Almeeva, tribulations d’un rêveur en Chine

Almeeva, tribulations d’un rêveur en Chine

Croisé chez Jean Jean, Sure ou Kabbel, collaborateur du pionnier Bernard Szajner, Gregory Hoepffner est un touche à tout de talent qui multiplie les initiatives, qu’il habille de ses compositions quelques publicités, séries (Drive To Survive, Shameless), les Jeux Olympiques, ou un long métrage sur l’art du bondage japonais. Le parisien opère aujourd’hui son retour à l’electro en poursuivant sa carrière solo sous l’entité Almeeva. Après quelques EPs sortis chez Infiné Music, il annonce la sortie de To All My Friends le 29 octobre prochain chez Baciami Disques : un nouveau format court produit en Suède, son nouveau lieu de résidence, en collaboration avec Christoffer Berg (Fever Ray, The Knife…) avec qui il partage désormais son studio. Volontairement libéré de tout format et de toute étiquette, il aligne 5 titres piochant autant dans l’euro dance, la house que le post punk.

Parmi eux, Ever Out Weatherall qu’il justifie ainsi : ‘Ce titre m’accompagne intimement depuis plusieurs années. Il recréé la narration d’une nuit marquante à Berlin, et ses différents lieux de passage, pour finir dans une soirée très chère à mes oreilles : la Cocktail d’Amore. Quand Andrew Weatherall est décédé l’année dernière, j’ai décidé d’enfin finir ce morceau et de lui dédier, car revisiter son œuvre m’a donné le courage d’aller au fond de ma vision d’origine : casser le format d’un titre club, mais en conservant l’énergie et la noirceur du post-punk, sans concessions.’

Mowno vous fait découvrir son clip ci-dessous, en avant-première. Il met en images une tournée en Chine sur laquelle l’intéressé revient : ‘C’est un voyage que j’ai tenté d’oublier pendant plusieurs années, tellement il m’a semblé irréel. Je n’ai pu revisiter et monter ces images que 3 ans plus tard. Aujourd’hui je les trouve porteuses d’espoir, car elles prouvent que ce genre d’aventures peut arriver à des petits groupes et artistes indé comme moi, et qu’elles ne sont pas réservées à une élite. Et sur un plan plus intime, c’était l’occasion de fermer un chapitre pour l’encadrer définitivement dans ce qu’il est : un rêve à usage unique. » Un récit passionnant à découvrir ci-dessous.

VIDEO
5821 KILOMÈTRES D'ANOMALIES

L’apogée d’un rêve immobile, et sa leçon d’humilité. Dans un pays, en perpétuelle mutation, loin de nos vieilles pierres. 5821km que j’ai tenté d’oublier, 5821km hors de la vie.

25.06.18 – GUANGZHOU

La chaleur nous embrasse, suivie des bras de Yaoke. Yaoke, c’est notre tour manager ici en Chine, qui épaule Léo, mon booker français. Yaoke, qui souhaite qu’on l’appelle ‘Coco’, s’excuse car son ‘english is very bad‘. Pour nous aussi, l’anglais est d’avantage un outil qu’une langue. Le paysage se sature d’immeubles. Au premier plan, 5 étages derrière lesquels se dressent 10 étages, derrière lesquels pointent 20 étages… derrière lesquels trônent 40 étages. Irréel. Notre hôtel est niché entre 3 autoroutes à différents niveaux, et c’est étrangement beau. Dans la jungle tropicale de la montagne Bayun, les oiseaux chantent comme des fous et les cigales sont assourdissantes. Tout est plus grand, plus fort, et plus généreux aussi, comme le festin infinissable qu’on nous offre à notre arrivée. La nuit dans le quartier Haizhu, l’immense ‘Canton Tower’ éclairée en arc-en-ciel hypnotise nos rétines inexpérimentées. De l’autre côté de la rivière Zhujiang, une marrée de buildings sous acide nous emporte dans un décor de jeux vidéos. L’air est saturé d’eau, et nos yeux saturés de lumière.

