six ans. A treize ans, mon père m’a demandé : ‘Est-ce que c’est ce que tu veux faire de ta vie ? Je veux que tu y réfléchisses bien car c’est un travail très exigeant‘. Et oui, c’était évident : c’est ce que je voulais faire. Nous sommes allés enregistrer avec le producteur Steve Hodge (NdR, Adrianne a sorti son premier album Stages Of The Sun en 2006). A partir de là, j’ai commencé à donner des concerts, à travailler régulièrement avec mon père et d’autres adultes. Je travaillais dur pour me frayer un chemin dans le milieu de la musique. Mais vers seize ans, j’ai commencé à souffrir d’anxiété.

Pourquoi ?

A cause de cette carrière si jeune. Des gens investissaient leur argent sur moi et c’était une grosse pression. Je redoutais l’échec. Je n’arrêtais pas d’essayer d’évaluer ma créativité… J’ai donc décidé d’arrêter à ce moment-là. Je ne voulais plus de cette pression, je voulais aller à l’école et vivre les expériences des jeunes de mon âge. Aujourd’hui, je suis reconnaissante de cette chance que j’ai eue, mais je ne considère pas ce disque comme mon premier album. Il fallait que je développe mon art par moi-même, selon mes propres termes. Je suis donc allée au lycée, puis j’ai poursuivi avec l’université à Boston où j’ai étudié la pratique musicale. Et à 21 ans, je me suis installée à New-York. C’est là que j’ai sorti mon premier véritable album solo et que j’ai fait la connaissance de Buck (NdR, guitariste de Big Thief).

Pourquoi avoir décidé de former un groupe après avoir démarré en solo ?

Je préfère être une contributrice parmi d’autres. Peut-être que les choses seraient différentes si je n’avais pas connu ces expériences dont je t’ai parlées. Je ne sais pas… Être seul sous les projecteurs peut te conduire à l’isolement. Je savais qu’en poursuivant la musique, je me retrouverais en studio et sur la route, et que je gagnerais peut-être l’attention. Je ne voulais pas me retrouver seule à vivre ça. J’avais besoin d’être avec un groupe dans lequel je peux avoir profondément confiance, partager de l’amitié et de l’amour. Je sais que j’ai fait le bon choix parce que je me sens très chanceuse d’avoir rencontré Buck, Max et James. Ils sont très inspirants pour moi. Nous sommes vraiment très proches.

Je peux te confirmer qu’en vous ayant déjà vus sur scène, vous semblez partager quelque chose de très fort. Votre relation respire l’écoute et l’empathie. Était-ce important pour toi de communiquer ce type d’émotions ?

L’empathie peut te submerger. On ressent tellement d’énergie. C’est très intense. Surtout sur scène, ça me dépasse totalement parfois. (Silence) Je… Je crois que je vais me mettre à pleurer…

Et effectivement, les yeux d’Adrianne s’embuent et les larmes roulent sur ses joues. La fatigue d’une tournée solo à rallonge et l’absence de ses partenaires de groupe n’y sont pas étrangers. On marque une petite pause, on respire, on sèche les larmes et on reprend tranquillement quelques minutes plus tard.

Je suis désolée…

Mais non, ne t’excuse pas ! Pour changer, je te propose de parler de tes songrwiters préférés. OK ?

Oh, j’en ai beaucoup ! Je commencerais par Luke Temple de Here We Go Magic. C’est un garçon génial. Il m’inspire beaucoup en tant qu’artiste par sa poésie, sa musicalité… En plus, il fait tout chez lui.

C’est d’ailleurs lui qui a produit ton dernier album solo.

Oui, en effet. C’est un très bon ami. Je l’imagine parfois comme un grand frère pour moi. Mais j’étais déjà très fan de sa musique avant même de le rencontrer. Elle signifie beaucoup pour moi. Sinon, j’aime aussi beaucoup Matt Davidson de Twain. Je pense qu’il est actuellement l’un des plus brillants songwriters, comme Lomelda. Je me sens chanceuse de connaître personnellement toutes ces personnes. Je m’inspire beaucoup d’elles. Enfin, j’aime aussi des songwriters plus classiques comme Neil Young, Townes Van Zandt, John Prine, Joni Mitchell et Leonard Cohen. En termes de paroles, Leonard Cohen est vraiment le maître.

