Zoom : Wax Tailor

Il y a quelques mois, à l’occasion d’un festival, nous avons coincé Wax Tailor pour un petit blind test de derrière les fagots. Le bonhomme se trouve être plutôt doué pour l’exercice et surtout intarissable lorsqu’il doit parler des musiques qu’il aime…

A ce stade du morceau, je peux pas encore te dire si c’est « Le Monde De Demain » ou l’original de Marvin Gaye… (il commence à rapper le morceau en même temps que Joey Starr…) Je vais pas te le rapper entièrement, t’inquiètes pas… Mais je connais le texte par coeur! Ca me pose parfois question, d’ailleurs… Comment on arrive à se rappeler des trucs d’il y a quinze ans alors qu’on retient rien de ce qui sort d’aujourd’hui? C’est peut-être les premiers signes qu’on est en train de devenir un vieux con, non?

Finalement assez peu de gens savent que tu viens de là… Tu as été très actif au niveau de la scène rap française (dans le groupe La Formule)… Même si la plupart des gens t’ont découvert avec ce nouveau projet plus downtempo…

C’est sûr… J’ai commencé à faire du rap en 1990, donc ça commence un peu à dater… J’ai commencé à en écouter en 1986, j’étais encore gamin… C’était une époque où je me cherchais pas mal, j’écoutais des tas de trucs différents, puis vers 1988, j’ai commencé à en écouter vraiment beaucoup grâce à des connections que j’avais en Angleterre… Le déclic, ça a dû être le « It Takes A Nation To Hold Us Back » de Public Enemy, et ensuite plus encore leur « Fear Of A Black Planet »! Je me revois encore écouter « Fight The Power » en 1989 et halluciner… A l’époque, j’écoutais des émissions spé à la radio, mais je dois avouer que les rappeurs français me cassaient un peu les couilles… Les trucs style Lionel D, tout ça, bof… Malgré tout le respect que j’ai pour ce qu’ils apporté. Et puis quand Assassin, NTM et IAM ont débarqué, ça a changé la donne, et ça m’a donné envie de m’y mettre aussi.

Donc tu es toi aussi un enfant de la « Rapline » sur M6, présenté par Olivier Cachin?

Grave!! D’ailleurs, c’est marrant, j’ai fait une conf’ de presse où il était présent il y a pas très longtemps, et je lui ai demandé comment il expliquait qu’il y a quinze ans, il pouvait avoir une émission entière sur le hip hop quand ça ne représentait alors presque rien dans le paysage culturel français, alors qu’aujourd’hui, c’est un business monstrueux, et ça a complètement disparu du PAF… En même temps, ma question était un peu stupide dans le sens où M6 n’est plus du tout la même chaîne qu’il y a quinze ans, donc faut pas rêver. Donc oui, je suis clairement un enfant de la « Rapline », j’ai même encore mes vieilles VHS sur lesquelles j’enregistrais les clips…

Et quel regard portes-tu aujourd’hui sur le rap français? Y a des choses qui te parlent encore?

J’ai vraiment arrêté le rap en 2001. J’en faisais depuis plus de dix ans, j’ai dû sentir la fatigue, le manque de motivation dû aux galères… J’avais monté un label en 1998, donc j’ai connu le parcours du combattant d’un label indé où tu bosses à côté, où tu sors un disque tous les six mois/un an suivant les thunes que t’as réussi à économiser, qui se prend une veste sur une sortie, etc. Ca m’a usé. J’avais 25 ans passés, j’allais sur mes 30, et je me rendais compte que l’audience était toujours des gamins de 15 ans qui n’étaient pas du tout en phase avec ce que j’avais envie de dire. J’étais d’une génération où le texte était super important, le côté rap conscient, tout ça… Je pense que sur le fond, mon travail était tout à fait respectable, mais musicalement je t’avoue que j’arrivais pas à aller vraiment au bout de mes idées, y avait toujours un truc qui ne collait pas, donc à la longue, j’ai un peu lâché l’affaire. Du coup, j’étais un peu blasé par cette scène ravagée par Skyrock pendant plusieurs années. Mais, aujourd’hui, je n’ai plus du tout cette sensation. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, quand on parle de hip hop français, on ne parle pas uniquement de rap français, et ça fait du bien. On a maintenant des producteurs, des turntablists avec les Birdy Nam Nam ou les Coup2Cross… La scène s’est énormément élargie, il s’est passé beaucoup de choses! L’album de Rocé, par exemple, m’a claqué. C’est sans doute l’album que j’ai jamais réussi à faire… Après, même si je suis pas à bloc sur tout, je trouve intéressant qu’un groupe comme Hocus Pocus existe, que Oxmo Puccino se soit risqué à faire un album concept… Tout ça prouve que la scène mûrit, et surtout qu’elle s’émancipe vraiment du grand frère américain.