26.06.18 – GUANGZHOU

Je vis un égo-trip non désiré : l’équipe de la salle m’accueille au son de mes propres morceaux. Ma gêne est d’une banalité presque égoïste, car elle échoue à comprendre l’enjeu de cette mise en scène : m’aider à endosser le rôle d’une rockstar, ma seule raison d’être ici. La scène est très grande, et tout y est préparé avec minutie. Pendant que 5 techniciens s’affairent autour de moi, je réalise qu’une de mes machines est restée à la maison… On dit que la créativité nait de la contrainte.
Boire 2 bières pour quitter un peu son corps et monter sur scène. Le public clairsemé se rallie dès le premier morceau à mon envie d’en découdre. Les lumières flashent harmonieusement, et toute cette énergie m’amène debout sur une estrade, guitare pointée vers le ciel, comme le cliché du guitar hero que je peux temporairement être. Le contrat est honoré, un rappel est demandé. Dans un excès de confiance couplé à un manque de préparation, je leur propose de plutôt venir me rejoindre au bar. Erreur, regard caméra qui vient briser la magie. Quelques ‘fans’ s’approchent tout de même pour prendre des photos. Parfois, il est nécessaire que je me baisse, car je suis trop grand pour rentrer dans le cadre. C’est n’est pas au cadre de me suivre, la nuance est cruciale.
Pour fêter cette première soirée, le manager de la salle nous conduit dans un étrange quartier, composé d’énormes gratte-ciels entourés de chantiers. Nous longeons les constructions pour arriver devant un restaurant qui ressemble à une petite place de village, avec ses guirlandes et ses chaises en plastique sales, surplombées d’un énorme néon qui se reflète dans une marre boueuse. Les plats arrivent par dizaines, et l’équipe se presse pour nous en faire goûter la première bouchée. Les épices me brûlent le palais, mais il est impossible de s’opposer à cette débauche de générosité.
À table, la question de l’âge fascine : il faut deviner celui des autres, et surtout des étrangers que nous sommes, avec nos visages différemment marqués. Ma bière est une fontaine à 2,5 degrés perpétuellement remplie, doucement mais sûrement désinhibante. Toute l’équipe nous escorte jusqu’à notre taxi. Si c’est trop d’honneur, c’est que nous sommes trop peu habitués.

27.06.18 – XIAMEN

Les grattes-ciels se fondent en montagnes perdues dans la brume. L’avion m’offre une opportunité d’apprendre de mon erreur d’hier soir, et préparer 2 morceaux supplémentaires. La chaleur sèche de Xiamen nous envahit, bien que visuellement moins écrasante et plus verte que Guangzhou.
Coco tente de nous amener au bord de la mer. Le chauffeur se trompe, car ici toutes les adresses sont relatives, et nous dépose dans une sorte de parc privé. Un Beverly sans les Hills. Rien n’est grave, et tout nous intéresse. Nous prenons tous les trois un vélo en libre service pour longer le bras de mer. Il fait une chaleur à crever pour nos corps d’européens, la sueur me brûle les yeux.
Autour de nous, des grillons assourdissants remplissent l’espace sonore, tels des animaux synthétiques. En face, à l’autre bout de la baie, se trouve la plage que nous cherchions à atteindre. Entre elle et nous, trône une statue d’un héros marin bodybuildé dans l’eau.

