On y était! Retour sur le Rock Dans Tous Ses Etats 2012

Quoi de mieux pour terminer un mois de juin maussade que de se rendre à Evreux pour célébrer le Rock Dans Tous Ses États? Rien, justement. Pendant deux jours, autour d’une programmation musicale exigeante, les jeunes ont fêté la fin des examens et les plus âgés la fine fleur des musiques actuelles. Quant à nous, on était là pour « bosser ». Mais bon, on s’est bien amusé quand même. Récit.

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Fin juin, alors que la finale de l’Euro se prépare, que les Eurockéennes annoncent une belle programmation, que le Main Square étale une nouvelle fois sa puissance financière, la ville d’Evreux, elle, voit son quotidien chamboulé. A l’affiche du Rock Dans Tous Ses États cette année, Two Door Cinema Club, Manu Chao, The Rapture, Squarepusher, Daniel Darc, Citizens, Cypress Hill, 1995 et ça continue encore et encore (c’est que le début d’accord, d’accord…). Dis comme ça, ça sent la grosse machine, la haute bourgeoisie et les concerts vus du coin de l’œil. Eh bien pas du tout. Ce festival n’est pas très grand, il est même plutôt petit avec ses trois uniques scènes et ses 11 000 spectateurs quotidiens, mais il n’empêche que c’est dans la détente et la béatitude qu’il fête cette année sa 29ème édition. Chapeau.
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Vendredi 29 juin 2012

La première journée démarre à 17h30 avec The Bots. En attendant les têtes d’affiches de la soirée, le (très) jeune duo américain impressionne: guitares industrielles et chant désinvolte, les frères Lei, 14 et 18 ans, enchainent les hymnes potentielles, comme des Black Keys mais avec de l’acné. Si The Bots est aujourd’hui considéré par toute personne un tant soit peu sérieuse comme des espoirs de première catégorie, Daniel Darc, le suivant sur la liste, est déjà un vieux briscard. De retour au premier plan depuis le succès public et critique de « La Taille De Mon Âme », l’ex-Taxi Girl débite les mots et les manipule. Au point d’offrir une prestation inoubliable? Pas sûr! De même pour M.Ward. Excellent sur disque, passionnant avec Zooey Deschanel au sein de She & Him, Matthew Stephen Ward ne convainc pas totalement avec un live talentueux mais sans éclats. Comprenons-nous bien: parfaitement bien interprété et merveilleusement chanté, sa prestation semble malgré tout se confiner dans des sonorités extrêmement américanisées. Sortez les boots, le chapeau de cowboy et la photo du ranch, il est temps de murmurer à l’oreille des chevaux. On passe notre tour.

rock21Pour la suite, on passe brièvement voir le hip-hop colombien malaxé aux boucles électroniques et aux rythmes ragga de Bomba Estereo avant de succomber à The Rapture. Déjà présent sur le festival en 2004, la bande de Luke Jenner a bien changé mais n’a rien perdu de sa superbe. On ira même jusqu’à dire qu’elle s’est bonifiée. Et la production du français Philippe Zdar n’y est sans doute pas étrangère: à voir ces génies de l’électro-rock s’amuser des époques et des genres devant un parvis totalement acquis, on se dit qu’ils ne doivent pas regretter ce choix.

S’en suit Crystal Castles. Rouge de colère, le duo récure nos oreilles avec maitrise et autorité. Autant le dire d’emblée, la foule, face à ces canadiens, n’est qu’une biatch, manipulée et soumise. Furieux, punks, déjantés et bruyants, rien ne les défini réellement. Et c’est tant mieux puisque leur étonnant concert ne correspond en rien à ce qu’on avait pu voir auparavant. Du chamanique « Celestica » au décadent « Crimewave », c’est bien simple, dans le genre on ne fait pas plus grand. Respect.

