Zoom : Public Enemy

Rappelez-vous, en Avril dernier, nous étions repartis un poil frustrés de la conférence de presse donnée par Public Enemy car nous n’avions pas pu poser nos propres questions… Mais nous ne sommes pas du genre à nous décourager pour si peu. Chuck D était à nouveau de passage sur Paris en Février pour un concert-événement avec Archie Shepp. Mistachuck a donc gentiment accepté de revenir avec nous sur 20 ans de carrière résumés en 20 morceaux, par forcément toujours très connus, mais tous représentatifs de l’ouverture artistique du crew de Long Island… Once again back is the incredible…

C’est le tout premier morceau de notre premier album. C’était en fait une chanson d’amour à ma voiture de l’époque, une Oldsmobile 98. Ike Turner et Jackie Brenston avaient écrit le premier morceau de rock’n’roll en hommage à une Rocket 88, donc ça nous paraissait plutôt de bon augure pour démarrer une carrière (rires).

Slayer, le groupe de death metal, avait été signé sur Def Jam à la même époque que nous. Je voulais absolument refaire un morceau avec une guitare rock sur notre nouvel LP, vu que nous avions déjà accueilli Vernon Reid de Living Colour sur « Sophisticated Bitch » dans le premier album. Ce titre devait plus ou moins raconter la suite des aventures d’un même personnage. Quand j’ai entendu Slayer dans les bureaux de Def Jam, j’ai tout de suite voulu poser ma voix là-dessus! On a donc construit tout le titre autour de ce sample de guitare…

J’avais lu quelque part que Slayer n’avait pas été averti qu’un de leurs morceaux allait être samplé…

Probablement que non. On avait dealé directement avec les gens de Def Jam…

…Et qu’ils avaient été furieux en l’apprenant parce qu’ils détestaient le rap. Mais ils se sont calmés en entendant le titre…

(rires) C’est un grand honneur venant de la part de Slayer car c’est un immense groupe. Et je peux même parfois comprendre pourquoi ils détestent le rap.

Sonic Youth et Public Enemy partageaient le même studio à Green Street en 1989. Ils occupaient le studio B, et nous le A. On traînait donc pas mal ensemble, à discuter de l’enregistrement de nos albums. A l’époque, nous bossions sur « Fear Of A Black Planet », et eux sur « Goo ». Ils ont fini par me proposer d’apparaître sur un titre en échange d’un repas chinois. J’ai accepté… (rires)

Je voulais que ce titre sonne comme si on n’avait pas eu de bon studio pour l’enregistrer. Je voulais retrouver le son dissonant qu’on avait au tout début du groupe quand les instrus étaient faits à la main en copiant des bandes de vieilles cassettes… C’était aussi une manière de montrer qu’on était toujours fait du même bois. Peu importe le morceau que le label voulait mettre en avant, nous avions toujours au moins le choix de la Face B, alors on voulait rappeler ce qu’on était venus faire là. Et l’histoire nous a souvent donné raison… Le label a voulu mettre « You’re Gonna Get Yours » sur une Face A, on lui a collé « Rebel Without A Pause » en Face B, et tout le monde a retenu la Face B!! Pareil pour la BO de « Less Than Zero » où on nous a laissé juste la Face B. Mais comme on y a mis « Bring The Noise », personne ne souvient de qui était en Face A… (rires). Ca a presque toujours été le cas avec nos maxis. Il y a peut-être une exception avec « Don’t Believe The Hype » qui a tenu la comparaison avec sa Face B, « Prophets Of Rage », mais c’était difficile de choisir entre les deux de toute façon… On a toujours adoré se mettre des coups de pression comme ça! Mais la Face B semble toujours devoir gagner.

Ce morceau a surtout vu le jour grâce à Charlie et Scott Ian de Anthrax. A la base, moi je voulais plutôt qu’on enregistre un inédit ensemble, mais ils ont insisté pour qu’on reprenne ce titre qui était sur l’album « It Takes A Nation To Hold Us Back ». Du coup, « Bring The Noise » est devenu notre premier titre à faire un hit à deux reprises… (rires) On a voulu faire comme Run DMC et Aerosmith. On a donc enregistré le morceau ensemble, tourné un clip, et on est même partis en tournée ensemble. On nous a souvent prêté la paternité du mouvement rap/metal qui est arrivé quelques années plus tard, mais ça serait plus juste de l’accorder aux gars d’Anthrax, car c’est vraiment eux qui sont à la base du projet.

L’idée de ce morceau m’est venue en me baladant dans les rues à écouter les gamins devenir dingues lorsque Dj Red Alert animait son émission de radio. Tout le monde désertait les autres stations quand venait l’heure de son show car il ne passait que des bombes. Les gosses n’arrêtaient pas de dire « Red va toutes les obliger à fermer, Red va toutes les obliger à fermer… ». J’ai donc eu moi aussi envie d’écrire un titre qui obligerait tous les autres groupes à fermer. « Shut’em Down » a été le dernier morceau à être composé pour « Apocalypse 1991 ». A l’origine, je voulais rapper le texte de « By The Time I Get To Arizona » sur ce beat, mais ça ne collait pas. Au dernier moment, ce beat était donc toujours dispo. On a essayé le texte de « Shut’em Down » dessus, et la magie a pris instantanément. C’est drôle parce que c’est devenu l’un de nos titres phares. Pete Rock l’a même remixé par la suite…

Pour beaucoup de gens, « Can’t Truss It » synthétise le son PE. Le côté groovy et noisy à la fois, avec ce son très dense de la production de Gary G. Wiz, qui a d’ailleurs aussi produit notre tout dernier album.

