Archie Shepp – « Gemini »

Gemini[Album]
24/05/2007
(Archie Ball/Abeille)

Si vous lisez assidûment ce webzine, vous aurez plusieurs fois croisé le nom de Archie Shepp dans nos colonnes. C’est que l’homme a marqué à jamais la musique et la conscience afro-américaines –et par extension une multitude d’artistes- au même titre que Coltrane, Nina Simone ou The Last Poets. Il a su explorer toutes les tendances des musiques noires (free jazz, soul, blues, gospel, hip hop…) au gré de ses nombreux chefs d’oeuvre (essayez ses « Blasé », « Attica Blues », « Fire Music », « Black Gipsy »…) ou de ses collaborations diverses. On a ainsi entendu son sax hurler aux côtés d’autres légendes nommées Cecil Taylor, John Coltrane, Max Roach, Chet Baker, Ron Carter, Don Cherry, Lester Bowie, Elvin Jones ou Frank Zappa, pour n’en citer qu’une poignée. Aujourd’hui encore, malgré son âge et une carrière qui n’a plus rien à prouver, il continue de se mettre en danger en allant à la rencontre d’univers singuliers (Rocé, Lo’Jo, Cheick Tidiane Seck…). Il est aussi l’un des rares jazzmen à être allé fréquemment enregistrer en Afrique, mettant ainsi en pratique ses idéaux politiques largement inspirés du Black Power et du Mouvement pour les Droits Civiques des 60’s

On n’a donc pas été plus étonnés que ça de le retrouver en invité de luxe lors du récent concert parisien de Public Enemy, dignes héritiers des chantres de la contestation d’antan. On avait ensuite eu vent d’un passage éclair en studio juste après le concert pour sceller une collaboration entre les deux partis. Comme l’expliquait Chuck D lors de la conférence de presse quelques heures auparavant, il ne fait jamais de chichis pour poser un featuring avec un artiste qu’il apprécie. Un quart d’heure lui aura donc suffi pour griffonner sur un coin de table le texte qu’il déclame sur « The Reverse », tiré du nouvel album de Mr Shepp

Car pour son soixante-dixième anniversaire, Archie Shepp fait fi des coutumes et NOUS offre un cadeau: ce superbe double digipack, illustré par les bons soins de Wozniak (du Canard Enchaîné). Sur le premier disque de « Gemini »: le premier enregistrement studio avec le quartette qui l’accompagne sur scène (piano+contrebasse+batterie) depuis une dizaine d’années. Sur la seconde galette: un concert enregistré en 2002 à Souillac avec la pianiste Amina Claudine Myers

Le bluesy « The Reverse », qui donne son nom au premier disque, est décliné en trois versions: l’une avec Chuck D seul au micro, l’autre avec Archie Shepp, et la dernière mélangeant les deux voix pour un résultat surpassant les deux premiers essais. Un vrai régal qu’on conseillera aux fans de Iswhat?! ou Rocé, même si la prestation de MistaChuck ressemble plus à un freestyle sur le vif qu’à un couplet longuement réfléchi (et pour cause!)… Un mini-hit quand même

Outre une jolie reprise de Thelonious S. Monk (« Pannonica ») et une réinterprétation de sa superbe « Mama Rose » sous le nom de « Revolution », le reste de l’album offre sept nouvelles compositions de Mr Shepp lui-même ou de ses musiciens. Le saxophoniste y trouve ainsi l’occasion de rappeler qu’il est aussi un chanteur/conteur habité, qui aura su fasciner une partie des rappeurs en devenir à la fin des 60’s. Demandez donc au Dernier Poète Jalal Nuriddin pourquoi il vient réciter ses poèmes en rythme avec le sax de Shepp à la moindre opportunité..

Comme à son habitude, Archie Shepp refuse de se laisser enfermer dans une chapelle bien précise et se méfie de l’étiquette jazz. Il se ballade donc volontiers entre boogie blues (« Trippin' ») et groove latin (« La Manzana »), laissant son sax déchirer le silence dans des orages dissonants ou au contraire se lamenter auprès du piano de Tom McClung

Le « Live in Souillac » fait la démonstration de la jeunesse éternelle de l’homme au chapeau. Accompagné par la légendaire pianiste/chanteuse Amina C. Myers et par une rythmique impeccable, Ronnie Burrage à la batterie (Wayne Shorter, Sonny Rollins…) et Cameron Brown à la contrebasse (Don Cherry, Art Blakey, Aldo Romano…), Shepp revisite trois de ses classiques (« Hope Two », « Ujaama » et « Rest Enough ») et deux gospels de Myers avec une verve hallucinante. Sans doute davantage dans la tradition post-bop que « The Reverse », ce live rassurera les puristes jazz, mais devrait aussi séduire les novices par sa maîtrise du groove et ses passages ultra soulfull (le sublime « Do You Want To Be Saved »)

Archie Shepp restera un insoumis jusqu’à la dernière minute. Installé en France depuis plusieurs années, il a décidé d’y créer son propre label en 2004 pour conserver une totale liberté artistique. Ce disque est donc la troisième sortie de Archie Ball. Et s’il ne détrônera sans doute pas les pièces maîtresses d’Archie Shepp dans l’Histoire, « Gemini » garde néanmoins la dragée haute. A une époque où l’on rend grâces dès qu’un artiste parvient à aligner trois bons albums de suite, nous serions mal venus de faire les difficiles à propos d’un disque qui prolonge une carrière exemplaire de presque cinquante ans. Combien de groupes dont les débuts sont encensés en 2007 sortiront encore des albums à la hauteur dans un quart de siècle?

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