On y était! Retour sur le Primavera Sound Festival 2014

Après une édition 2013 traversée sous un froid polaire, c’est avec la valise digne d’un ATP en Islande qu’on retournait fin mai à Barcelone pour le grand rendez vous annuel des adeptes d’indie rock. Comme toujours, le Primavera Sound Festival avait préparé à ses festivaliers une des plus belles affiches de l’année. Répartis sur six scènes majeures et quelques autres annexes, têtes d’affiche, valeurs sûres, révélations, et représentants locaux allaient se donner le change, tentant de justifier au mieux leur présence parmi les grands acteurs musicaux du moment.

Démarrées en début de semaine en investissant les salles de la capitale catalane, c’est du jeudi au samedi, au Forum, en bord de mer, que les principales festivités avaient lieu. Comme tous les ans, partis avec la ferme volonté de voir le maximum de groupes, on aura finalement cédé aux impondérables de ce genre d’événement: le temps, la faim, et la nécessité de ne pas disperser le collectif dans la foule, autant d’éléments à peine mesurés à l’heure du départ, mais qui finissent par toujours remettre le planning en question. Et cela dès les premières minutes.

Tandis que le folk seulement sympathique de Julian Cope s’appréciait dans le confort des fauteuils de l’Auditorium Rockdeluxe, Follakzoid laissait opérer sa transe psychédélique sans grande originalité sur la scène ATP, délocalisée cette année à l’entrée du festival pour mieux laisser les deux principales – Sony et Heineken – se faire face à l’autre extrémité. Avec pas mal de décibels en moins, Rodrigo Amarante foulait plus tard la scène Ray Ban avec la chance de trouver un soleil en adéquation avec sa musique, tandis que Real Estate récitait son indie pop bien léchée sur une scène Heineken manifestement trop grande pour lui.

C’est vers 20h que les premiers choix cornéliens ont commencé à s’imposer. Simultanément, Pond crachait son psyché assez sauvagement pour ravir ceux ayant toujours recherché plus de dynamisme chez Tame Impala (l’autre groupe de certains des musiciens), Midlake peinait à captiver l’attention autant qu’il réveillait les regrets de son ancien chanteur, et The Ex – chauffé la veille par un concert en ville en compagnie de Shellac – frappait un grand coup avec son rock atypique et angulaire, nourri aux rythmes africains. Passés Majical Cloudz et Warpaint laissant au public une impression mitigée, un Neutral Milk Hotel quelque peu surestimé au regard de la pleine assistance peut être un peu dupée par l’effet d’annonce de l’an passé, il fallait ensuite choisir entre la classe de St Vincent, et le charisme efficace de Future Islands, deux groupes qui ont incontestablement marqué une première journée pourtant loin d’être achevée.

En effet, sagement, Queens Of The Stone Age attendait de défendre son statut de tête d’affiche. Comme souvent dans le cadre de festivals, la bande de Josh Homme n’y parviendra jamais vraiment. Plombée par un son perfectible, elle comptait seulement sur quelques vieux tubes pour dresser l’échine d’un public qui ne demandait pourtant qu’à s’électriser. Au même moment, Shellac – présent chaque année – déroulait un set évidemment convaincant bien que prévisible, sans forcément dévoiler beaucoup d’un nouvel album qui se fait toujours attendre. Quitte à priver Charles Bradley d’une partie des festivaliers qui auraient sans doute succombé à la qualité de sa prestation, à son émotion et son charisme, c’est Arcade Fire que beaucoup venaient voir cette année. Une attente qui a pris toute sa mesure dès l’entrée en scène des canadiens. Comptant une douzaine de musiciens dans leurs rangs, ils avaient réservé un concert tout en couleurs, bourré de tubes, s’appuyant au passage sur quelques surprises scénographiques et confettitechniques pour tenir en haleine et récompenser une foule dense. En un peu moins de deux heures, Win Butler et sa bande – rares en Espagne contrairement à la France – succombaient à l’accueil catalan jusqu’à en oublier les paroles et, dans le même temps, confirmaient définitivement que la musique pouvait aussi être un show. Plus long que prévu, la prestation nous privait de celle pourtant attendue du trio Moderat qui – parait-il – tenait toutes ses promesses, et nous laissait sur la pop funk plutôt lisse d’un Metronomy qui, sur cette tournée, semble décidément défendre plus volontiers son album que sa réputation live.

Si le vendredi pouvait compter sur quelques noms alléchants, cette journée était pourtant la moins aguicheuse. Au delà de Mick Harvey qui reprenait tant bien que mal Serge Gainsbourg à l’ombre de l’Auditorium, des locaux de Senores qui défendaient magnifiquement leur émo pop sur une scène annexe indigne de leur talent, de Drive By Truckers condamné à seulement s’offrir à quelques dizaines de parapluies, c’est la pluie qui monopolisait l’attention tandis qu’elle se transformait en déluge. Réfugiée sous le préau faisant office de réfectoire, la foule acclamait en choeur et dans une ambiance totalement surréaliste le retour du soleil, puis un magnifique double arc en ciel pour se délecter ensuite des prestations impeccables de Loop, et surtout de Slowdive qui bénéficiait d’un son énorme pour réveiller ses oeuvres de vingt ans d’âge: deux prestations avec lesquelles ne pouvaient rivaliser ni la classe du Walkmen Hamilton Leithauser, ni le charme et la douceur d’une Sharon Van Etten perdue sur une grande scène, encore moins la vulgarité, le mauvais goût et l’attitude répugnante des filles de Haim.

