Fleet Foxes – ‘Crack Up’

Fleet Foxes – ‘Crack Up’

Album / Nonesuch / 16.06.2017
Indie folk

En alternant bourrasques harmoniques et accalmies mélodiques, en choisissant l’hermétisme mythologique alors même que l’ex-Fleet Fox Father John Misty fait florès d’un folk accessible et hyper-actuel, par la résurrection même d’un groupe en hiatus depuis six ans pour mettre en musique la solitude existentielle de son chanteur Robin Pecknold, ‘Crack-Up’ s’affirme à plein comme un album de contrastes. S’il n’apparaît donc pas en pleine lumière dès la première écoute, il n’en définit pas moins les inclinations futures du groupe prodigue de Seattle. Dans la démarche, au moins, le message est clair : Pecknold n’est pas revenu de son isolement, après être retourné à l’université, pour s’épancher en hymnes hivernales et rengaines accrocheuses. Sur ‘Crack-Up’, les chansons ne sont pas linéaires, retombent et exultent au pied levé, dispensent leurs refrains avec parcimonie, multiplient les couches et les genres (jusqu’à sampler l’éthiojazz de Mulatu Atsake) de manière à rendre obligatoire une écoute assidue, si possible dans un calme olympien. Il est des musiques qui appellent à la contemplation – les morceaux de ‘Crack-Up’, eux, réclament d’être contemplés.

A l’image de la jaquette, où une bande lumineuse chapeaute une mer écumeuse battant de sinistres falaises, l’album frappe d’abord par son obscurité, ne laissant qu’une place infime à une ‘lumière distante’ (‘I Am All That I Need / Arroyo Seco / Thumbprint Scar’) pour ne s’éclairer complètement que sur le dernier titre éponyme, ‘Crack Up’, où un orphéon cacophonique annonce la venue d’une éclaircie éclatante, comme en atteste la didascalie qui l’accompagne. Cette dernière illustre la faillite de la musique à dire les troubles existentiels qui animent son auteur, qui s’est livré à toutes sortes d’exercices pour étoffer le processus d’écriture. Robin Pecknold s’est ainsi amusé à écrire littéralement ses chansons – comprendre ‘les décrire’ : ‘les violons entrent ici, puis l’orchestration atteint un nouveau plateau…‘. L’enregistrement n’a pas non plus échappé à ce besoin d’oralisation, qui est passé par de longues discussion entre le leader au timbre cristallin et son éternel compère et fondateur du groupe, Skyler Skjelset, offrant du même coup une énigmatique mise en abyme, la relation entre les deux hommes étant l’un des thèmes principaux de l’album.

Qu’on se rassure, l’aporie qui a poussé Pecknold à nous priver des Fleet Foxes pendant six ans et à reprendre les études n’enlève rien à la sensibilité de ses compositions qui, presque malgré lui, trouvent une voie de passage dans les méandres de sa conscience. L’album s’affirme, avec ses onze titres, comme une oeuvre thérapeutique, qui semble s’élever au fur et à mesure des morceaux loin de la pesanteur de la rationalité. Selon les propres dires du chanteur, le processus d’écriture est ici un détachement, une quête d’abandon à la mélopée de l’intuition. Les références sibyllines à la mythologie (les sirènes de ‘Cassius’), à l’histoire (la bataille d’Appomatox dans ‘I Should See Memphis’), ou à la peinture ( le clin d’oeil à Goya de ‘Third of May / Ōdaigahara’) créent une tension parfois déconcertante, mais propice à l’interrogation – pour peu qu’on sache accepter de ne pouvoir tout saisir. Au début de ‘Crack Up’, essai qui a donné son titre à l’album, F.S Fitzgerald définit l’intelligence par la capacité à contenir deux idées opposées en même temps, sans pour autant devenir inefficace. C’est donc sans surprise que le dernier Fleet Foxes exulte dans les paradoxes, à commencer par sa propension à faire cohabiter perception et intellect, raison et subconscient, musique et verbe. Moins qu’une preuve d’intelligence, on pourrait arguer que l’examen que propose Fitzgerald est en fait celui de l’intégrité – celle de sacrifier l’idée de vérité absolue, politique comme artistique, pour honorer la subjectivité. C’est donc en toute intégrité que j’encouragerai quiconque à donner à cet album l’attention qu’il mérite ; car ils sont rares, les retours aussi remarquables.

VIDEO
ECOUTE INTEGRALE

A ECOUTER EN PRIORITE
‘I Am All That I Need / Arroyo Seco / Thumbprint Scar’, ‘Third of May / Ōdaigahara’, ‘On Another Ocean (January / June)’, ‘Fool’s Errand’, ‘I Should See Memphis’


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