Saul Williams – « The Inevitable Rise Of Niggy Tardust »

The Inevitable Rise Of Niggy Tardust[Album]
01/11/2007
(Fader/Digital)

Saul Williams n’a jamais caché son admiration pour Radiohead, ce ne fut donc qu’une semi-surprise de le voir emboîter immédiatement le pas au groupe d’Oxford en proposant lui aussi son nouvel album directement sur Internet, sans s’encombrer des intermédiaires de l’industrie du disque. Mais là où Thom Yorke et sa bande laissaient entière liberté aux acheteurs quant à la valeur marchande de leur musique, Saul Williams a amélioré le concept. L’acquéreur peut ici se délester de cinq dollars (environ 3,50 € en ce moment, autant dire une misère…) pour obtenir l’album au niveau de compression de son choix (y compris la qualité CD sans aucune perte sonore), ou télécharger le disque gratuitement à 192 kbps (ce qui est, au passage, déjà de meilleure qualité que l’unique format que proposait Radiohead). A l’heure où le monde est en train d’oublier que le spectre sonore fait partie intégrante de la création musicale, il est important de souligner et d’encourager cette démarche

Si Saul Williams a toujours bénéficié d’un statut d’artiste un peu culte, les ventes de ses deux précédents albums n’ont pourtant pas dû dépasser le stade du confidentiel. Elles sont de toutes façons à des années lumière des chiffres colossaux de Radiohead. D’aucuns se sont donc (à juste titre) interrogés sur la pertinence commerciale de cette nouvelle stratégie… Reste que Saul Williams touche probablement autant (si ce n’est davantage) sur ces 3,50 € que sur les 15 ou 20 qu’on doit habituellement débourser chez un disquaire. L’expérience méritait donc sans doute d’être tentée, au moins du point de vue de l’artiste et du consommateur, même si je suis bien le premier à regretter l’absence d’un objet physique (on risque de se brosser pour le trouver en vinyl celui-ci…)

Découvert par le grand public à la fin des 90’s sur la double compilation « Lyricist’s Lounge Vol.1 » puis dans le film « Slam », Saul Williams aurait tout à fait pu se contenter de faire carrière en jouant le rôle du rappeur intelligent dans lequel la presse et ses fans l’auraient volontiers cantonné. Il lui aurait suffi de marchander ses featurings auprès d’artistes en mal de crédibilité pour pouvoir ensuite s’offrir des instrumentaux de producteurs en vue dans le milieu hip hop. On en connaît qui continuent de vivre de cette petite combine… Mais Saul Williams fait partie de cette minorité d’artistes qui a fait le choix de la liberté, quitte à désarçonner les fans de la première heure. Ce troisième album risque donc encore de bousculer les certitudes

Après avoir ouvert pour plusieurs concerts des indus-metalleux de Nine Inch Nails, Saul Williams et Trent Reznor (le leader de NIN) se sont trouvés une passion commune pour les productions post-apocalyptiques du Bomb Squad sur les premiers Public Enemy. De fil en aiguille, Saul Williams a atterri l’an dernier sur le remix d’un titre du dernier album de Nine Inch Nails. L’alchimie artistique entre les deux hommes était telle qu’elle les a conduits à poursuivre leur collaboration sur le nouvel opus du poète noir. Chacun a alors harangué ses troupes habituelles… Reznor a fait appel à ses vieux complices Alan Moulder (qui a enregistré le gotha du rock, de The Jesus And Mary Chain aux Smashing Pumpkins, en passant par The Cure ou A Perfect Circle) et le moins connu Atticus Ross (qui a quand même bossé avec Korn, The Dillinger Escape Plan ou The Transplants…), tandis que Saul est retourné débaucher Thavius Beck (moitié de Labwaste, déjà présent sur le précédent album de Williams, et sur ledit remix de NIN) et CX Kidtronik (collaborateur occasionnel de Airborn Audio, qui accompagnait Saul Williams aux machines sur scène lors de sa dernière tournée). L’équipe ainsi au complet a pu s’enrichir des différentes expériences de chacun de ses membres, s’affranchissant autant du politiquement correct que de la bénédiction des élites, comme en témoigne cette surprenante reprise de « Sunday Bloody Sunday » (pourtant déjà samplée en son temps par Dj Shadow) qui risque de faire grincer quelques dents chez les puristes de l’underground..

