Tvivler prend le punk à rebrousse-poil

Tvivler prend le punk à rebrousse-poil

S’il vous est arrivé – et vous arrive encore – de vous laisser aller à la violence et l’émotion offertes par le post hardcore, il n’est pas impossible que vous ayez un jour vibré sous les accords de Lack, ce groupe danois qui, il y a une quinzaine d’années, contribuait lui aussi à la forte impression laissée par les musiciens scandinaves. Déjà, la voix de Thomas Buro – mélodique, tendue, à la limite de la rupture – s’imposait à chaque écoute tel un souvenir indélébile. Alors quand Tvivler, sombre formation de Copenhague plus orientée punk/hardcore, est venue à nous et que ses intonations singulières sont réapparues, le temps fut immédiatement gommé, ravivant l’enthousiasme de ré-entendre celui qui s’est tant de fois invité dans nos écouteurs.
Après une multitude de singles et Eps sortis depuis 2015, Tvivler se fait donc aujourd’hui plus officiel encore avec la sortie d’un premier album rageur, ne s’accordant que quelques respirations, toutes aussi bénéfiques que subtiles. En 15 titres expéditifs, balancés avec une urgence étouffante, et chantés dans sa langue natale, le quatuor – également composé d’anciens Obstacles et Children of Fall – s’affiche définitivement en collectif des plus soudés. Entretien de confiné à confinés.

Voilà plusieurs années maintenant que vous ne sortez que des singles et Eps. Pourquoi ce premier album arrive seulement maintenant ?

Thomas F : La vraie raison, mais aussi la plus ennuyeuse, c’est le temps. Nous avons tous des vies bien remplies avec nos obligations professionnelles et familiales. Et même si on fait au mieux pour être un groupe au sens classique du terme, en se rassemblant pour répéter notamment, nous sommes assez lents. Mais il y a aussi un côté contestataire à faire les choses ainsi, en insistant sur le temps, en le prenant surtout, et en l’utilisant au profit des choses qui comptent, qui en valent la peine. Il y a tant d’autres trucs importants dans nos vies qui se retrouvent lésés à cause des impératifs sociaux du quotidien, que prendre le temps de bien faire les choses a quelque chose de gratifiant. Donc pour répondre à ta question, l’album n’est pas en retard non, il arrive au bon moment.

Parmi ces Eps, il y a une trilogie sortie entre 2015 et 2017. Quelle était l’idée derrière ces trois disques ?

Thomas B (chant) : Il y avait deux choses. La première était de s’engager à sortir trois disques en les considérant comme une énonciation collective, et d’utiliser cette déclinaison pour développer notre dynamique de son, de composition et de groupe. La deuxième raison était l’humilité : nous avons tous joué dans des groupes, sorti des albums et beaucoup tourné. Mais au lieu de trop compter sur nos expériences, on a voulu repartir de zéro, lentement, en faisant les choses à notre propre rythme, en ne sortant pas un album complet tant que nous n’en avions pas un de totalement assumé. Du coup, ça a pris quelques années.

Thomas, tu chantes dans ta langue natale avec Tvivler. Comment ce besoin s’est-il fait ressentir ? Êtes vous surpris que le chant ne soit finalement pas clivant pour le public étranger ?

En fait, même si j’ai eu peur que ce soit le cas, je ne suis pas surpris que ca ne détourne pas tant de monde. Je pense que, au cœur de la musique, c’est plus les sonorités et la charge émotionnelle que le sens des mots qui remuent les gens qui écoutent. Quand j’ai rejoint Tvivler, j’étais assez déterminé à chanter en danois. Je crois que j’en ai même fait une sorte de condition (rires). J’ai déjà chanté et écrit en anglais, et bien que j’aime la langue anglaise – tellement riche et active – je voulais écrire et chanter dans ma langue maternelle, qui est naturellement liée à mes pensées, mes sensibilités linguistiques et mon spectre émotionnel. Quels que soient mes points de vue et opinions sur la culture danoise, c’est la langue qui me permet de comprendre le monde, d’exprimer au mieux mes idées, mes émotions et mes déclarations.
L’exemple que je cite régulièrement, c’est celui du mot danois ‘beskaffenhed’, qui se dit ‘beschaffenheit’ en allemand. En anglais, on peut le traduire par ‘nature’. La résonance émotionnelle de ces deux mots est totalement opposée selon moi, ce sont deux perspectives vraiment différentes. Je me connecte avec ‘beskaffenhed’  d’une manière beaucoup plus multiforme qu’avec ‘nature’. J’ai le même problème quand j’écris des articles scientifiques en anglais, qui est devenu la lingua franca de la science. Je ne peux juste pas exprimer mes pensées de la même façon, et tout cela m’a amené à en conclure que je pensais différemment suivant la langue que j’utilisais. J’ai donc choisi la perspective qui colle au plus près de celle notre musique. Il est question de ce pays, de ces politiciens, de cette culture. Mes paroles posent des questions difficiles sur la vie telle que nous la vivons ici. Pour cette raison, le danois était un choix évident. Pourtant, quand j’ai commencé à écrire, j’ai eu pas mal de difficultés à trouver des phrases qui fonctionnent. Je n’ai jamais connu cela en écrivant en anglais, sûrement parce que je ne maitrisais pas totalement cette langue, et que je tombais dans des généralités sans vraiment en avoir conscience. Au final, je pense que le principal plaisir d’écrire dans sa langue, c’est l’immédiateté qu’elle offre.

