Coups de bulles en été – L’actualité BD

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Amis juillettistes et aoûtiens, il ne vous reste plus qu’à croiser les doigts pour qu’on ait un temps de merde cet été (l’inverse serait étonnant, me direz-vous) car vous n’aurez guère trop de deux mois pour lire toutes les merveilles qu’on vous a dégottées pour ces Coups de Bulles estivaux.

okla« Oklahoma Boy »
Thomas Gilbert
Manolosanctis
19 x 27 cm
49 pages
www.manolosanctis.com
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On démarre avec une initiative originale. Depuis peu, une nouvelle maison d’édition participative – rien à voir avec Ségolène à notre connaissance – a ouvert ses portes sur la Toile: les dessinateurs de tout crin peuvent en effet y poster en ligne leurs œuvres pour les partager avec le public. Et les albums les plus plébiscités pourront même finir par être publiés sur papier. Tout cela est très bien expliqué sur le site de Manolosanctis, allez donc y faire un tour. Ça vous donnera qui plus est une idée du fourmillement de talents qui ont encore du mal à se faire publier dans notre pays (comme quoi le milieu musical n’a rien inventé en terme de carrières avortées). L’Histoire nous dira si Thomas Gilbert en fera une, de carrière. En tout cas, son « Oklahoma Boy » constituera une carte de visite tout à fait honorable. Perdu dans le trou du cul des Etats-Unis, un petit garçon vit seul avec son bigot de père depuis le décès brutal de sa mère alors qu’il était encore un bébé. Aveuglé par les dogmes paternels, il est parfois difficile de voir la vérité en face. Encore une fois, on regrette que cette histoire ne soit pas développée sur une longueur plus conséquente (on a pourtant vu les bijoux que ça pouvait donner avec le « Essex County » de Jeff Lemire) mais le dessin faussement gauche et le ton rentre-dedans du récit laissent penser qu’on retrouvera Thomas Gilbert dans un futur proche. On ne priera pas pour lui, mais le cœur y est.

afrique« L’Afrique de Papa »
Hippolyte
Des Bulles dans l’Océan
29 x 22 cm
48 pages

www.des-bulles-dans-l-ocean.com
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Voici un livre qui va vous mettre en colère. Avec « L’Afrique de Papa », Hippolyte signe en effet un carnet de voyage pour le moins singulier et courageux. De visite au Sénégal où il rend enfin visite à son père qui s’y est installé depuis quatre ans, le photographe et dessinateur réalise que son géniteur se comporte comme au bon vieux temps des colonies, trop heureux d’être à la retraite au soleil pour réaliser le racisme puant dont il fait preuve à longueur de journée. Entre tourisme sexuel et profit de la misère d’autrui, le lecteur se sentira lui aussi de plus en plus mal à l’aise au fur et à mesure qu’il découvrira l’ampleur de la gangrène intellectuelle qui règne parmi les Blancs du village. Hippolyte a eu l’intelligence de rester un peu en retrait, sans chercher à porter un quelconque jugement, préférant plutôt laisser la bêtise, l’arrogance et l’auto-complaisance de son père et de ses amis devenir insupportables d’elles-mêmes. Ce qui renforce finalement son effet. La présence de photographies (magnifiques!!) au milieu des planches accentue par ailleurs le côté reportage de cet album, et nous oblige à ne pas oublier qu’on n’est malheureusement pas dans une fiction caricaturale. Soulignons aussi le remarquable travail sur les couleurs du dessin qui mettent d’autant mieux en valeurs ces clichés en noir et blanc. Vous l’aurez compris, ce livre sera un des indispensables de l’année, histoire de ne jamais oublier que la bêtise humaine guète partout où on n’y fait plus attention. Ceci dit, on imagine quand même les repas de famille plutôt tendus du côté de chez Hippolyte depuis la sortie de cet album. Sans parler de l’héritage. Du coup, achetez ses livres!!

