Etienne Daho – ‘Blitz’

Etienne Daho – ‘Blitz’

Album / Mercury / 17.11.2017
Pop française psychédélique


Etienne Daho ? Vraiment ? Et bien oui.
Ce serait mentir si on vous disait que parler de ce disque n’a pas suscité de débats ou d’interrogations au sein de la rédaction de Mowno. L’énorme campagne médiatique et l’encensement général dont a bénéficié ce nouvel album, ainsi que les nombreux surnoms donnés à l’artiste – Pape de la Pop, Patron de la Pop, Parrain, etc – ont sans doute eu le don d’en agacer plus d’un, voire même peut-être le premier concerné. Qu’importe, la finalité est que la curiosité l’a emporté et a rapidement laissé place à la stupéfaction tant Blitz est un disque brillant, tourmenté, et d’une richesse insoupçonnable. Il ne s’agit pas ici de combler ou de convaincre de la notoriété d’un artiste mais plutôt de défendre un bon disque, surtout quand bon disque il y a.

Enregistré en grande partie à Londres, ce onzième album est un disque où le noir et le blanc se chamaillent, jouent et cohabitent avec le multicolore. Une œuvre bourrée de références rock, pop et psychédéliques qui, aux premiers abords, semble douce et légère en surface, mais s’avère bien plus complexe et riche en profondeur. Loin des tubes FM auxquels on le pense abonné, Daho prend des risques et s’aventure en studio, son lieu de prédilection auquel il rend ici honneur. La réalisation est soyeuse, chaude, élégante, inventive, et fait rentrer Blitz dans la catégorie des disques qui révéleront plus tard encore bon nombre de secrets.

A presque 62 ans, l’artiste semble plus mature et lucide que jamais. Un âge qui lui confère désormais le recul et la distance nécessaires pour rendre un digne hommage à la musique des 60’s et des 70’s dont il craignait auparavant de ne pas être à la hauteur. Il évoque notamment l’une de ses plus grandes inspirations, le défunt Syd Barrett sur le titre Chambre 29, dépeint la dimension romanesque de la défonce dans les 70’s sur Les Cordages de la Nuit, ou s’inspire de sitars et de mélodies hindoues sur un The Deep End à mi chemin entre les Doors et les Beatles. Mais ce passé dont il s’inspire ne l’empêche pas pour autant de manquer d’audace, Daho ayant toujours su se nourrir de son époque, méthode qu’il continue d’appliquer avec soin, une manière bien à lui de garder une certaine fraîcheur dans son travail. Il relie ici avec brio ceux qui furent ses inspirations profondes (les Pink Floyd ou encore Lou Reed et le Velvet Underground) avec celles plus contemporaines d’une nouvelle scène française qu’il admire et défend, comme Flavien Berger qu’il invite sur Après le Blitz, l’un des moments forts du disque.

Nous danserons dessous les bombes, derniers adieux à l’autre monde, dans un ultime bras d’honneur, sans les médailles et sans les fleurs. Nous chanterons les yeux rougis, par la fumée et les débris, dans nos uniformes noirs et or, sur le dancefloor. Toi et moi, nous resterons légers face au danger.

Une double lecture ici, faisant référence aux attaques allemandes menées sur Londres lors de la seconde guerre mondiale mais aussi aux vagues d’attentats plus récemment vécues en Europe, et qui démontre au delà de sa musicalité que Blitz est un vrai manifeste contre la peur, tourné vers la résistance et la vie. Le français, qui vit désormais dans la capitale anglaise, n’a pu s’empêcher de s’inspirer du moral britannique en pleine période de Brexit, et parvient à aborder le sujet avec élégance et romantisme. Ses textes sont d’ailleurs l’une des grandes forces du disque, rêveurs mais d’une touchante simplicité. Daho sait manier l’ambiguïté (Hôtel des Infidèles), manie le chaud et le froid, la joie et le chagrin, au travers de messages voilés, à demi-mots. Les thèmes les plus abordés restent le deuil et la mort : celle de sa sœur notamment qu’il célèbre avec un quasi apaisement sur Le Jardin, essayant ainsi de démontrer qu’on peut d’une certaine manière continuer à vivre avec quelqu’un qui n’est pourtant plus là. Le deuil, mais aussi la mort qu’il frôle en 2013 lors d’une opération bénigne qui tourne mal, un sujet abordé sur Les Flocons de l’Été, premier single trompeur tant il dénote du reste de Blitz mais qui s’avère offrir une véritable respiration au milieu du disque. Celui-ci se conclut sur le titre Nocturne, sorte de slow ténébreux où l’on pourrait s’imaginer en train de déambuler dans une rue de Los Angeles en pleine nuit, presque un requiem, d’une classe folle, et qui rappelle l’inspiration Lychienne perçue sur les dernières productions de Timber Timbre.

Illustré par une photo du photographe Pari Dukovic faisant autant référence à Lou Reed qu’aux films Scorpio Rising ou encore L’Equipée Sauvage avec Marlon Brondo, Blitz offre une imagerie rock que Daho souhaitait suggérer dès la pochette, un fantasme rock à la fois anglo-saxon et américain qui ne quittera jamais le disque, de l’entame Les Filles du Canyon jusqu’à la fin.

Après 35 ans de carrière, et aujourd’hui au firmament de son art, Daho clame la liberté. Celle qu’il chérit, qui lui permet encore et toujours d’avancer, sans cesse, celle vers laquelle il exhorte les jeunes artistes en devenir à se concentrer plutôt que de se soucier du qu’en-dira-t-on. Blitz fait état de tout cela. C’est un disque finement complexe mais qui reste incroyablement accessible pour qui aura la curiosité et la patience de l’explorer. Encore aujourd’hui, l’artiste français demeure une interrogation pour certains et une évidence pour d’autres. Dans un sens, Blitz est peut-être le disque qui réussira à créer la rencontre entre ceux qui ont toujours préféré rester à la marge et les autres. Un défi à l’allure immense, mais qui semble indéniablement définir de ce qu’on devrait tous espérer et attendre de la musique Pop.

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A ECOUTER EN PRIORITE
‘Les Filles du Canyon’, ‘Chambre 29’, ‘Le Jardin’, ‘Les Baisers Rouges’, ‘Les Cordages de la Nuit’, ‘Voodoo Voodoo’, ‘Après le Blitz’

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