Et Puzzle?

Oui, je trouve ça vachement bien! Je devais d’ailleurs produire un titre sur leur album mais ça n’a pas pu se faire pour des problèmes d’emploi du temps. Et il y a sans doute plein d’autres trucs mortels auxquels je ne vais pas penser à l’instant. En même temps, c’est aussi un des problèmes du rap français: il y a pléthore de trucs complètement inintéressants qui finissent par cacher tous les groupes intéressants. Et vu que j’ai plus du tout le nez dedans, je passe sûrement à côté de plein de trucs bien… Après je surveille toujours les anciens comme Kohndo, des gens comme ça.

Portishead!!

Quand ton premier single, « Our Dance », est sorti, plein de gens pensaient que c’était un nouveau morceau de Portishead… C’est flatteur ou ça finit par énerver?

Non, non, ça ne m’énerve pas du tout… Après, c’est marrant, parce que pas mal de gens m’ont dit à la sortie du premier album « Ouais, c’est pas mal, ça serait sorti en 1997, je dis pas, mais là, c’est un peu après la bataille, tout ça… ». Ce qui est drôle, c’est que ce morceau date justement de 1997… Mais c’est pas le plus important. Les gens ont cette manie de tout vouloir dater. Pour moi, la musique, elle te touche ou elle te touche pas, point barre. On s’en fout que l’abstract hip hop, c’est soi-disant terminé… Et puis j’assume d’autant plus la comparaison avec Portishead qu’elle est justifiée. On me parle aussi souvent de Dj Shadow par exemple… J’adore ce que fait ce type, y a pas de problème, après je pense pas m’être jamais inspiré de lui, ou de The Herbaliser, RJD2, toute cette scène-là. J’écoute très probablement les mêmes groupes qu’eux, on partage sans doute beaucoup de sources d’inspiration, mais je me suis jamais inspiré de leur travail, même si encore une fois j’aime beaucoup ces groupes. Alors que Portishead, sincèrement, ça a été un trauma pour moi quand c’est sorti!! Pour tout te dire, j’ai découvert ce truc complètement par hasard, parce que je pensais que c’était du rap ricain, vu que je l’avais trouvé dans un bac import et qu’à l’époque j’achetais tout comme un furieux. Je suis arrivé chez moi, et j’ai dû scotcher toute la nuit là-dessus, à essayer de comprendre ce que c’était que ce truc de d’extra-terrestre!! Donc dire que ça ne m’a pas marqué serait d’une hypocrisie absolue… C’est aussi pour ça que ça ne me pose pas de problème qu’on me compare à eux, je le prends même plutôt bien.

C’est Nina Simone, mais j’arrive pas à me rappeler le titre… Ah, c’est la reprise des Beatles!! Je suis grave, en plus je le mixe, ce titre… Je le colle toujours à la reprise des Beatles par Al Green, « I Wanna Hold Your Hand », ça s’enchaîne super bien.

Sur le premier album, y a eu un énorme tube basé sur un sample de Nina Simone. J’imagine que t’avais pas prévu la chose… Comment ça s’est passé légalement?