parfun« Le Parfum des Olives »
Hugues et Edmond Baudoin
6 Pieds Sous Terre
18,5 x 24 cm
64 pages

www.pastis.org/jade
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Heureusement, il existe des relations père/fils un poil plus heureuses. C’est le cas pour ce livre, un carnet de voyage également, par Hugues et Edmond Baudoin. Edmond Baudoin, le père, est un dessinateur français reconnu depuis le début des années 80, plusieurs fois récompensé à Angoulême, et ayant publié quantité d’albums chez les meilleurs éditeurs et revues. Hugues Baudouin, le fils, est un acteur de théâtre un peu bohème et rêveur. En 2001, ce dernier décide de partir quasiment sur un coup de tête en Terre Sainte pour essayer de comprendre comment le théâtre arrive encore à survivre au milieu d’un conflit armé qui semble inextricable. Hugues interviewera donc des hommes et des femmes de théâtre des deux côtés de la « frontière », côtoiera les gens de la rue, essayera de saisir l’insaisissable. Il prendra ainsi beaucoup de notes au fur et à mesure de ses rencontres, notes à partir desquelles son père fera ensuite les dessins de gens et de lieux qu’il n’a pas vus personnellement. Et c’est cette dichotomie qui donne le véritable ton de l’album, le père commentant souvent les notes de son fils, apportant ainsi une légèreté fort bienvenue vu la teneur du propos. Et si « Le Parfum des Olives » en disait finalement davantage sur l’intimité entre un père et son fils que sur le conflit israélo-palestinien?

chemins« Les Chemins de Traverse »
Soulman et Maximilien Le Roy
La Boîte à Bulles
64 pages

www.la-boite-a-bulles.com
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On reste au Proche-Orient. Deux dessinateurs français au style radicalement différent, Maximilien Le Roy et Soulman, se sont associés sur un même album pour montrer qu’une autre voie que la violence était possible pour résoudre ce conflit que plus personne ne semble pouvoir (vouloir?) arrêter. Soulman et Le Roy illustrent chacun leur tour le témoignage de deux hommes – un Palestinien et un Israélien – qui ont décidé de ne pas suivre le chemin que leur gouvernement respectif a choisi pour eux. Malgré une famille décimée par l’armée adverse, Osama Abu Ayash est en effet membre du forum « Le Cercle des Parents » qui rassemble des familles des deux bords souhaitant en finir avec la violence qui tue leurs enfants. Matan Cohen est un jeune militant israélien du mouvement « Les Anarchistes contre le Mur », considéré comme de véritables traîtres par les sionistes. Le récit de ces deux hommes, forcément bouleversant, redonne un peu d’espoir sur l’issue de cette guerre quasi-civile, même si l’on sait bien qu’ils sont encore trop minoritaires chacun dans leur camp. Mais il est toujours bon de lire que la vérité est plus complexe que ce que les JT veulent bien nous montrer en quelques images commentées. Le livre s’achève par un passionnant entretien avec Michel Warschawski, écrivain spécialiste de la question israélo-palestinienne. Un des livres importants pour mieux comprendre les enjeux de ce conflit majeur de l’Histoire moderne.

food« Foodboy »
Carol Swain
Editions Ca et Là
19 x 26 cm
84 pages

www.caetla.fr
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Deux amis d’enfance : Ross, charismatique et marginal, et Gary, paumé mais  dévoué. Le premier s’écarte de plus en plus du monde civilisé. Le second tente par tous les moyens de garder son pote parmi les humains. En lui apportant de la nourriture dans la forêt notamment, et en lui racontant son quotidien. Mais sera-ce suffisant? Le coup de crayon de la dessinatrice anglaise Carol Swaim est absolument parfait pour suggérer la dureté de la vie perdue au fin fond du Pays de Galles, exsangue et désabusé après des années de Thatchérisme. Les visages sont burinés par la misère, hostiles comme le relief environnant. On regrette presque de ne pas pouvoir entendre l’accent prolo gallois. Sur fond de crise sociale, Swaim dépeint donc une étrange histoire d’amitié, où le salut de l’autre devient parfois plus vital que sa propre existence. Peut-être pas le livre à commencer si vous devez partir faire un apéro délire au bar du camping juste après, mais le compagnon idéal des journées moroses où tout à un petit air de « monde de merde ».

sublife« Sublife »
John Pham
Editions Cambourakis
18 x 25 cm
64 pages

www.cambourakis.com
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Si vous aimez les galeries de personnages déglingués des films de Larry Clark (« Kids », « Bully », « Ken Park »…), vous devriez alors particulièrement apprécier cette bande dessinée. Le dessinateur californien John Pham réunit en effet toute une bande de névrosés  pas loin d’être flippants (du type qui se délecte des mauvaises odeurs au vieux prof dépassé qui oublie ses malheurs dans la masturbation, en passant par les deux oncles nazis ou une droguée à vilaine peau…) pour tricoter une histoire où les différents personnages prennent peu à peu leur place. On sent tout de suite que Pham a lu ses plus illustres compatriotes (Chris Ware et Daniel Clowes en tête) mais on se prend néanmoins très vite à la lecture de « Sublife ». L’humour parfois à la frontière de l’absurde plaira aussi aux inconditionnels des « South Park » and Co. Seul petit bémol, nous n’avions pas fait attention au fait qu’il s’agit d’un premier volume (on essaie dans la mesure du possible de vous parler de one-shots ou de diptyques, histoire de pas vous embarquer dans une série interminable qui deviendrait – fatalement? – décevante). Le second est a priori prévu pour début 2011. Personne ne sait trop encore combien suivront et surtout combien de temps nous devront attendre entre chaque tome. Croisez les doigts!

