On y était! Le festival MV pique la curiosité

Petit festival dijonnais lancé l’an dernier par un aréopage de lieux culturels, plus ou moins subventionné, MV (pour Musique et arts Visuels) revient cette année pour une deuxième édition plutôt audacieuse. Avec quelques ‘têtes d’affiches’ capables d’attirer (et faire raquer) le chaland (Jessica93, Fyfe ou Andrew Weatherall pour ne citer que ceux-là), l’évènement brasse large et assure une sélection à prix discount de ‘Popélectrock’. C’est sympa, mais pas vraiment original en comparaison de ce qui se fait ailleurs. Non, la particularité de ce festoche est ailleurs. MV, et par extrapolation son directeur artistique (Boris Ternovsky), se démarque des autres dans sa volonté d’embarquer, de gré (et parfois de force) les curieux vers des territoires sonores nettement moins balisés.

Quand les premiers noms du festival sont tombés en février dernier, je dois reconnaître une certaine exaltation: Jessica 93 et The KVB (photo ci-contre) pour lancer cette semaine complète de concerts, de performances et d’expositions. Pourtant, Jessica 93 (interview ici), déjà vu et entendu dans le bar du Deep Inside à l’automne 2013, m’avait laissé un brin perplexe après ce concert opaque, embrouillé par les effets et une sonorisation douteuse. Un an et un album plus tard, la différence est spectaculaire et aujourd’hui, il y a quelque chose de fascinant à le voir se démener seul sur scène, à superposer ses couches et nous décaper les tympans. Il faut aussi préciser que, depuis peu, il tourne avec son propre ingé son: ‘j’ai eu des sales expériences avec ceux des salles où je jouais, parce que c’est une vraie loterie, tu peux tomber sur des connards qui te bâclent ça et d’autres qui comprennent ce que tu fais‘. A la pause, le public dijonnais piaffe d’enthousiasme. Mais curieusement, la salle se vide très vite pendant le set de The KVB, duo anglais pourtant très apprécié pour son esprit de synthèse (catalogué post-punk, coldwave ou shoegaze, selon les sources) et venu promouvoir son petit dernier ‘Mirror Being’. ‘Cet album est un assemblage de morceaux inédits plutôt instrumentaux que nous avons enregistré entre Londres et Berlin au cours de 2014‘, nous expliquait Nick Wood. ‘Nous avons voulu faire un album plus ‘cinématique’ et spontané que les précédents‘. Il faut bien reconnaître que ce soir-là, le set de Nick et Kat Day avait quelque chose de neurasthénique. Pas un sourire, peu d’enthousiasme, les Anglais jouent, sans affect, leur art-punk dystopique sur fond de vidéo expérimentale.

L’EMPREINTE DU DIGITAL

Mercredi, direction l’Athéneum, sur le campus universitaire, pour une soirée pop-à-point-à-pitre. D’abord, l’exotique Clément Bazin et son steel-drum nous envoyait loin, très loin sur les rivages pixélisés du ‘littoral tropical’ d’un quelconque Mario avec son électro-caribéennes. Dommage, il n’y avait pas de piña colada au bar où les supporters du PSG se consolaient de la défaite face aux Catalans avec un verre de blanc. C’était ensuite au groupe anglais Fyfe de monter sur scène. Récemment promu ‘prodige de l’éléctro-pop anglaise’ par une poignée de magazines spécialisés (Grazia, Le Monde, et Yahoo News!), nous découvrons une pop gentillette. Paul Dixon sait chanter mais rythmiquement, c’est quand même assez rébarbatif. Heureusement, Dream Koala (photo ci-dessous) sauvera la soirée de l’ennui. Seul sur scène, ce jeune sorcier de 21 ans ose une électro onirique et délicate, sorte de bossa-nova futuriste. Il en faut du talent pour bidouiller ses consoles, gratouiller sa guitare et chanter avec autant de nonchalance.
La grosse soirée, le ‘hight light’ du festival MV, le moment tant attendu par le lobby du beat dijonnais, c’était la soirée du vendredi à la Vapeur, feat. le mythique Andrew Weatherall, un des rares DJ canonisés de son vivant et ses super-guests Kosme et Odei. Ni ayant pas été pour cause de procrastination, supposons que c’était fantastique, tout comme cette autre soirée électro à la péniche Cancale ou Zaltan (rien à voir avec Ibrahimovic) et Syracuse, du label parisien Antinote, ont certainement fait tanguer les culs.

