On y était! – Retour sur le Festival Teriaki 2015

Tandis que la grosse machine Rock en Seine faisait vibrer la région parisienne, le dernier week-end d’août fut – pour certains – l’occasion de se rendre en Sarthe, cette ‘terra incognita’ située pourtant à moins de deux heures de voiture du parc de Saint-Cloud… C’est là-bas, plus précisément au Mans, patrie des rillettes, des 24 Heures et d’un patrimoine architecturale fort méconnu, que depuis 2001 – et désormais sur un rythme biennal – le festival Teriaki met à l’honneur les ‘musiques indépendantes et scénographiées’. La particularité de ce festival à la programmation pointue et arty: investir des lieux n’ayant pas vocation, au départ, à accueillir des concerts. Cette année, pour la dixième édition, on s’est baladé entre un parc, un hôpital psychiatrique désaffecté, et une abbaye cistercienne du XIIIe pour profiter, entre autres, de la seule date française de Deerhoof, de la reformation de Prohibition, ou encore de C’mon Tigre, l’une des révélations de ces derniers mois. Étonnant, non?

JEUDI 27 AOÛT

C’est sous un crachin persistant, typique de la région, que s’est ouvert cette édition 2015. Sous abris, heureusement. Et dans une ambiance définitivement ‘arty’. Tout en s’envoyant quelques mini tartes tatins et de délicieuses verrines de tiramisu élaborées par Stevens, le chef maison du staff Teriaki, on devise avec quelques convives d’Horizon In Situ, l’installation immersive présentée au 2e sous-sol du parking des Quinconces, le nouveau théâtre du centre-ville manceau. Une forêt de tubes lumineux jouant avec l’espace, la lumière et les ombres, au sein duquel le spectateur déambule dans une atmosphère onirique… La création du jeune collectif Nonotak a visiblement emballé les visiteurs. Mais pas le temps d’y plonger: la première performance de la soirée débute au théâtre Paul Scarron. Stripe, d’Arnaud Paquotte, est une machinerie sonore produisant du son et des étincelles qui percent l’obscurité, comme un mini feu d’artifice électrique et hypnotique, dans une ambiance bruitiste. Une entrée en matière qui nous laisse un peu sur notre faim. Derrière, Corona Radiata propose une performance alliant poésie, musique électro et arts numériques. Sur des projections vidéo à dominante géométriques, les textes déclamés par Rome Liteau questionnent notre humanité dans un monde en pilote automatique.

De quoi nous faire réfléchir sur le chemin du bar Le Barouf, où l’ambiance se révèle de suite beaucoup plus festive et ludique avec le show de Tapetronic (photo ci-contre). En sandales derrière sa table remplie de vieux walkmans et autres magnétophones customisés, couplés à des pédales d’effets, ce bidouilleur de génie balance une techno foutraque et dingo, à mi-chemin entre électro 8-bits et harsh noise. Bientôt vingt ans que ce grand malade bricole ses machines et ses K7, parfois dépourvues de bande au profit d’aimants ou de moteurs lui permettant de triturer les champs magnétiques. Un show à la fois sonore et visuel, 100 % esprit Teriaki. Scotché, le public en redemande avant de se défouler sur le dancefloor grâce aux sons freaks balancés par The Brain, alias Eva et Pascal Lebrain, animateurs de l’émission de radio éponyme. Mais il est temps pour nous de laisser les danseurs se défouler et de se préserver pour la suite.

VENDREDI 28 AOÛT

Dans le soleil couchant de la fin de journée, on débarque à l’ancien hôpital psychiatrique Etoc-Demazy, où le festival a de nouveau établi ses quartiers principaux, comme lors de l’édition 2013. L’entrée dans l’ancien ‘asile des aliénés’, fondé en 1828 selon un plan qui fera florès tout au long du 19e siècle (l’administration au centre, et les différents pavillons autour), est toujours saisissante. Elle se fait en suivant une longue coursive extérieure, qui débouche sur la moitié nord de la cour de circulation, au pied du bâtiment administratif et de la chapelle. C’est là, sur la scène de plein air que les locaux de Blue Mountain Expansion lancent les hostilités avec leur shoegaze cotonneux plutôt planant. Rejetons d’une scène locale actuellement florissante en la matière, ils devront néanmoins faire encore quelques efforts en terme de présence scénique et de justesse au chant pour égaler leurs aînés de The Dead Mantra.