La salle est si récente que Coco ne l’a jamais vue. Elle se trouve au 4ème étage d’un grand immeuble de bureaux tout neuf, au milieu d’une zone d’activité où tout semble en construction intensive. L’équipe se montre incroyablement accueillante et serviable, comme si j’étais le premier artiste à jouer ici. Le son est fort, horriblement fort. Ce soir, il y a un groupe de première partie. En général, c’est plutôt moi la première partie. C’est très étrange de les voir jouer avec mon affiche de tournée – sur laquelle on voit mon visage – projetée en énorme derrière eux. Mon set se déroule sans accroc, et le public se lâche progressivement. Au moment le plus intense, le son est tellement fort que les gens finissent par sortir de la pièce. Je les comprends, pour moi aussi la pression sonore est telle qu’elle en devient douloureuse. La salle se repeuple pour le dernier morceau. Le groupe de première partie m’offre un très beau t-shirt, que je porte toujours depuis. Nous faisons quelques photos souvenirs pour capturer ce qui semble avoir été pour tout le monde un bon moment.
La coutume se met en route, et nous trinquons avec un alcool absurdement fort, le ‘chinese wine’. Je peux à peine en avaler une gorgée, pendant que les locaux s’enchainent des verres entiers. Les plats arrivent un par un, à l’infini. Comme hier soir, tout le monde se presse pour nous servir les premiers, dans un flux de générosité continu. La nuit s’installe et la fête aussi. L’un des employés de la salle nous appelle un taxi, et nous raccompagne à l’hôtel, jusque dans nos chambres. Une dévotion qui serait malvenue dans notre pays, mais qui demande acceptation ici.

28.06.18 – HANGZHOU

L’aéroport d’Hangzhou est une folie architecturale. Sur la route, des centaines et des centaines d’immeubles d’habitations horriblement austères, entre délabrement et construction inachevée, défilent en boucle. Vision irréelle et dérangeante.
L’arrivée à Hangzhou nous berce. La rêverie est interrompue par un scooter qui manque de nous percuter à contre-sens. Il est suivi d’une dizaine d’autres. Coco, qui habite ici, n’est pas surprise : c’est ‘la rue du contre-sens’. Notre hôtel du jour illustre bien la passion des chinois pour le marbre : sols, meubles, et fontaine de marbre avec une boule en marbre qui tourne à l’infini dans l’eau.

Coco nous confie à une amie pour l’après-midi. Chen Xi est une jeune et timide étudiante en japonais. Elle nous emmène voir un immense lac, si étendu qu’il compte un archipel d’îles. Nous sommes les seuls occidentaux, bien que l’endroit soit très touristique. On passe devant la fameuse étendue de fleurs de lotus, vue partout en photo à l’aéroport. Le calme est salvateur. Nous prenons un bateau qui nous amène sur l’une des îles, qui compte elle-même un lac miniature en son sein. Tout cela est très mignon, un peu trop pour être vrai.
L’équipe semble un peu froide et agacée que notre charmante excursion nous ait mis en retard. Je m’excuse, sans réponse ni réaction pendant les quelques heures à tuer avant le concert. Alors je m’applique à signer le mur du backstage comme dans chaque salle, bien que je connaisse l’inutilité de cette pratique.
Ce soir, c’est un DJ qui assure la première partie. Il joue avec talent, mais beaucoup trop agressivement pour le public présent. Les morceaux de mon set s’enchaînent avec une réaction modérée. Je tente un vieux titre, lui aussi trop violent pour l’occasion. Parfois l’air ne se connecte pas comme il le devrait entre les humains. On me réclame étrangement un rappel. Pardon : les filles du premier rang me réclament un rappel. ‘I’m afraid I only got hard songs left’. Ça n’a pas l’air de les gêner. La ‘House of God’ fait son effet et brise enfin la glace.