Condamnée à l’incertitude la plus totale, cette seconde soirée alternait ensuite le bon et le passable. Seul au rang des déceptions, le set très électrique de Pixies presque pathétiques, emmenés par un Frank Black sans voix et une nouvelle bassiste tentant en vain de faire du Kim Deal pour faire oublier son illustre aînée. Sans contestation, mieux valait apprécier la belle performance (bien que classique) de Lee Ranaldo accompagné de Steve Shelley pour l’occasion, comme celle impeccable de The War On Drugs qui provoquait naturellement un regain d’intérêt pour son dernier opus. Avant que Darkside ne vienne clôturer notre deuxième jour sous les coups d’un electro qui n’a jamais soulevé les foules malgré l’affection toute particulière de la population locale pour les plaisirs artificiels, les ambiances se télescopaient, laissant les festivaliers à leurs goûts respectifs: tandis que les fans de pop rock se ruaient vers The National rejoints sur scène par Justin Vernon et Hamilton Leithauser, ceux plus extrêmes pouvaient découvrir le phénomène Deafheaven sur scène, ou opter pour le beaucoup plus calme mais non moins mythique post rock d’un Slint qui, grâce à son talent et un son parfait, aura réussi le difficile exploit de laisser un public espagnol bouche bée, sans voix.

Nettement plus fournie, la journée du samedi – la dernière – demandait encore pas mal de forces à nos jambes raidies par les kilomètres parcourus. Rendus tôt sur le site, on optait sans d’autres attentes qu’un peu de repos pour la salle assise de l’Auditorium. Là, les locaux Silvia Perez Cruz et son guitariste multi instrumentiste Raul Fernandez Miro confrontaient leurs univers respectifs antagonistes devant une salle toute acquise à leur cause. Elle, multipliant les reprises (Piaf, Cohen…) de son chant majoritairement hérité du flamenco, lui, l’accompagnant de son jeu souvent bruitiste et expérimentale, ont transformé cette heure d’immersion dans la culture locale en souvenir impérissable, en une véritable communion, pour ne pas dire en cérémonie à voir les yeux rougis du public au moment ou les lumières se rallumaient.

Le temps de se remettre de ce moment aussi magique qu’inattendu que les basques de Belako récitaient leur post punk en quête d’un charisme faisant cruellement défaut à des compositions pourtant rondement menées. Même constat pour Courtney Barnett qui, à côté sur Pitchfork, tentait d’amadouer les adeptes de chansonnettes indie rock. Non, pour véritablement avoir à faire à un bon groupe de scène, il fallait patienter jusqu’à l’arrivée de Superchunk. Emmené par un Mac McCaughan habitant littéralement la scène, le groupe a revisité sa discographie en privilégiant les tubes très mélodiques de ses deux derniers albums pour rappeler que, malgré son âge avancé, il était encore loin d’être usé. Une leçon scénique dont pourrait également s’inspirer les Dum Dum Girls qui, dans la foulée, raides et en rang d’oignons, récitaient leur répertoire, apparemment sans grande envie. A tel point qu’on allait jusqu’à mettre le nez dans la musique de Caetano Veloso… en attendant de se voir rappelé, avec Earl Sweatshirt, qu’il fallait définitivement bannir cette arnaque qu’est devenu le hip hop américain sur scène. D’ailleurs, de fait, Kendrick Lamar – pourtant accompagné d’un groupe live – subira une heure plus tard notre plus totale indifférence. A tort apparemment.

Tandis que l’auteur de l’excellent ‘Good Kid, M.A.A.D City’ et le généreusement accueilli Connan Mockasin s’emboîtaient le pas à chaque extrémité du Forum, que The Dismemberment Plan s’octroyait dignement la faveur de nombreux nostalgiques pendant que les attendus Godspeed You! Black Emperor s’embarquaient pour près de deux heures d’un concert transformé en épreuve d’endurance, la dernière ligne droite du Primavera Sound Festival 2014 tenait toutes ses promesses. Devant un parterre comble, Cloud Nothings lâchait alors ses bombes jusqu’à retourner le public comme une crêpe, et Nine Inch Nails exécutait sans surprise le même concert qu’il répète depuis l’an passé. Une fioriture, pourtant, comparé au post rock que Mogwai, porté par un son d’une perfection rare en festival, s’apprêtait à propulser avec autant de grâce que de violence à la face d’un public soufflé par une expérience telle qu’elle démotivait même à l’idée de se téléporter vers Foals, ou vers la scène Pitchfork, là ou Ty Segall déclinait trop généreusement son rock garage, gâché par ailleurs par des ingés-son aux oreilles apparemment bien usées par l’accumulation des concerts. Un couperet qui nous poussait aussi à renoncer aux Black Lips, auteurs en fin de nuit d’une prestation pour le moins anecdotique selon les dires, sans pour autant nous ôter l’envie de re-signer pour l’an prochain et une quinzième édition qui pourrait bien prendre des allures encore plus événementielles.

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Crédits photo: Dani Canto, Eric Pamies, Xarlene, Nic Bezzina (Spin), Tom Spray & Morten Krogh (Pitchfork)

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