Très bonne question… Tu vois, on dit toujours que les jeunes artistes qui samplent veulent pas déclarer, tout ça… Mais faut aussi savoir que les majors multinationales, elles veulent même pas se fatiguer à dealer avec toi pour des tirages à 2000 copies. En fait, pour Nina Simone, Warner a été plutôt coopératif, donc le sample a été clearé assez facilement. Mais la question s’est aussi posée pour « Que Sera », et là ça a été beaucoup plus compliqué… Parce qu’on a eu aucun retour de la maison de disque. Au bout d’un moment, tu finis par sortir tes 3000 copies quand même, puisqu’ils ont l’air de s’en foutre. Ca a super bien fonctionné, on nous en a redemandé 3000 copies dès la deuxième semaine… Donc on a relancé l’éditeur. Toujours pas de nouvelles… Deux fois, trois fois, etc. Au bout d’un an, on est venu frapper à notre porte parce que le titre avait été placé sur une compile du MIDEM, et c’est Universal en Angleterre qui a réagi… Je t’en passe et des meilleures, parce qu’à l’heure où je te parle, c’est pas encore complètement clearé, cette histoire… C’est tellement absurde qu’il y a quelque temps quelqu’un a plagié ce morceau pour une pub pour je sais plus quelle bagnole en criant sur tous les toits que c’était une reprise libre du titre de Wax Tailor… Et c’est là que ça devient intéressant parce que la pub plagiait autant mes arrangements que le texte du morceau d’origine. Du coup, Universal était bien obligé de reconnaître ma part de création là-dedans (alors qu’ils ont plutôt tendance à dire d’habitude que c’est le sample que tu prends qui fait tout le morceau) pour pouvoir ensuite attaquer l’annonceur. J’étais le chaînon manquant. On a donc plus ou moins réussi à régler l’histoire grâce à ça… Ca montre quand même que les publicitaires soi-disant créatifs peuvent se permettre plein de choses parce qu’ils ont des connexions, et que toi, petit artiste qui ne cherche même pas à embobiner les gens vu que tu annonces dans le livret qu’il y a tel ou tel sample, peux te faire emmerder à la première occasion. T’imagines même pas le nombre de gens qui m’ont contacté depuis deux ans parce qu’ils vivent une situation analogue et qui me demandent comment je m’en suis sorti… J’ai malheureusement pas de remède miracle à leur donner…

Est-ce que ça veut dire que lorsqu’on compose un nouvel album, on fait gaffe à ne pas prendre un sample trop connu?

Objectivement, non. Pour une raison toute simple… J’entends toujours que c’était mieux avant, que le rap est mort, tout ça. Moi, quand j’écoute l’album de Edan ou de Madvillain, je me dis que ça va, le hip hop se porte très bien! Le problème, c’est que j’attends deux ans pour trouver un album comme ça, quand j’en entendais un comme ça toutes les trois semaines il y a quinze ans… Un groupe comme Dilated People sort un énorme premier album qui se vend comme des petits pains… Et donc pour le second, ils mettent des expanders parce qu’ils ont pas envie de se ruiner en droits d’auteur, tout simplement… Du coup, la qualité intrinsèque des morceaux finit par s’en ressentir. C’est un vrai cancer pour cette culture. J’ai pas du tout envie de rentrer dans ce jeu-là. J’ai fait les titres avec les samples que je voulais. Quitte à ne pas mettre le morceau dans l’album si on ne peut pas régler les choses… Mais je voulais rien m’interdire. Forcément, ça a été un peu tendu. Ce deuxième album, je l’ai sorti dans des conditions assez différentes du premier, et je devais discuter avec des gens qui ne comprenaient pas trop cette façon de faire, même avec de la bonne volonté. Ils ne comprennent pas pourquoi tu ne veux pas retirer tel ou tel sample que tu pourrais faire rejouer par exemple… Moi, je viens de cette culture-là, je suis pas instrumentiste à la base, donc si demain je renie ça, il ne me reste plus grand-chose. Au final, je suis content parce que j’ai réussi à les convaincre de sortir le disque comme je le voulais, mais c’est très compliqué, je te le cache pas…

Je reconnais la voix de Infinite Livez mais je connais pas ce titre… C’est sur son album avec Stade? Pas encore eu le temps de l’écouter…

Il était en featuring sur ton tout premier maxi…

Oui, on avait même fait deux titres à l’époque, j’en ai donc encore un qui reste inédit pour l’instant. Pour être tout à fait honnête, je suis pas forcément un grand fan de ses sons, mais je trouve qu’il a une vraie personnalité, il a son univers, son délire, et en studio il peut tout faire… Il passe de Busta Rhymes à Keziah Jones en quinze secondes, il est hallucinant. Humainement en plus c’est une crème, donc je garde un très bon souvenir de cette expérience.

Ce maxi est sorti bien avant le premier album, mais il est passé complètement inaperçu médiatiquement. Pourtant, ce n’était pas un problème de qualité artistique. Comment tu expliques le boom qu’a connu l’album qui a suivi alors que l’EP a été boudé?