29.06.18 – SHANGHAI

À travers la vitre du train, les toits reflètent une teinte dorée. Et des immeubles en construction par paquets de 20, suivis d’immenses maisons individuelles au style ostentatoire. Tout est baigné d’un brouillard gris. Le nuage de pollution m’endort. Je me réveille dans une voiture dévalant une petite rue bordée d’arbres. Une vision réconfortante pour des yeux d’européen.
Mon compagnon, qui est amoureux de cette ville, aimerait être là avec nous. Il m’a envoyé une farandole d’adresses à visiter, et je ne sais que choisir. En essayons de nous rendre à la fameuse ‘concession française’ dont j’ai tant entendu parlé, nous arrivons devant un parc rempli des personnes âgées qui dansent en couples. Coco nous dit que c’est courant, et c’est émouvant.
La salle est encore très grande pour mes habitudes DIY. ‘On attend du monde ce soir’. La soirée est lancée par un couple de DJ : une lolita kawai japonaise et un jeune américain en t-shirt oversize balancent des morceaux improbables et étonnamment cools. Derrière eux, l’écran LED fait tourner une animation 3D typée 90’s et PC Music. Le stress monte. Une ovation du public rythme mes premiers pas sur scène, et m’invite à m’oublier. Mon laptop tente de me ramener sur terre en me rappelant qu’il est trop vieux pour toutes ces vibrations, mais je suis déjà trop haut. Le boulevard de fête se déroule. Je saute dans le public pour chanter What Is Love, comme j’ai vu tant de chanteurs.euses le faire. Et à cet instant précis, je songe à quel point cette action est aux antipodes de ma personnalité. Pense surtout à chanter juste, ce sera mieux.

Sortir de scène, c’est tout un art : la limite entre ‘bravo c’était génial’ et ‘allez casse toi on t’a assez applaudi’ est ténue. Je reviens un peu trop vite derrière mes machines lorsqu’on me réclame un ‘encore’. Ma petite fête supplémentaire semble ravir l’audience. Une deuxième vague de ‘encore’, plus timide et sans conséquences, souligne l’un des plus beaux concerts de ma petite vie.
Avec Léo, nous avons envie de prolonger le plaisir. Mes nouveaux amis locaux nous aident à choisir les meilleurs clubs. À côté de nous, quelques fans se sont joints au cercle de discussion, mais sans participer. Ils.elles attendent que la discussion se finisse pour se présenter : je connais si bien cette situation. Si il y a un bien un soir où je suis passé de l’autre côté, c’est celui là. Situation temporaire, à saisir et serrer très fort.
Coco ne peut pas nous accompagner, car son meeting s’éternise. Son travail a mille visages, et aucune limite de temps. Pas facile de faire arrêter un taxi sans elle. Un vieux chauffeur a pitié de nous, mais ses yeux fatigués n’arrivent pas à déchiffrer l’adresse sur mon téléphone. Il part quand même, le corps n’étant pas une prison ici. Le portier du Peninsula nous escorte hors de notre taxi pourri. Au 14ème étage, la vue est encore plus incroyable que dans mon imaginaire. Nous sommes dans un autre monde, visuellement et socialement. Nous prendrons deux cocktails délicieux, avec un zeste d’impression de richesse, merci. L’air est plus frais, et l’espace est infini.

Notre deuxième taxi sait parfaitement où nous allons. On se précipite dans sa caisse cabossée, comme on saute du grand plongeoir : en trébuchant. Notre ami est un pur psychopathe du volant. Il ne va pas juste beaucoup trop vite, en jouant à Clash of Clans sur son téléphone. Non non, il grille absolument tous les feux rouges, et particulièrement quand des voitures arrivent à contre-sens. Son compteur fou nous charge 5 fois plus que tous les autre taxis. De toutes façons, nous avons quitté la vie réelle depuis quelques heures déjà. Au Baron, l’ambiance est agressive. Le DJ enchaine les morceaux détestés, pendant que les touristes ‘payent leur bouteille’ en chemise trop blanche et trop ouverte. On hésite à rentrer, mais on a qu’une vie chinoise.
À l’intérieur du club ‘All’, c’est moins bondé, beaucoup plus beau, et ça sonne beaucoup mieux. Le DJ anglais arrive à me faire aimer du gabber. Le dancefloor est plongé dans le noir, et seule une faible lumière rouge éclaire les DJ. Pas de visages, pas de différences, que des silhouettes qui dansent, chacune à leur manière. C’est là où je devais être ce soir, car les clubs me font peur autant qu’ils m’attirent, et celui là pose son curseur droit sur mon coeur. Un DJ chinois nous achève avec des morceaux indescriptibles. Je ne comprend pas ce qu’il se passe, mais tout me parle.
Un tuk tuk propose de nous ramener. J’ai l’impression de tomber sous les voitures toutes les 2 secondes, et le pot d’échappement me fait tousser en boucle. Le fou rire est permanent.