Pour le reste, que retenir de cette première journée? Trois choses. Le plus beau pour commencer: beats hip-hop, rythmes électroniques, public ravi, Chinese Man déroule, sans esbroufe, ses plages trip hop et réussi le hat-trick parfait. On sent le souffle chaud de leurs compositions et de leur mise en scène réchauffer nos corps et inviter nos hanches à la danse. Juste ce qu’il faut pour se remettre du moment le plus triste de la journée: le concert de Manu Chao. Ringarde et clichée, sa performance nous questionne: pourquoi écoutons-nous encore l’ex-Mano Negra? Par fidélité absolue et éternelle? Pour vérifier que sa musique n’est définitivement plus ce qu’elle était? A force d’être usée jusqu’à la corde, la formule « je me prends pour un anticonformiste et je le chante » a fini par céder. Puis, après le très beau et le très laid, vient le temps des regrets: avoir manqué, faute à une erreur sur le programme officiel qui annonçait leur concert à 00H15 et non à 22H45, les fantasques Murkage.

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Samedi 30 juin 2012

Les concerts démarrent à 15h30. Mais bon, comme on est des rebelles, on arrive à 16h, pile au moment où Alan Corbel entreprend une reprise de « Perfect Day » de Lou Reed en version acoustique. Une journée parfaite qu’on aurait souhaité plus ensoleillée et surtout moins pluvieuse. Remarquez, vu la programmation du jour, on ne risquait pas de s’ennuyer. C’est donc le cœur léger que l’on se dirige sur la scène A pour découvrir un jeune groupe lillois, déjà aperçu en première partie de Yuksek ou de The Shoes: Rocky. Après avoir enjoint au public, encore peu nombreux, de l’entourer, le quintet se charge de faire vivre les lieux. Il a beau pleuvoir en ce milieu d’après-midi, on peut compter sur lui pour ramener le soleil. La formule est efficace, entre dance music et électro-pop, elle s’impose même comme la rencontre rêvée entre Talking Heads et LCD Soundsystem, rien que ça. Nous les quittons à regret, mais on se console vite auprès de Russian Red: elle est là, toute gentille et toute mignonne, à nous faire entendre ses comptines folk biberonnées au son de Belle & Sebastian. Cependant, ne vous fiez pas aux apparences, ni aux influences: c’est bien de Madrid, terre de liberté, que vient cette nouvelle princesse de la folk pour qui l’acoustique n’est pas nécessairement synonyme de douceur.

Il est 17h30, place désormais aux choses sérieuses. Grâce à Rocky et Russian Red, on connaissait la volonté du Rock Dans Tous Ses États de mettre en avant de belles découvertes. Bien leur en a pris, car il est indispensable de suivre Kurt Vile & The Violators pendant les trente prochaines années. Entre rock et songwriting, entre pop et psychédélisme, ce chevelu fan de Bob Dylan et de Neil Young, connu de quelques-uns pour avoir donné naissance à The War On Drugs en 2005, démontre clairement que l’on peut encore faire du (très) bon rock en 2012. Même en s’appelant Kurt.

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Décidément, les heures se suivent mais ne se ressemblent pas à Evreux. Après la noirceur des guitares de Kurt Vile & The Violators, place aux compositions joyeuses, en forme de tubes instantanés, des londoniens de Citizens. Comme prévu, c’est magnifique, jouissif et sensuel. Histoire d’en mettre plein la vue, Tom Burke, le chanteur à la chemise osée, multiplie les bains de foule, créant ainsi une symbiose parfaite entre l’euphorie du public et les hymnes pop et brillantes de ces fidèles citoyens de sa Majesté. Et c’est justement cette gracieuse majesté qui en prend pour son grade avec Derwin Schleker, aka Gold Panda. Loin de tout refrain accrocheur, sans être pour autant inaccessible, le son est ample et puissant, minimal et trip-hop, house et dream-pop: toujours à bon escient. Comme tout bon DJ, Gold Panda ne se met pas avant, préférant laisser la musique parler d’elle-même. Avant de se quitter, même si l’on aurait apprécié qu’il soit programmé un peu plus tard dans la soirée, on se dit que ça doit être ça, ce qu’on appelle la marque des grands.