Bah, j’ai payé… (rires) Honnêtement, je pense que plusieurs paramètres entrent en jeu. J’avais déjà une petite expérience du business comme je t’ai expliqué tout à l’heure. J’avais donc pu tirer quelques leçons de tout ça, je savais pertinemment que tout ne repose pas sur l’artistique… Je savais qu’un premier disque a toutes les chances de passer à la trappe, et ça me faisait chier de me dire que mon premier album, qui demanderait forcément beaucoup d’investissement, finirait dans un tiroir. Je me suis donc dit que j’allais faire une promo démesurée sur ce premier EP, à l’inverse de ce que peuvent se permettre les indés d’habitude. J’ai donc perdu un pognon de malade sur ce disque, j’ai dû en envoyer 700 en promo, puis j’ai passé un an à relancer tout le monde… J’ai bossé cet EP comme si c’était un véritable album, alors que je savais que j’en vendrais pratiquement pas. Mais c’était réfléchi. Je m’étais bâti un véritable plan promo, avec un agenda de sorties, tout ça. Je savais que ce premier maxi ne servirait qu’à annoncer l’album, en quelque sorte. Et du coup quand l’album est sorti, les gens me connaissaient déjà et ont sans doute relayé les choses plus facilement. Maintenant, une fois que l’album est dans les bacs, c’est toujours plus facile d’essayer d’analyser tel ou tel truc… Mais, tu vois, quand j’étais en train d’enregistrer le disque, j’avais des gens dans mon entourage qui me disaient « Ton truc, c’est casse-gueule, t’as le cul entre deux chaises… C’est trop electro pour le public hip hop, et ça sera trop hip hop pour le public electro… ». Quelque mois plus tard, ces mêmes personnes me disent « C’est cool ce qui t’arrive, mais c’est normal, c’était fédérateur… » (rires). Le plus drôle, c’est que je suis pas du tout persuadé de tout ça. Je pense pas du tout avoir fédéré les ultras des deux camps… A mon avis les fans purs et durs de hip hop ou d’electro s’en tapent un peu de mon disque. En revanche, j’ai sans doute réussi à toucher beaucoup de gens entre les deux, ceux qui sont aussi touchés par Radiohead, par des trucs très différents… Et ça, c’est impossible à prévoir…

C’est Vadim avec Yarah Bravo… Leur projet One Self. Super beau projet, et Vadim est un très grand monsieur.

Tu as pas mal tourné avec lui. Est-ce qu’on apprend des choses en fréquentant ces gens-là?

J’ai beaucoup plus tourné avec The Herbaliser, à vrai dire… Là, c’est clair que j’ai appris pas mal de trucs… Mais Vadim est quelqu’un que je respecte énormément. Je trouve qu’il est très sous-estimé. On va pas dire qu’il est pas reconnu, mais certainement moins que ce qu’il devrait. Il a dix ans de carrière assez irréprochable… Ses disques tiennent tous la route, y a pas de grosses déchires. Il tourne énormément, et humainement c’est quelqu’un de réellement gentil. Ce qui ne gâche rien… Justement, à tourner avec des gens que tu respectes artistiquement, tu as toujours cette petite appréhension d’être déçu par la personne. Et Vadim, c’est la classe…

Dj Vadim est aussi réputé pour ses goûts musicaux très éclectiques. Est-ce qu’il y a des choses que tu écoutes qui pourraient surprendre tes fans?