Vous l’aurez compris, « The Inevitable Rise And Liberation Of Niggy Tardust! », malgré le clin d’oeil évident à l’un des chefs d’oeuvre de Bowie, demeure un disque très personnel, qui divisera sans doute les opinions mais qui prouve à nouveau l’intégrité de son auteur

Il suffit de survoler les premières secondes de chaque morceau pour reconnaître la patte de Reznor à la production. Ces batteries saturées et ces guitares trafiquées ne sauraient mentir. Cette première impression nous laisse même penser que ce disque séduira plus facilement les fans de NIN que ceux de Saul Williams (cf. « WTF! » qu’on aurait tout à fait pu trouver sur un disque de Reznor)..

Le disque est divisé en deux parties assez distinctes. La première moitié rassemble les titres les plus agressifs, les plus rock, du répertoire de Williams, et devrait ravir ceux qui s’écoutent les premiers Dälek ou le « The Brotherhood Of The Bomb » de Techno Animal en boucle. La production de Reznor habille idéalement ce hip hop parfois industriel et bruitiste (« Convict Colony », « Break », « Niggy Tardust »…), parfois tribal et futuriste comme si The Last Poets revenaient le jour de l’Apocalypse (« Black History Month », « Tr(n)igger » (et ses samples de Public Enemy), « DNA »…)

La seconde moitié du disque est plus posée, plus chantée aussi. Malheureusement, Saul Williams ne maîtrise pas encore le chant aussi habilement que la scansion des rimes. Du coup, certains titres apparaissent parfois un peu flottants. « Skin Of A Drum » illustre tout à fait ce déséquilibre: le morceau est absolument phénoménal sur les couplets mais retombe sur les refrains trop mielleux pour tenir la comparaison. Idem sur le mitigé « Banged And Blown Through ». Sans être désagréable, le minimaliste « Raw » est un poil anecdotique pour qui ne maîtrise pas les subtilités poétiques de la langue anglaise (d’autant que le texte de ce morceau n’est pas retranscit dans le pdf de l’artwork). Le Saul pleureur s’en sort quand même plutôt bien sur la jolie ballade « No One Ever Does » et revient aux choses sérieuses sur la fin de l’album avec les très bons « Raised To Be Lowered » et « Ritual », plus proches des délires du début du disque. Il faut aussi mentionner l’étonnant reggae bancal de « Scared Money » qui choque un peu à la première écoute mais qui finit vite par se révéler irremplaçable

Comme son presque homonyme glam-rock, « The Inevitable Rise And Liberation… » est un concept-album dans lequel Saul Williams laisse entendre, au travers du personnage de Niggy Tardust, que le peuple afro-américain ne s’émancipera pleinement que lorsqu’il aura réglé ses propres démons intérieurs et passé outre ses préjugés personnels. Une prise de position peu commune dans le monde du hip hop (mais que partage déjà d’autres fines plumes comme Napoleon Maddox de Iswhat?!). On vous engage donc vivement à aller lire les textes toujours aussi bien ciselés sur le sublime artwork du disque (même s’il aurait autrement plus défoncé sur une pochette de vinyl que sur un pdf, mais je me fais du mal…)

Trois albums en presque dix ans, Saul Williams est davantage un artisan qu’un travailleur à la chaîne. Et si ce nouveau disque ne plaira assurément pas à tout le monde, son indépendance artistique devrait néanmoins lui assurer le respect du plus grand nombre. A ce prix-là, on aimerait se persuader que le public récompensera au moins cette démarche courageuse et originale. Ou alors il ne faudra pas pleurnicher quand les derniers résistants jetteront les armes à l’avenir..

Ecoutez un extrait iciAlbum disponible sur le site de l’artiste

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