Une arène dont Stuck In The Sound, malgré une presse dithyrambique à son sujet, ne semble pas encore faire partie. Alors que ces rockeurs français nous promettent que « ça va saigner fort« , on se dit que, bien qu’il soit brutal, efficace et extrêmement référencé, leur set n’en reste pas moins affaibli par un rock post-ado et un temps soit peu cliché. Passons. De toute manière, il est 21h et c’est l’heure de quitter le rock pour le rap à la cool des protégés de Zoxea, 1995. Il est loin le temps où nombre de concerts hip-hop provoquaient violence et répression. Aujourd’hui, c’est sans fascination pour les bas-fonds que 1995 semble briser les codes et remonter à la source sans sonner vintage. A l’ancienne, tsé. Et c’est justement connecté aux années quatre-vingt-dix qu’on poursuit notre petit week-end avec les poids lourds du hip-hop hispano-américain: Cypress Hill. Premier constat: on est ravi de voir que des titres comme « Insane In The Brain » et « Hits From The Bong »  se portent toujours aussi bien en live. Tout comme B-Real et Sen Dog, qui, en plus d’échapper aux capharnaüms de la modernité, n’y vont pas par quatre chemins. Résultat: l’ambiance est à son paroxysme.

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Malheureusement, toute cette effervescence ne dure qu’un instant, tant Brian Jonestown Massacre déçoit. On savait que la bande d’Anton Newcombe avait définitivement quitté l’underground pour faire bouger les lycées et autres kermesses sur un son rock évident et en rien créatif, mais ce qu’on ne savait pas encore c’est que le combo faisait désormais partie de ces groupes dont on aime dire « il fallait les voir, je les ai vu« . Regrettable.

D’ailleurs, on quittera vite la scène B pour aller retrouver les fous furieux de Kap Bambino, qui jouent simultanément à la Gonzo Mobile. On n’y restera qu’une petite vingtaine de minutes, juste le temps de se faire une vague et belle idée de leur prestation, dont on se dit que la noirceur doit autant à la furie des deux comparses qu’aux litres d’alcools absorbés. Pas de round d’observation avec les bordelais, nos oreilles en prennent pour leur grade, l’électro-punk aussi. La prestation se termine brutalement et on ne peut décider de ce qui vient de se passer.

La nuit est définitivement tombée. On enchaine avec l‘autre événement de la soirée, la présence des protégés de Kitsuné: Two Door Cinema Club, aussi élégant qu’entêtant. Même si leur répertoire, souvent réduit à une hype tenace, a tendance à se ressembler sur la longueur, la puissance et la maitrise dont font preuve ces Nord-Irlandais sur scène assurent l’essentiel. Mieux, cela les impose en véritable leaders de l’électro-pop, aux côtés de Phoenix notamment.

Puisque toute chose à une fin, même les festivals, on termine en beauté avec Squarepusher. Et on ne le regrette pas une seconde. Graphique et industriel, son set est instable, expérimental, voire dissonant, mais jamais vain ni assommant. La température monte, les pieds s’électrisent et son électro secouée sublime le public en une véritable rave party. A voir cette icône électro se démener pendant une heure sur ses platines, où les notes se glissent brutalement sous le rythme, où chaque beat semble pouvoir donner naissance à des dizaines de mélodies différentes, on se dit qu’on a de la chance de passer une fin de soirée aussi grandiose. Pour nos premières escapades en terres ébroïciennes, on est ravi de voir que Le Rock Dans Tous Ses Etats a su prendre des risques et mener tambour-battant deux journées de festival bien remplies.

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Une réponse à On y était! Retour sur le Rock Dans Tous Ses Etats 2012

  1. Mélissa 17 août 2012 à 0 h 43 min #

    HALLELUJAH ! Ca fait plaisir de lire des articles comme ça. Bien écrits, justes, francs. Evreux a véritablement été enflammée cette année; je peux vous le garantir puisque j’ai vécu le festival de l’intérieur et ai pu le comparer à l’année précédente. Qu’une seule chose à dire: vivement les 30 ans.

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