Entre mon premier et mon second album, j’ai voulu délibérément rester à peu près sur un même fil conducteur, même si je voulais ouvrir un peu le spectre. Le premier, je le voulais très mélancolique… Sur le second, c’est quand même plus contrasté, y a plus de soul, ce genre de chose. Et ce côté soul, ça reflète sans doute justement ce que j’ai écouté entre les deux. Pour un premier album, y a toujours ce côté « je te recrache 30 ans d’influences musicales ». Pour le second, c’est sans doute plus spontané. Disons qu’on remonte moins loin dans son passé. La soul, ça fait cinq ans que j’en écoute beaucoup. Et j’ai toujours besoin d’un peu de temps pour digérer quelque chose. J’écoute pas mal de bossa nova par exemple depuis un ou deux ans, mais je ne me sens pas encore prêt à intégrer ça intelligemment dans ma musique. J’ai écouté pas mal de rock progressif, de pop psychédélique aussi. Et je commence tout juste à sentir des idées venir dans ce sens, pour que ça s’immisce bien dans mon univers. Et puis on a la chance de voyager… On revient tout juste d’une tournée au Chili par exemple, et donc forcément tu découvres de nouveaux sons, c’est mortel. Alors, oui, c’est souhaitable que de nouvelles portes s’ouvrent à l’avenir… Tout en gardant une touche personnelle. C’est d’ailleurs là où Vadim est très fort… Il peut toucher à plein de choses, mais on le reconnaît instantanément! Pour moi, Vadim a point commun avec Pete Rock dans le sens où ils ont deux périodes bien distinctes, qu’on reconnaît tout de suite. En ce moment, Vadim, tu le reconnais grâce à ses sons de tablas… Pete Rock, dans les 90’s, c’était les shots de cuivre… Il te fallait quatre secondes pour savoir que c’était lui! Ca, c’est la marque des grands…

Lalo Schifrin, « Enter The Dragon »!! Un énorme classique!

Est-ce que tu as quelques BO de films qui sont cultes pour toi?

« Bullit », obligé… Après, mes réponses vont paraître bateau, mais comment ne pas citer le travail de mecs comme Ennio Morricone, John Barry et Lalo Schifrin pour une question comme ça? En plus, ce sont des compositeurs dont on retient souvent les trucs les plus connus mais qui ont fait des tas d’autres choses plus barrées à côté. Bon, Schifrin a de la chance, parce ses trucs connus sont souvent parmi ses meilleurs, mais Morricone, par exemple, même si ses BO de westerns spaghetti sont bien, son travail ne se résume pas à ça. Lalo Schifrin, il avait une élégance dans ses arrangements. Il y a des trucs énormes aussi dans sa période sur Verve avec une maîtrise et une fluidité pour amener les sons qui sont incroyables. Au début, je voulais tout sampler chez ces mecs-là, et puis au bout d’un moment, t’as même plus envie tellement tout est bien en place, tu peux plus imaginer ces sons-là dans un autre contexte. Mais là encore ça nécessite un temps de digestion. Par exemple, sur l’intro de l’album, « Once Upon A Past », plein de gens ont cru que j’avais samplé des guitares de Morricone, alors que non, pas du tout, ce sample, je l’ai entièrement fabriqué. Mais quand je réécoute ce titre, je suis bien obligé d’avouer que ce type a dû me traumatiser. (rires) Après, je sais que des tas de musiciens te diront qu’ils n’écoutent pas du tout de musique lorsqu’ils sont en train de bosser sur un album, mais moi je ne demande au contraire pas mieux que de me prendre des claques… J’adore entendre un album qui va me rendre jaloux. C’est un moteur qui te pousse à progresser…

Sharon Jones! Elle tue…

Comment tu t’es débrouillé pour l’avoir sur l’album?

J’ai tout fait, les menaces, le chantage, j’ai kidnappé ses enfants… (rires) Sharon Jones, j’imagine qu’un peu comme tout le monde ça a d’abord été une baffe sur scène. La première fois que je l’ai vue, j’étais sur le cul. J’en aurais presque pleuré. J’avais toujours la déception de ne jamais avoir vu James Brown sur scène, même si j’en ai eu plusieurs fois l’occasion, mais je voulais pas le voir dans une salle énorme, plus vraiment au niveau de ce qu’il avait pu être, tout ça. Alors, là, quand j’ai vu Sharon Jones, j’ai eu l’impression de vivre un moment historique, comme si j’avais vu James Brown à la grande époque… Pour moi, y a trois chanteuses soul aujourd’hui qui comptent beaucoup: Sharon Jones, Alice Russel et Nicole Willis. Mais Sharon Jones a l’avantage de la scène… Du coup, j’avais vraiment envie d’un morceau qui aille dans ce sens-là, et j’ai donc tout de suite pensé à elle au moment de la composition. Ca a été très compliqué à mettre en place parce que le management a vraiment fait barrière. Mais une fois qu’on a pu parler directement avec elle, ça a été très vite. C’était intéressant aussi parce que ça m’a mis la pression, dans le sens où je la dirigeais aussi sur la mélodie vocale… Tu te dis que tu joues par pour n’importe qui, donc tu veux pas te déchirer. Et t’as beau savoir comment le morceau est censé sonner, quand elle commence à chanter, t’es par terre… (rires) De toute façon, avec le recul, ce deuxième album, c’est un peu un jouet. Je regarde le tracklisting, et je vois Sharon Jones, Ursula Rucker et Voice sur mon disque… Comment veux-tu que je ne sois pas super fier?