Le temps d’attraper une bière, et on emprunte un couloir lugubre longeant les anciennes cellules de confinement pour déboucher sur une petite pièce obscure, où Pernoise propose une installation à base de projections psychés, de petites machines, et de post-rock minimal et intimiste. Dans la pièce suivante, on tripe quelques minutes sur les créations graphiques d’Hache-Banane, réalisées à partir de ces tableaux d’affichage public noirs et jaunes qui s’animent grâce à des pastilles mécaniques. Ces flip dots servent ici de pixels pour former des images. Étonnant, mais il faut filer, car les choses sérieuses commencent sur la scène extérieure.

Premier gros morceau du festival, les rennais de Fat Supper profitent de la tombée de la nuit pour réchauffer l’atmosphère avec leur rock énergique et chaleureux, aux confins du blues, de la pop et du math-rock. Sur scène, le groupe nous évoque fortement Papier Tigre, ce qui est plutôt bon signe. Indéniablement groovy, le quatuor offre un show carré mais peut-être un poil timide. On remue la tête, on tape du pied, mais il faudra tout de même attendre la fin du set pour que le groupe se lâche vraiment et que l’ambiance monte un peu… Mais déjà, la cloche de la chapelle résonne pour rameuter les ouailles à la cérémonie de l’Allemand Chris Imler (photo ci-dessus), dont la quasi homonymie avec l’un des hauts dignitaires du IIIe Reich inspirera à certains quelques jeux de mots de très mauvais goût: ‘Tu crois qu’il est venu avec DJ Goebbels?‘. Chapeau sur la tête et veste de survêtement bleue en nylon sur les épaules, le batteur moustachu – réputé l’un des meilleurs de Berlin – ne ménage pas ses efforts pour embarquer le public dans son show electro-rigolo. Debout derrière sa batterie et ses machines, l’homme orchestre du 21e siècle allie à la perfection l’organique et l’electronique dans des compositions électro-pop-krautrock. Et son charisme indéniable finit par conquérir les quelque 300 personnes qui s’agitent désormais en sueur, massées sur le dancefloor de l’édifice désacralisé. La soirée est lancée.

Alors qu’on sort prendre le frais, on apprend que certains sont arrivés trop tard: la jauge maximale de 450 entrées est atteinte et les organisateurs ont dû refuser l’entrée à quelques dizaines de personnes. C’est donc à guichet fermé que va se produire Deerhoof (photo ci-contre), LA tête d’affiche de cette édition, qui a choisi Teriaki pour la seule date française de sa tournée européenne. Plus charismatiques les uns que les autres, les quatre musiciens de San Fransisco font honneur à leur statut avec un set au cordeau et diablement vitaminé. La chanteuse-bassiste à la voix acidulée, Satomi Matsuzaki, enchaîne les danses à la manière d’une écolière, le guitariste Ed Rodriguez – arborant un magnifique look pantalon vert et chemise à fleurs – balance dans tous les sens sa chevelure bouclée de latino, tandis que les deux historiques – John Dietrich (guitare) et le batteur/chef d’orchestre Greg Saunier –suent des litres sur leurs instruments respectifs. Sur scène, leur pop noisy alambiquée se révèle furieusement rock tout en dégageant une fraîcheur presque ingénue et spontanée. Mais ce n’est là qu’une impression: malgré le côté foutraque de l’ensemble, rien ne dépasse, tout est parfaitement en place et maîtrisé. Les amateurs sont en transe, ceux qui venaient découvrir sont partagés, parfois un peu déçus: ‘Trop décousu, je suis pas rentré dedans…‘. Les Deerhoof, eux, s’éclatent. Visiblement euphorique d’être là, le gourou Saunier quitte ses fûts à deux ou trois reprises pour venir causer dans le micro, en français. Grande classe.