Tu t’adresses à beaucoup de personnes différentes dans tes chansons. Sont-elles réelles la plupart du temps ?

Elles le sont pour moi. Parfois, ce sont des aspects de ma personnalité. Parfois ce sont ceux d’autres personnes. Parfois ce sont directement des gens que je connais. Il m’arrive aussi d’utiliser différents noms pour une seule et même personne ou même chose. Ça évolue toujours.

Il existe également un naturalisme prégnant dans tes paroles. Tu évoques beaucoup les éléments et les forces de la nature. Tu peux m’en parler un peu ?

Je crois que cela fait partie de nous tous, même si on n’en est pas toujours conscient. Quand on se coupe de la Terre, cela peut être très douloureux. Parce même si nous avons notre propre corps, la Terre est comme un corps plus vaste qui nous abrite tous. Si tu regardes depuis l’espace, on ne fait qu’un avec elle. Elle nous nourrit. Regarde, c’est quand même incroyable que des fraises puissent sortir du sol, non ? (Rires)

U.F.O.F. est un album très épuré en termes d’arrangements. Pourquoi avoir souhaité cette approche minimale ?

On essaye de ne garder rien d’autre que ce qui est strictement nécessaire. Aucun de nous quatre dans Big Thief n’aime faire du bruit inutilement ou ajouter des tonnes de parties. C’est sans doute une manière de rester concernés par ce qu’on fait. On voulait que cet album s’écoute comme un paysage. Qu’on traverse différentes sortes d’émotions. Du type : (elle prend une voix d’enfant) ‘On monte une montagne ! Ah ! Non, ça redescend ! Ouf, maintenant on approche une rivière plus calme !‘.

Tu aimais déjà les artistes 4AD avant de signer avec ce label ?

Oui, on adore les Cocteau Twins, The Breeders… On n’aurait pas quitté notre ancien label Saddle Creek juste pour une question de business. Différents labels nous ont approchés mais c’est vraiment 4AD qui nous a convaincu. On a ressenti une connexion profonde avec eux. On a rencontré Ed Horrox (dénicheur de talents pour 4AD) et Martin Mills (fondateur du groupe Beggars). Ils étaient extrêmement gentils.

A cause de la vulnérabilité qui existe dans ta musique, je me demandais si le live était une expérience agréable pour toi…

Ça me procure beaucoup de joie, mais ça me confronte aussi. Car je ne suis pas la seule à être vulnérable en concert. Le public l’est aussi. Je vois les visages des gens, leur attention, leur énergie qui circule… On se connecte les uns aux autres comme ça. Et c’est la musique qui est au centre de cette réunion.

Lors de ton concert solo en février dernier, tu as déclaré vouloir t’installer à Paris prochainement. C’est vrai ?

Oui, c’est prévu pour septembre. J’aimerais me trouver un petit endroit romantique pour me concentrer sur l’écriture. Et puis je voudrais aussi apprendre le français.

Tu penses que ce genre d’expérience t’est nécessaire pour rester créative ?

Oui, c’est vital. Je suis attirée par l’inconnu, le mystère. Je me sens totalement happée par ça. La vie, la mort, tout ce qui se déroule entre les deux. Peu importe d’où on vient, on connaîtra tous ce même destin. Et… Et… Mince, c’était quoi déjà ta question ? (Rires) Ah oui, si j’ai besoin de voyager pour rester créative ! Je pense que rester au même endroit est aussi important. C’est une question de saison. Là, je suis dans une saison de changements. Je suis constamment sur la route depuis trois ou quatre ans. Je n’ai même plus d’appartement à moi. Je crois que la nature humaine obéît au changement et aux fluctuations. Il n’existe jamais de réelle stabilité. Et… Et… Bon en fait, pour être honnête, je ne sais plus quoi dire ! (Rires)

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