(long blanc) Non, je connais pas ce titre, ça me dit rien. Sayag Jazz Machine? Je connais très mal ce groupe, et c’est marrant parce qu’on connaît plein de gens en commun mais je les ai jamais rencontrés… Et c’est qui la chanteuse samplée?

C’est Sarah Vaughan, sur leur premier album. En fait, ça m’a frappé il n’y a pas très longtemps… Je trouve que vous avez beaucoup de choses en commun. Les samples de chanteuses de jazz, donc, mais aussi les vidéos utilisées sur scène, très inspirées du cinéma muet en noir et blanc.

Tu n’es pas le premier à m’en parler en plus… Y a des groupes comme ça, tu sais pas pourquoi tu passes toujours à côté… Va vraiment falloir que je me fasse violence un jour et que j’essaie de les capter sur scène.

De La Soul! Ca, c’est ce qu’on appelle un album culte.

On parlait des visuels justement, et je me souviens qu’à une époque, pendant ton morceau de rappel, tu avais des tas de pochettes d’albums de rap majeurs qui étaient projetées sur scène, dont ce disque de De La Soul.

Oui, ce disque fait définitivement partie de mon panthéon du hip hop. Ca revient à ce qu’on disait tout à l’heure, c’est un disque qui ne pourrait plus sortir aujourd’hui. T’as pas une maison de disque qui prendrait le risque de sortir un truc avec autant de samples à clearer. Ce disque, c’est Prince Paul à son sommet. C’est le contre-exemple parfait à donner aux gens qui te pètent des thèses comme quoi le sampling n’est pas créatif… Ce type-là connaît la musique, tu sens qu’il l’aime aussi. C’est intelligent, c’est frais. C’est un grand monsieur pour cette culture. Que ce soit ce qu’il a fait avec Stetsasonic, Third Bass, Gravediggaz, Handsome Boy… C’est du lourd à chaque fois.

Et parmi toutes les pochettes de disque qui étaient projetées, si tu devais n’en garder que cinq?

Y aurait forcément un Public Enemy… Après, c’est une question difficile. Bon, le « 3 Feet High & Rising » de De La Soul, il me paraît indispensable. « Fear Of A Black Planet » de PE parce que ça m’a traumatisé. Peut-être aussi « Enter The Wu-Tang » parce que ça a apporté un son complètement nouveau à l’époque. Ce côté crade, brut de décoffrage, c’était énorme. Et pour la façon dont ils ont aussi révolutionné le business. Arriver à neuf, imposer des contrats solo, c’était du jamais vu… Faudrait sans doute aussi mettre « Tougher Than Leather » de Run DMC. Et comment ne pas parler de Madlib, même si je saurais pas quel album citer? Pour moi, c’est sans doute le producteur hip hop actuel le plus important. Bon, j’en oublie forcément de la vieille époque…

Eric B & Rakim?

Pas sur la longueur de tout un album, ils avaient ce côté un peu club que j’aimais pas toujours… Maintenant, un titre comme « Eric B For President », c’était carrément une révolution. On pourrait aussi parler du « Road To The Riches » de Kool G Rap qui est monstrueux. Ou du « Straight Outta Compton » de NWA… On l’écoutait encore l’autre jour dans le camion, et c’est horrible comme c’est misogyne et dégradant, et pourtant tu peux pas t’empêcher de bouger la tête comme un brave con, alors que t’es d’accord avec rien de ce qu’ils racontent… Imagine la puissance du truc! Après on pourrait faire un top 5 des producteurs… Qui de Dr Dre ou de Dj Premier, etc. C’est aussi la richesse de ce mouvement. Malgré tous les dérapages qu’il peut y avoir, à mes yeux, le hip hop est le mouvement le plus important de ces 25 dernières années. Ca a infiltré tous les autres courants, ça s’entend aussi dans des pubs, etc. Et tout ça parce que c’est avant tout une culture, et pas qu’un simple genre musical. Parfois y a des gens qui me disent, « Ouais, t’as un côté hip hop, mais toi tu vas plus loin… ». Plus loin que quoi? C’est fou de dire un truc comme ça! Je suis une toute petite pierre ajoutée à une montagne absolument énorme. Mais les gens en ont souvent une vision hyper réductrice. Dans le hip hop, tu as un panel de déclinaisons comme tu peux en avoir dans le jazz, par exemple. Tu peux avoir des mecs qui te font un jazz complètement allumé avec des notes partout comme Thelonious Monk, et je trouve ça très bien. Et tu peux aussi avoir des mecs comme Miles Davis qui en choisissent que trois, mais placées où il faut, comme le fait Dj Premier dans ses productions. Dire que ce que je fais est plus riche parce qu’il y a plus d’arrangements que chez Dj Premier, c’est dingue. A la limite, c’est plus dur de faire une boucle qui tient la route sur quatre minutes. Bref, je m’égare, mais tout ça pour dire que le hip hop est plus riche et plus ouvert que ce que beaucoup de gens veulent bien en penser.