J’ai l’impression que « Apocalypse 1991 » est un peu sous-estimé. On lit souvent que vos chefs d’oeuvre sont « It Takes A Nation… » ou « Fear Of A Black Planet ».

Ca dépend souvent du disque par lequel les gens ont découvert Public Enemy. On a toujours voulu aller jouer dans des pays très différents, donc le public ne nous a pas toujours découverts au même moment. En Australie par exemple, ils ont accroché avec « Fear Of A Black Planet » et sont ensuite remontés jusqu’à « It Takes A Nation… » ou « Yo! Bum Rush The Show ». En Angleterre, ça a immédiatement pris dès « Yo! Bum Rush The Show ». Mais le grand public du continent nord-américain nous a quand même surtout découverts avec « Apocalypse 1991 ».

Oh, mon dieu, on ne l’a pas jouée depuis une éternité, celle-ci… C’est pourtant un de mes titres préférés. Mais elle est trop heavy… Je me souviens que Hank (NdR: Shocklee, du Bomb Squad) en a bavé pour la mixer. Tout partait dans le rouge. La vidéo a été interdite, sans doute parce qu’on y montrait un peu trop de vérités… Mais j’aimerais bien qu’on réessaie de l’inclure dans le set, et après tout peu importe si ça part dans tous les sens… Let it roll!!

On existait déjà depuis sept ans, et on voulait arriver avec un album qui donnerait une nouvelle orientation à notre travail. On voulait quelque chose avec davantage d’orchestration, quelque chose qui nous rapprocherait pour la première fois de la soul originelle. Le morceau véhiculait bien sûr un message pour la jeunesse sur les dangers de la dope, mais c’est surtout le groove qui s’en dégage qui en fait un titre à part dans notre discographie. Aujourd’hui encore, quand on le joue sur scène, il se passe tout de suite quelque chose dans le public.

« Endonesia » est un morceau de mon album solo. Je partageais le micro avec deux autres rappeurs: Dow Jonz et B-Wyse. B-Wyse a enregistré beaucoup d’autres choses depuis. Dow Jonz était un vieil ami de Caroline du Nord avec qui j’avais promis de travailler. Il avait des textes incroyables. Il est d’ailleurs devenu un auteur aujourd’hui.

The Last Poets étaient en studio, ils m’ont demandé de passer poser un couplet. Ca a été un très grand honneur pour moi d’apporter ma contribution à l’oeuvre de ces Maîtres. C’était une façon de rendre un peu ce qu’ils m’avaient donné…

« Unstoppable » fut composé pour la bande originale du film « He Got Game » de Spike Lee. C’est sans doute un de nos disques les plus sous-estimés. Je trouve qu’il y a beaucoup de très bons titres sur cette BO. On a travaillé sur un concept très fort, utilisant beaucoup de métaphores qui se comprenaient aussi bien pour le basketball que pour le rap. Ce morceau est notre première collaboration avec le MC le plus puissant et le plus redouté de tous les temps, en la personne de KRS One. Nous avons d’ailleurs réitéré l’expérience avec lui sur notre nouvel album, « How You Sell Soul… ». En ce qui concerne « Unstoppable », c’est KRS One qui a arrangé les choses, Flavor Flav et moi, on n’a plus eu qu’à enregistrer nos voix à New York City.

C’est en fait Patrick, un ami journaliste de Toronto, qui est à la base de ce disque. Il a réutilisé une interview qu’on avait faite ensemble et l’a ensuite mise en musique. Là encore, le titre ne pouvait pas être plus évocateur. Nous parlions du massacre des premiers peuples par les colons alors que l’Amérique continue de vouloir fantasmer sur un rêve patriotique. Quand Patrick m’a demandé s’il pouvait réutiliser cette séquence, j’ai bien sûr accepté en trouvant assez amusant qu’une interview devienne ensuite une oeuvre artistique.

Bill Laswell traînait pas mal avec Hank et Keith Shocklee du Bomb Squad dans des studios à Brooklyn. Il a voulu utiliser la voix de Flavor Flav pour un titre de son projet Material. Le résultat est vraiment très bon. Il faut dire que Flav est un excellent musicien qui connaît parfaitement les rudiments du son, il se pose donc très facilement sur toute sorte de support.

Ce morceau était une sorte de re-création du « Freedom » de Jimi Hendrix. Je me suis amusé à en faire un morceau de rap’n’roll. Ca a été un sacré challenge, mais j’en garde un bon souvenir.