30.06.18 – BEIJING

Le réveil mécanique, celui où il ne faut pas réfléchir, et se battre contre son corps qui hurle intérieurement. Ne rien oublier, mais avoir tout préparé la veille. Ah non. J’ai rangé ce truc ? Non. Et là ? Toujours pas. Taxi, essayer de dormir. Gare, très grande gare. Faire la queue. Attendre. Attendre longtemps. Billet. Train. 1h. 2h. Pas dormir. 3h. 4h. Ecrire ce journal de bord. 5h. 6h. Welcome to Beijing.
Je suis presque déçu de ne pas être écrasé de monde à la gare. Je pensais arriver dans la plus grande mégapole au monde. Elle est en réalité si étendue que sa densité n’est pas palpable. Au milieu de grands buildings austères, nous roulons dans une rue toute droite qui semble ne jamais finir. Une visite éclair de Tien Anmen nous est proposée. Tout est immense. La cour du palais est si grande qu’elle ressemble à une ville miniature. Sa beauté a été tellement refaçonné pour les flux touristiques qu’on se croirait à Disneyland.
Retour dans la rue infinie, à l’architecture brutaliste. Après quelques tentatives d’adresses relatives manquées, nous arrivons dans la photo témoin. La pluie se met à tomber dès que nous passons la porte du lobby. Le chauffeur nous fait un gros high five à distance en rigolant.

La salle où je vais jouer ce soir est entourée de restaurants à thème. L’immense zone commerciale est bondée de spectateurs, venus voir un chanteur à succès, un championnat de jeu en ligne, et un match de coupe du monde. Le son est beau, très précis et équilibré. Je félicite plusieurs fois l’ingé son, qui s’en fiche éperdument. Nous faisons la rencontre de l’artiste qui ouvre la soirée, un américain qui habite depuis 9 ans à Beijing avec sa petite amie chinoise, elle aussi musicienne. Ils me parlent de leur vie ici, et je leur parle de jouer dans différents pays, en France, aux État-Unis, au Japon… Je me rend compte que depuis quelques années, c’est ma vie. Je voyage avec mes amis, parfois seul, pour aller jouer ma musique partout où on me laisse le faire. Je m’y suis habitué, et pourtant je ne devrais pas. Dans chaque endroit, il y a toujours une nouvelle galère, et toujours des solutions pour s’adapter.
J’ai du mal à rentrer dans la danse, malgré un lightshow parfaitement calé sur mes morceaux. Le public est une rangée de téléphones statiques, appliqués à capturer une curiosité qui rêverait d’être un beau moment. Mes mouvements deviennent plus mécaniques face à cette vérité. Nous sommes tous là pour des raisons différentes, et je ne parviens pas à les faire s’embrasser. Mes 1h40 de sommeil se transforment en erreurs, et les moments intenses sont durs à tenir. L’expérience des 4 dates précédentes me permet d’assurer un minimum, mais je sors de scène exténué et déprimé de ne pas être à la hauteur de cette ville. En loge, les employés du Bureau de la Culture viennent me féliciter, et je me retiens de toutes mes forces de m’excuser. Le directeur de la salle fête son anniversaire ce soir, et nous invite à trinquer. L’ingé son impassible m’offre finalement des émotions : il vient me dire qu’il a vraiment aimé le concert. Il était simplement déçu de ne pas pouvoir travailler sur sa table de mix, car mon son était déjà ‘parfait’. Merci pour ce petit câlin mental imprévu.