Au sujet de Ego, vous dites que c’est un album punk dans sa forme la plus pure, et qu’il défie les dogmes du genre, de cette culture. Pouvez vous nous expliquer plus précisément l’intention du groupe ? 

Thomas F : A t-on vraiment dit cela ? Ca sonne prétentieux donc tu as sûrement raison. Je pense que notre intention est simple et basique. Il s’agit plus d’une réaction que d’une intention. Quand on a commencé avec Tvivler, on avait tous pris nos distances avec la composition pendant un certain temps. Thomas (Burø) a travaillé avec Beautiful Burning World (drone expérimental), Morten (Ogstrup) est toujours très actif avec Town Portal et Morten Clausen, et j’ai sorti des albums de math rock avec Obstacles. Tvivler s’est présenté comme une réaction à tout cela, plutôt que comme une contestation des morceaux complexes que nous jouions avec nos autres groupes. Je pense que nous avions simplement besoin de quelque chose qui nous permette de nous exprimer d’une manière plus brute, moins filtrée. En ce sens, ce groupe est beaucoup plus corporel que les autres, plus cérébraux. Un morceau de Tvivler se fait quand on se sent bien. Donc, dans ce sens, l’intention du groupe est beaucoup plus focalisée sur l’égocentrisme que nous pourrions l’admettre. C’est notre façon de suivre une sorte de thérapie de groupe, de traiter toutes sortes de problèmes personnellement et collectivement.
Morten O : L’une des choses les plus intéressantes dans le punk en tant que genre, c’est qu’il s’agit d’une forme d’art très démocratique. Il n’y a aucune exigence d’originalité, de qualité de production ou de virtuosité technique. Tout le monde peut le faire, chacun peut utiliser ce langage de protestation, apporter sa contribution, puis le public jugera avant tout de sa sincérité. Mais l’inconvénient d’avoir cette expression bien définie est qu’elle devient dogmatique, et se calcifie dans une longue liste de choses à faire et à ne pas faire. En ce sens, le punk est également l’un des genres musicaux les plus conservateurs, ce qui est idiosyncrasique vu qu’il se veut aussi anti-conformiste. Donc nous, nous avons voulu faire un disque punk, sans aucun doute, mais sans adhérer à ce conservatisme. Nous voulions créer quelque chose qui rebute un peu les puristes.

Il y a comme un malaise qui se dégage de cet album, tant sur la forme que sur le fond. Vous parlez de courage, de défiance… Etant donné le contexte de crise mondiale actuelle, pensez-vous qu’Ego sorte au meilleur moment pour défendre vos idées ?

Thomas B : Oui. Pour paraphraser Frederic Jameson, nous vivons à une époque ou il est plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme. Notre moment est arrivé.

Dans les années 2000, Lack a fait forte impression auprès du public post hardcore français. Comment expliques tu cela ? Considères-tu cette expérience comme un fort argument au bénéfice de Tvivler ?

Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Nous avons eu la chance de beaucoup tourner en France, surtout au moment du premier album, et nous avons fait pas mal de connaissances à travers le pays. Ca a forcément compté. Je pense aussi qu’il y avait quelque chose dans l’approche de notre écriture qui nous connectait avec la scène française. Nous nous sommes appuyés sur une grande variété de sources musicales – un peu comme le fait Tvivler – qui étaient accessibles au public français. C‘est un argument étrange, je sais, mais chaque fois que nous restions chez des gens, nous regardions leurs caisses de disques et nos goûts étaient souvent identiques. Bien plus qu’en Allemagne par exemple (rire). L’ethnographie punk rock en action (rire).
Mais c’est vrai que j’ai toujours été surpris par la résonance que nous avons eu en France, comparé aux autres pays européens. Je veux dire que presque personne a écouté Lack en Espagne ou en Italie, et le Royaume-Uni a toujours été terriblement difficile pour nous. Concernant Tvivler, peut-être que nous sommes si vieux désormais que la mémoire de Lack s’estompe (rire). Mais je pense que si vous avez aimé Lack, vous allez aimer Tvivler.

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