colline« La Colline Empoisonnée »
Freddy Nadolny Poustochkine
Futuropolis
19,5 x 26,5 cm
352 pages

www.futuropolis.fr
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Difficile de résumer cet album de Freddy Nadolny Poustochkine. L’auteur mêle les histoires de deux petits garçons – un jeune novice cambodgien et un écolier français – qui se croisent néanmoins malgré les milliers de kilomètres qui les séparent l’un de l’autre. Toujours entre rêve et réalité, « La Colline Empoisonnée » revient ainsi sur un épisode important de l’Histoire du Cambodge (la prise du pouvoir par les Khmers rouges en 1975) mais mieux vaut être déjà spécialiste de la question pour tout capter. Ceci dit, le récit historique ne semble pas forcément être la priorité du dessinateur. On le sent davantage concerné par la force du rêve, l’innocence, l’insouciance de la préadolescence. On conseillera plutôt ce livre aux amateurs de lectures poétiques puisqu’on peut quand même assez facilement perdre le fil du récit. Reste que – Editions Futuropolis oblige – l’objet est de toute beauté (grain du papier, sobriété du dessin, couleur, mise en page, etc.).

parenthese« La Parenthèse »
Elodie Durand
Delcourt
224 pages

www.editions-delcourt.fr
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Et si notre humanité n’était définie que par nos souvenirs? C’est une des questions qui nous taraudent une fois « La Parenthèse » refermé(e). Cet épisode autobiographique de la vie d’Elodie Durand met la chair de poule. Sans savoir comment ni pourquoi, la vie de cette dessinatrice a basculé dans le noir complet quasiment du jour au lendemain. Une maladie que personne n’arrive trop à définir empêche ainsi la demoiselle de garder le moindre souvenir des choses qu’elle fait au quotidien, la plongeant dans un ostracisme physique et cérébral qui confine à la folie. Des années de souffrance, de dépendance aux autres, de traitements radicaux, de remises en question et de solitude pour que la maladie reparte presque comme elle était venue. Elodie Durand signe un livre profondément humain, qui ne recherche ni la pitié du lecteur ni l’explication scientifique. On retient surtout que la vie ne tient à pas grand chose et que c’est sans doute pour cela qu’elle vaut la peine d’être vécue pleinement. Et que l’Art – ici le Neuvième – permet toujours de baliser les chemins les plus tortueux.

desarmes« Les Désarmés »
Mezzo et Pirus
Drugstore
21,5 x 30 cm
104 pages

www.drugstorebd.com
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Une petite ville paumée des Etats-Unis, avec sa mafia locale, son sheriff corrompu, ses histoires de familles enterrées. Et un casse de banque qui se prépare. Non, deux casses en fait. Qui risquent même de se marcher sur les pieds. « Les Désarmés » est un formidable polar, qui use intelligemment du flashback pour mieux nous amener là où il l’entend. Mezzo (le dessinateur) et Pirus (le scénariste) font semblant de réunir tous les clichés du genre pour mieux les dynamiter et surprendre le lecteur avec des rebondissements explosifs. Comme cette relation ambiguë entre l’un des braqueurs de banque de retour au bercail et sa mère de petite vertu que les Bee Gees auraient sans doute résumée par un « Œdipe is your love? » fort à-propos. Les angles de vues lorgnent vers la narration cinématographique et les couleurs sont véritablement superbes. Bref, le genre de BD que vous vous relirez juste pour le plaisir, comme on se re-mate un bon vieux film pour la énième fois quand il n’y a rien à la télé. Idéale pour les vacances, donc.

Bonne lecture et bonnes vacances à toutes et à tous! Prochains coups de bulles en Septembre!

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Une réponse à Coups de bulles en été – L’actualité BD

  1. mehdi 9 août 2010 à 23 h 57 min #

    Une bien belle chronique pour une bien bonne sélection. Merci pour l’aiguillage, je cours dès demain m’en choper quelques uns…

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