01.07.18 – CHONGQING

Le soleil voilé teinte la ville d’une étrange lumière jaune. Nous laissons au sol un épais brouillard gris. Depuis le début de cette tournée, la mention de Chonqching a appelé des avertissements : attention à la chaleur, attention à la nourriture trop épicée, attention à la police qui va peut-être vous interroger après le concert. Nous croisons les habituelles grappes d’immeubles d’habitations beiges, grises, et déprimantes. Elles nous entourent à perte de vue, sur des kilomètres et des kilomètres de route. C’est une vision d’enfer. Imaginer que tant de personnes puissent habiter ici me terrifie. Au fur et à mesure des ponts, l’architecture devient plus extravagante. L’Empire State Building a voyagé jusqu’ici, a muté en double siamois, et s’est fait entièrement dorer. Les rues deviennent biscornues et bordéliques, avec des dénivelés intenses. Ma chambre du 32ème étage me donne le vertige. Autour de moi, ça monte encore bien plus haut, dans la chaleur étouffante.

‘Bonjour’. L’un des techniciens nous accueille en français. Le confort de la langue me permet de tenter des nouvelles choses excitantes au sound check. Coco nous briefe une dernière fois sur quoi dire et quoi faire si des policiers nous interrogent. Les heures passent… et puis le concert est tout simplement annulé. La police nous interdit de jouer ce soir. Nous trinquons tous ensemble à cette situation inédite. Personne ne sait comment réagir. Pendant qu’on cherche à meubler le silence, Coco nous presse hors de la salle. Pas le temps de remballer les instruments : la police arrive maintenant, là tout de suite. Les raisons de ce petit jeu du chat et de la souris sont multiples, et seraient compliquées à expliquer ici. La situation va bien au delà de ma petite personne et de ma musique.
Coco est profondément gênée et désolée. Et nous sommes profondément reconnaissants qu’elle soit là. Nous nous cachons tous les 3 dans le quartier, en attendant de pouvoir retourner à nos affaires. Comme souvent dans ces moments de galère, les discussions deviennent plus personnelles. Les liens se renforcent dans l’adversité. On parle de nos enfances, de nos peurs, de l’hypothétique vie extra-terrestre, de la mort. Difficile d’être plus intime.
Le gérant de la salle et l’un des employés se joignent à nous pour diner, et sublimer notre infortune. Nous les suivons dans un célèbre restaurant, réputé pour son ‘hot pot’, la spécialité locale. En quelques mots : faire bouillir tout et n’importe quoi dans une triple marmite bourrée de piment. Léo décède en quelques bouchées. Nous trinquons à l’infernal ‘chinese wine’, l’arme de destruction d’œsophage à 80 degrés. La devinette des âges revient au galop, et tout le monde se donne gentiment moins d’années d’existence. Nos différences culturelles sont discutées avec bienveillance. Nouveaux amis, nous espérons vous revoir sous un meilleur soleil.

02.07.18 – CHONGQING – GUANGZHOU

Avant de partir, Coco nous emmène au dessus de la ville en téléphérique. Hier soir, le directeur de la salle qui est aussi son ami, avait besoin de réconfort, et elle est restée tard avec lui. Sa voix cassée accuse le coup, mais la barque est toujours insubmersible.
Le gris du ciel se confond avec le beige du fleuve, mais l’architecture de la ville est si débridée que la vue ne peut qu’impressionner. Certains immeubles affichent fièrement leur ego-trip de milliardaire. Je me régale à les filmer depuis la fenêtre de la cabine.
Nous quittons Chongqing sous une tempête de klaxons, de priorités à droite aléatoires et de dépassements interdits. Coco nous laisse à notre terminal, car elle repart pour Hangzhou. Elle recommence à travailler dès ce soir. Et moi, je retrouverai mes collègues dès demain matin. On se serre fort et on se promet de se revoir, pour des concerts ou simplement pour rigoler.
Hier soir au diner, elle nous disait en blaguant : ‘You HAVE to cry at the airport when we say goodbye!!‘. Je lui ai répondu : ‘Don’t worry Coco, if I don’t cry outside, I will cry in the plane. I always do‘. I did.

Merci à Léo et ‘Coco’ Yaoke, les principaux acteurs de ces lignes. Éternellement reconnaissant que ma musique ait pu se retrouver en tête d’affiche à l’autre bout du monde.

Almeeva


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