Abd Al Malik – « Gibraltar »

Gibraltar[Album]
12/06/2006
(Atmospheriques/Universal)

Depuis la « découverte » par les gros médias de Grand Corps Malade, le slam semble être devenu un nouveau phénomène de mode… On voudrait donc soudainement nous en refourguer au kilo un peu partout. Enfin, quand je dis partout… Surtout dans les albums de rap, à vrai dire, car le slam paraît bien plus présentable que le mouvement hip hop, et donc fatalement plus vendeur auprès de certains consommateurs au fort pouvoir d’achat ..

Abd Al Malik fait-il du slam, comme on peut le lire à droite à gauche? Je ne sais pas. Je m’en moque un peu même. Il est en tout cas (j’allais dire « heureusement ») à des années lumières de l’ultra marketé « slameur de Saint Denis », notamment grâce à de bons instrus qui tabassent ! J’ai l’impression qu’il est beaucoup plus proche de la démarche d’un Rocé par exemple… Quoique moins abrupte, et donc plus abordable pour les non-initiés. Bref. Peut-être tout simplement qu’Abd Al Malik, à l’image de tous ceux qui ont des choses à dire, et qui ont surtout une vraie plume pour les écrire, adapte son flow mi chanté/mi parlé afin de rendre le propos compréhensible de tous. Comme l’ont fait avant lui une longue lignée d’artistes tels LKJ, The Last Poets, Gil Scott-Heron, Jacques Brel ou Serge Gainsbourg… Et pas besoin que ça soit du slam pour être de grande qualité

Car l’ex-rappeur de NAP compte bien sortir le monde du hip hop de sa léthargie et le faire avancer, quitte à le bousculer sur ses fondamentaux

Dans la forme déjà, pour laquelle Abd Al Malik n’hésite pas à emprunter au meilleur du rap (le refrain de « Saigne » façon IAM de la grande époque), de la chanson française (sample de Jean Ferrat) ou du jazz (Nina Simone), ou à demander à des musiciens assez inattendus de s’incruster dans les instrus pour y donner un groove plus jazzy, plus organique. Mathieu Boogaerts répond par exemple présent à la guitare, tandis que Marcel Azzola et Gérard Jouannest (tous deux musiciens de Jacques Brel) font résonner leur accordéon et piano, et que Keren Ann pousse la chansonnette sur le refrain de « M’effacer »..

Dans le fond aussi, ce converti au soufisme n’a pas peur de chahuter les clichés du genre. Chaque chanson est une petite histoire, écrite comme un poème ou une courte nouvelle à la chute bien sentie. Un vrai travail littéraire dans lequel il met à profit son sens de la formule souvent plus évocateur que bien des grands discours… Aussi lucide sur le parcours du rap (« A force de vouloir se faire rue, on est devenu caniveau.« ) que conscient de ses propres erreurs passées (« […] le genre à jurer sur la vie de sa mère dès qu’il ouvre la bouche […] dans mon monde un mec comme moi c’est le top, j’aurais été une fille on m’aurait traité de sal… « ), Abd Al Malik livre un témoignage souvent poignant, toujours intelligent, sur la société française actuelle et ses dérapages de tous bords

On reprochera peut-être seulement à « Gibraltar » ses deux ou trois derniers titres, un peu trop tristounets ou tout simplement plus accessoires (cf. le bonus track avec Wallen…), qui ont du mal à tenir la concurrence avec la rafale de tubes du début de l’album..

Ce deuxième effort solo n’est donc sans doute encore pas parfait, mais il a le mérite de se poser comme une vraie alternative dans le paysage rapologique français, comme Mos Def et quelques autres l’avaient fait à une époque pour le rap US sur le label Rawkus (le visuel rappelle d’ailleurs un peu le « Black On Both Sides » dudit Mos Def). Jusqu’à présent, il fallait choisir son camp entre les groupes archétypes qu’on nous sert habituellement sur les radios dites (pardon, je rigole…) spécialisées, ou à l’inverse un carré pseudo VIP désabusé/décalé/branchouille pas toujours moins cliché (TTC, Klub des Loosers and Co). Désormais, le rap français semble vouloir se sortir de cette impasse et proposer autant de visages qu’il a de coeurs. Qui s’en plaindra?

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