Ce morceau voulait symboliser un nouveau départ. En 1998/1999, nous étions véritablement à un tournant de notre carrière: nous venions de changer de label, Terminator X venait d’annoncer qu’il prenait sa retraite, Dj Lord arrivait dans l’équipe… L’époque était un peu chaotique pour nous et nous nous sommes servis de ce chaos pour composer un disque très noisy, alors que le reste de la communauté hip hop préférait les productions très propres, avec des beats clubby. L’arrivée de Dj Lord a aussi beaucoup modifié notre façon d’aborder la scène. Il a apporté du sang neuf et une énergie que je comparerais à l’arrivée de Bootsy Collins dans l’orchestre de James Brown. Nous étions habitués à une vieille manière de faire les choses, Lord est venu secouer tout ça. Le fait qu’il soit musicien à la base a aussi permis d’inclure des instrumentistes dans le set. « Do You Wanna Go Our Way » disait donc exactement ce que son titre laissait entendre: voulez-vous nous suivre dans cette nouvelle direction?

Bien avant des groupes comme Radiohead, on a mis nos titres à disposition du public sur Internet. On avait même lancé un concours de remixes pour quatre de nos titres. On a dû recevoir environ douze mille remixes de partout dans le monde. On a gardé notre remix préféré de chaque morceau et on les a inclus sur « Revolverlution ». The Molemann de Long Island faisait partie des quatre élus. Il a complètement torturé l’original et en a fait un nouveau classique. On voulait montrer que l’art du remix peut être aussi original que la création de départ, et surtout que les bons remixeurs peuvent vivre ailleurs qu’aux Etats-Unis, contrairement à ce que mes compatriotes semblent parfois penser. Même si, dans ce cas, The Molemann vit à Long Island… Dès 1999, on a compris que l’Internet serait un énorme changement dans notre façon de travailler. Le monde était désormais à portée de main et on a voulu montrer les différentes opportunités que cela pouvait créer…

J’ai un très bon souvenir de l’enregistrement de ce morceau. J’ai rencontré Jon Spencer à l’occasion d’un festival autour des films sur le blues produits par Martin Scorsese. L’idée d’un morceau ensemble est assez vite venue sur le tapis. On a donc enregistré ce titre et tourné une vidéo dans la foulée. Jon Spencer et le Blues Explosion ont vraiment tout mis en oeuvre pour que ce morceau se fasse. A l’époque, j’ai eu l’impression d’en faire autant, mais avec le recul je me dis que j’aurais pu m’investir davantage encore. Mais ça reste vraiment une très bonne expérience.

Vous avez travaillé avec des groupes de rock, plus que n’importe quel autre groupe de rap avant ou après vous. Pensez-vous que Public Enemy a eu davantage d’influence en dehors du cercle hip hop qu’à l’intérieur?

Probablement, oui… Mais je dirais que c’était plus ou moins notre motivation de départ. Les autres genres musicaux, que cela soit du metal, de l’electro ou ce que tu veux, sont généralement organisés autour de la performance scénique, avec l’ambition que le public en ait pour son argent. Nous nous sommes toujours retrouvés dans cette vision des choses. Cette culture du show n’a pas forcément d’échos dans la sphère hip hop. Beaucoup de rappeurs ont préféré mettre leur énergie dans le tournage d’un clip de trois minutes plutôt que de s’esquinter la santé dans des tournées mondiales. Pourtant, comment capturer la magie et la puissance de ce qui se passe sur scène entre toi et le public en quelques secondes dans un clip? Ce n’est pas rendre justice à ton art…

Ce morceau est un peu arrivé tout seul, pendant qu’on essayait des trucs avec Dj Johnny Juice. Il s’est retrouvé sur « Beats And Places » parce qu’on ne voulait pas trop se soucier de la cohérence ou de l’incohérence de cet album en tant qu’un tout. C’était davantage une collection de bons titres qu’on avait à disposition et qui n’avaient pourtant pas encore trouvé leur place sur un album. Avec le recul, ce titre semblait davantage prédestiné sur le nouvel album, « How You Sell Soul To A Soulless People Who Sold Their Soul », mais on avait déjà réparti les beats de « Beats And Places » et de « How You Sell Soul… » entres différents producteurs, le hasard a fait que « If I Gave You Soul » se retrouve sur « Beats And Places ». Cette manière de travailler nous amène parfois des surprises assez inattendues, et ce titre en était une.

En Avril 2007, Monsieur Archie Shepp nous a fait l’immense honneur de nous rejoindre sur scène à Paris. Il m’a ensuite demandé si j’aimerais poser sur un titre sur lequel il était en train de travailler pour son prochain album. Après le concert, on est donc allés dans son studio, et j’ai écrit un texte sur un coin de table en dix minutes. On a fait deux prises. Et ce fut le début d’une belle histoire… Le concert de ce soir pour le Festival Sons D’Hiver en est un nouveau chapitre.

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Une réponse à Zoom : Public Enemy

  1. Dave 6 juin 2009 à 14 h 23 min #

    Merci pour ce blind-test! Très intéressant et complet! Du bon taf!

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