Après ça, difficile pour nous de trouver grand intérêt à la suite du programme… On attendait pourtant beaucoup de la messe noire promise par les finlandais de K-X-P dans la chapelle. Mais la techno-kraut du trio de sorciers encapuchonnés de noir nous laisse de marbre, avant de nous ennuyer profondément. L’ambiance et le décorum sont au rendez-vous (‘Attends, le light show était terrible!’, ‘Oui mais bon, et après?‘), mais leur musique ultra linéaire et répétitive ne parvient définitivement pas à nous mettre en transe. Enfin, Erreur de jeunesse, le duo electro-futuriste du beatmaker moustachu (un de plus!) Debmaster et sa copine Silnaye, nous laisse relativement indifférent. Mais il a le mérite de faire danser jusqu’à la dernière minute les acharnés du dancefloor.

SAMEDI 29 AOÛT

On entame cette troisième journée allongé dans le parc du Gué de Maulny, à deux pas de l’ancien hôpital psy. Les pieds dans l’herbe, sous un soleil de plomb, mais à l’ombre des arbres, on profite d’une après-midi électro agréable, détendue et familiale. Beaucoup de jeunes parents sont venus en famille, certains ont apporté le pique-nique ou profitent des derniers rayons de soleil de l’été pour entretenir leur bronzage. L’entrée en matière se fait en douceur avec le jeune producteur manceau Neymad qui balance une électro-pop cool et raffinée, à la limite du chill-out. Idéal pour se remettre de la veille et enchaîner sur l’ambiance bord de mer proposée par Johnny Hawai. Seul sur scène avec sa guitare, ses machines et sa nappe fleurie, le marseillais distille un doux son cross-over entre électro ambiante-cool et surf psychédélique. On entend même parfois la mer et on se laisse bercer par ce son original.

Cette après-midi bucolique s’achève sur une touche plus dark avec le krautrock psyché ultra-répétitif du supergroupe Futur#scope (photo ci-dessous), comprenant notamment l’omniprésent batteur de Pneu. En trois-quarts d’heure, le groupe exécute deux longs morceaux à base de rythmiques obsédantes, accompagnées de nappes de synthés, le tout perforé des complaintes stridentes d’une trompette aux accents free-jazz, triturée à coups de pédales d’effets. Programmer cette formation en plein air, dans un cadre verdoyant, n’était peut-être pas la meilleure idée pour rentrer dans la transe… Et si l’on s’ennuie un peu, une partie du public au moins semble hypnotisée et se rapproche de la scène pour mieux s’immerger. Quoiqu’il en soit, cette parenthèse apaisante nous permet de se requinquer avant de reprendre le chemin de l’HP pour la deuxième grosse soirée du festival.

Installé au pied de la scène, à l’heure de l’apéro, et devant un public malheureusement restreint, Jogging est la première bonne surprise du soir: un gars à la batterie, une fille aux claviers pour une sorte de chanson-jazzy groovy très libre et hyper second degré, à la limite de l’absurde. Le public est emballé: ‘Les paroles, c’est n’importe quoi… Des fois, on dirait qu’il lit des courriers administratifs, c’est trop drôle!‘.

Après cet amuse-bouche léger, un petit temps mort se révèle nécessaire car derrière, c’est du sérieux: la reformation de Prohibition (photo d’intro), groupe culte de la scène rock indé française des années 90, positionné dans le sillage de formations comme Fugazi ou The Ex. Pour son retour sur scène et ce tout premier concert, on sent un peu d’appréhension. Les frères Laureau et leurs deux acolytes tardent un peu à monter sur scène. Au bout de deux-trois morceaux, Fabrice (le bassiste) lance timidement à ceux qui ne seraient pas aux courant: ‘Ça fait 16 ans qu’on n’a pas joué tout ça‘. Et pourtant, les vieux briscards ne semblent pas rouillés pour un sou et offrent un set impeccable. Mieux: leur post-punk groovy, accompagné d’un chant clair et parfois de saxophone, n’a pas vieilli. Visiblement ému d’être là, le quatuor sonne juste dans sa musique, mais aussi dans l’intention et l’attitude. Un peu plus détendu, il se permet même un petit rappel pour finir de se décoincer avant la tournée qui s’amorcera à l’automne, à l’occasion des vingt ans de leur label, Prohibited Records. Pari gagnant pour les programmateurs de Teriaki, dont les années de lobbying intensif auprès des frères Laureau auront permis d’assister à ce moment (merci, donc, pour ce moment…). Après avoir déjà redonné vie à Belone Quartet il y a deux ans, le festival manceau cherche désormais le prochain mort glorieux qu’il pourra ressusciter. On en frémit d’avance.

