Company Flow – « Funcrusher Plus (rmstrd) »

coflow180Album
(Def Jux)
05/05/2009

Quand en juillet 1997 sort «Funcrusher Plus», le premier LP de Company Flow, personne ne se doute que la face du rap va radicalement changer. Le groupe, d’abord composé de El-P et du DJ Mr Len puis rejoint par Bigg Jus, sort un premier EP passé presque inaperçu quand RAWKUS, alors référent en matière de bon goût, a la bonne idée de les signer. En un court résumé, c’est ainsi que naquit l’un des albums majeurs de la fin des années 90.

Car quelle révolution sonore pour quiconque découvrait ces new-yorkais, fraîchement sortis de Brooklyn, sans compromis envers l’industrie musicale et bien décidés à ne pas se laisser enfermer dans une catégorie trop étroite pour eux. Co-Flow ne s’adresse pas seulement aux fans de hip hop, mais touche aussi avec sa musique les amateurs de jazz, de rock, de musique électronique, soit tous les auditeurs avides de son frais et déroutants. Son style indéfinissable influencera toute une scène qu’on qualifiera souvent d’abstract hip-hop, à commencer par l’écurie Anticon qui voit dans le groupe un modèle, aussi bien dans la composition que dans l’écriture.

Car si les versions sont sombres, métalliques, parfois déstructurées, souvent plus subtiles qu’il n’y paraît, les textes d’El-P et de Bigg Jus sont également remplis de noirceur et tranchent dans le vif. Ajoutés à des flows pour le moins singuliers et novateurs pour l’époque, on comprend facilement pourquoi ils subissaient une certaine animosité de la part d’autres groupes. Ils avaient tout simplement compris avant tout le monde qu’un tournant s’opérait dans le rap. Une des rares sources d’influences qu’on leur trouvera (revendiquée plus tard par EL-P) est celle de Public Enemy. Pour le reste, ils sont des défricheurs, apportant un sang neuf dans un art qui commençait à stagner.

Réécouter aujourd’hui «Funcrusher Plus», c’est se prendre en pleine face le beat stratosphérique et la basse démoniaque de «Silence», sentir l’angoisse palpable de «Help Wanted» et «Info Kill II», apprécier le minimalisme précurseur de «Vital Nerve» et «Definitive», la déconstruction rythmique de «The Fire In Which You Burn» et «Last Good Sleep», l’apport du jazz sous un nouvel angle dans «Krazy Kings» ou «Population Control». C’est aussi rester bouche bée devant la technique rapologique de «Bad Touch Example», «Blind», et sentir claquer les lyrics comme un fouet, le phrasé malmené mais toujours maîtrisé à la manière d’un équilibriste. Et quand Mr Len referme tout en douceur cet opus avec «Funcrush Scratch», on se sent atteint psychologiquement, physiquement éprouvé, conscient d’avoir pris de volée un ovni sonore.

Plus de dix ans après, «Funcrusher Plus» procure des émotions uniques, conscients que nous sommes qu’un tel chef-d’œuvre ne se présente pas tous les jours et que, si le groupe a parfois émit l’idée de se reformer, on préfère rester frustré et garder intacte cette saveur particulière engendrée par une alchimie qu’on aurait peur de ne pas voir se reproduire (même si leur deuxième et dernier LP instrumental «Little Johnny From The Hospital» a mis fin magistralement à leur collaboration). Chacun des trois membres de Company Flow a continué une carrière solo avec plus ou moins de succès, mais une chose est sûre, ils auront révolutionné le rap en un album, et ouvert la voie à de nombreux artistes. Cela valait bien une réédition et une remasterisation qui donne encore plus de relief à cet opus, à découvrir ou redécouvrir tout en restant prudent, car après un tel choc, le risque de rupture d’anévrisme est accru. Plus qu’un indispensable, «Funcrusher Plus» est un moment d’histoire, la genèse de tout un pan du hip hop.

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