(il commence à chanter…) Beastie Boys! En voilà d’autres qui auraient pu figurer dans ce top 5… D’autant plus que je suis pas si fan que ça de leurs débuts… Je trouve ça assez pauvre au final. En revanche, c’est un groupe qui a su évoluer à chaque album, qui a su se renouveler de manière intelligente… Et à partir de cet album-ci justement, « Check Your Head », ils commencent à avoir un son de dingue. C’est d’ailleurs assez bizarre, parce que je pense pas que ces types aient une vraie formation de musicien à la base, et c’est quand ils ont enfin su maîtriser leurs instruments que ça a commencé à sérieusement sonner hip hop. C’est plus du rock avec une boite à rythmes derrière, mais c’est devenu du vrai hip hop. « Check Your Head » est terrible, « Hello Nasty » est d’une richesse à tomber à la renverse. Je l’écoute encore aujourd’hui sans pouvoir capter comment ils en sont arrivés là. Et puis de les voir toujours gigoter sur scène comme s’ils avaient 15 ans, c’est génial… Ca rassure pour mes vieux jours… (rires)

J’avais lu dans une interview il y a quelques mois que tu avais des projets encore un peu secrets avec les Beastie Boys… Est-ce que c’est toujours aussi secret?

Non, alors, je vois où tu as lu ça… En fait, on a discuté un peu en off d’un truc et le journaliste a cru bon de le mettre dans l’article… L’histoire est toute simple, la demoiselle qui s’occupe de la promo de mon album aux Etats-Unis connaît très bien Mike D, elle lui a donc fait écouter des morceaux et il a trouvé ça bien. Moi, j’étais en train de finaliser l’album, et je voulais pas me foutre un coup de pression à faire un truc vite fait juste pour avoir Mike D en featuring, pour me retrouver au final avec un titre bâclé. J’aime pas fonctionner comme ça. Pour l’album, par exemple, on a discuté avec pas mal de gens comme Talib Kweli ou Mos Def… Et finalement, on a rien fait parce que je trouvais que les conditions n’étaient pas suffisamment réunies pour que ça se fasse bien. Ca m’intéresse pas de filer un instru à un manager pour qu’il le file à l’artiste qui me renverra sa voix, sans qu’on ait pu même se parler. Le jour où Mos Def est dispo pour qu’on fasse un truc dans de vraies conditions, là pas de problème, j’irai me la péter partout. Mais si c’est pour dire que je l’ai même pas rencontré, je trouve ça un peu inutile. Et Mike D, ça aurait été ça. Les Beastie Boys, c’est clairement pas des types qui font des trucs pour l’argent, donc je me voyais pas lui dire qu’on avait besoin de ses voix pour dans trois jours… Donc je préférais attendre le bon moment, où nos agendas correspondront, pour faire un truc bien, si, et je dis bien si, ça doit se faire un jour. Sur ce coup-là, le journaliste a un peu voulu mettre la charrue avant les boeufs, sans doute pour faire le mec qui a un scoop… C’est pas bien grave, mais bon… Comme je te dis, les choses se feront naturellement si elles doivent se faire… Surtout que dans l’absolu, moi ce que j’aurais vraiment voulu, c’est un morceau avec Mike D et Edan ensemble. Là, c’était trop compliqué dans l’urgence. Mais, qui sait, peut-être pour le prochain?

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