Le temps de faire le bilan de cette reformation et l’on retourne dans la chapelle se plonger dans l’univers ‘fresh beat’ du jeune Américain James Pants, dont les chansons électro-pop-garage-hip-hop-new-wave peinent à nous convaincre. Il faut dire que l’ambiance, dans un épais nuage de fumée et une lumière rouge vif, est un peu étouffante. Dommage. C’est donc avec plaisir que l’on retrouve la scène extérieure pour se marrer devant Funken (photo ci-dessous), trio tourangeau issu du collectif tourangeau Coktail Pueblo, et qui endosse sans scrupule ni complexe le rôle du groupe festif de cette édition. Leurs chansons hip-hop bricolées et absurdes sur les gâteaux, les saucisses cocktail ou les grenouilles font mouche auprès des festivaliers. Il faut dire que le chanteur-animateur de l’orchestre sait mettre le public dans sa poche, et parvient même à lancer une chenille dans l’assistance. Définitivement l’instant bamboul’ du festival.

Moins fun, mais tout aussi dansant, et dans un registre beaucoup plus tribal, Deux Boules Vanille est la deuxième bonne surprise de la soirée. Installés sur une mini scène au pied des somptueux magnolias du site, les deux batteurs (dont les fûts sont reliés à un appareillage déclenchant de vieux synthés analogiques) font preuve d’une énergie redoutable et embarquent à la surprise générale une bonne partie du public dans leur délire noise électro-acoustique. Il n’en fallait pas plus pour chauffer tout le monde à blanc avant la grand-messe techno d’Arnaud Rebotini dans la chapelle. Entouré de ses synthés vintage, le géant aux cheveux gominés livre un set énorme d’une heure et demie dans une ambiance dancefloor totalement débridée. Tout comme le maître de cérémonie lui-même, beaucoup finissent la soirée chemise ouverte.

DIMANCHE 30 AOÛT

Les ‘siestes’ musicales qui clôturent traditionnellement le festival, dans le cadre grandiose du parc de l’abbaye de l’Epau (édifice d’obédience cistercienne construit au XIIIe siècle), ont bien failli tomber à l’eau cette année. Quelques averses et coups de tonnerre ont contraint les organisateurs à attendre l’accalmie. C’est finalement avec plus d’une heure de retard, et dans la chaleur moite et orageuse du milieu de l’après-midi, que C’mon Tigre monte sur scène, pour notre plus grand plaisir. La pop-rock progressive métissée d’ethno-jazz que propose le sextet italien est un véritable délice pour les oreilles. Les deux cuivres, le vieil orgue farsifa, le xylophone et le chant susurré à la Thom Yorke nous enveloppent et nous bercent dans une douce mélancolie rêveuse. Vautré dans les transats installés en hémicycle autour de la scène en plein air, on en redemande… Mais toutes les bonnes choses ont une fin.

Le duo électro Syracuse prend le relais alors que l’on part explorer les quelques installations nichées dans les recoins de l’abbaye. Particulièrement scotchante, Light Quanta du canadien Nicolas Bernier, offre une immersion dans un monde de recherche où se croisent le son, la lumière et la physique quantique… Sous le ‘Dhaum’ du Hacker Space, on s’amuse cinq minutes à faire du son en touchant des outils ou des fruits, puis on retourne côté scène pour achever ces quatre jours sur un air de néo-cumbia, avec les colombiens de Los Piranas. Dansant, exotique, foutraque, le trio qui se définit lui-même comme ‘tropical noise’ parvient même à faire se lever une partie du millier de spectateurs alanguis dans l’herbe ou les chaises longues. C’est peut-être bien la première fois que l’on finit un festival debout et en sueur.

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