L’ACCIDENTOLOGIE CRÉATIVE

Outre les concerts, le festival MV a aussi la bonne idée de programmer d’autres réjouissances. L’Eldorado d’abord, cinéma indépendant labellisé ‘art & essais’, programmait – pour une unique séance – l’excellent film de, sur, pour, par et avec Nick Cave: ‘20.000 jours sur Terre’. C’était aussi l’occasion de redécouvrir en première partie Spoken Words and Open Cords, work’n’progress du poète Anthony Gildas, qui soigne si élégamment sa ressemblance avec Morrissey. Plutôt doué à l’écrit, le jeune homme s’efforce de slamer ses compo (en VO, sans sous-titre) accompagné d’une guitare et d’une drum machine. À la réflexion, c’est quand même dommage de ne rien projeter sur l’écran alors que l’on est dans une salle de cinoche, d’autant que sa poésie très ‘ginsbergienne’ se prêterait plutôt bien aux visions d’un Jonas Mekas ou d’un Stan Brakhage.
Étrangement, le ciné-concert de la semaine était au Consortium, centre d’art contemporain, avec la projection de ‘Berlin Symphonie d’une grande ville’ (1927) de Walther Ruttmann, une balade sociologique à travers la ‘Großstadt’ de l’aube au crépuscule, sonorisé par les improvisations extradiégétique du pianiste Simon Fisher Turner.
Les ateliers ‘mapping et larsen’ du facétieux Julien Millot avaient, quant à eux, des airs de respirations récréatives. Organisés sur le campus, les participants pouvaient librement bidouiller quelques machines aux raccordements labyrinthiques. Sous l’œil amusé du professeur, ils s’esquintaient allègrement la rétine et les tympans en créant des vidéos psychédéliques et des larsens.
La performance de Tetsuya Umeda (photo ci-dessous), aux ateliers Vortex, aura, quant à elle, un effet antalgique. Cet artiste japonais, plutôt taiseux, produit du son à partir d’installation bordélique, d’objets hétéroclites pas vraiment destinés à faire du bruit: une ampoule, un caillou ou de l’eau. Avec ces ‘instruments’, le performer extrait un ‘glitch noise’ captivant, dont on cherche avec curiosité la provenance. Malgré tous les sceptiques, les stoïques et les cyniques pathologiques, cette performance fut captivante.
Nettement plus bavarde et digressive, la ‘conférence’ de l’artiste Romain Moretto dans le parking souterrain du Consortium a fait le plein de spectateurs et de compliments, cette performance empruntant autant à la danse contemporaine qu’aux usages d’un cours magistral sur l’histoire de l’art. L’artiste propose une réflexion pertinente sur l’art, la mort, la gloire et la vanité. Didactique autant que poétique, Romain Moretto laisse aller ses idées comme si elles étaient poussées par le vent: il se souvient de ses parents avec tendresse, régurgite un peu Walter Benjamin, se moque de la frénésie spéculative d’un François Pinault et termine par un remix du ‘Paradis Blanc’ de Michel Berger.

RETOUR VERS LE FUTUR

Il fallait jouer des coudes à l’Alchimia pour apercevoir Richard Dawson (photo ci-dessous à gauche) tant le bar était gonflé à bloc de cette jeunesse dijonnaise dédaigneuse. Mal à l’aise dans ce contexte, impossible d’apprécier la folk gueularde de l’Anglais fantasque, et pourtant il y met toutes ses tripes… Peut-être un peu trop d’ailleurs.
Dans un genre très différent, la soirée de jeudi à la Cancale fut un concentré de hargne. Rendez-Vous (interviewé ), quatuor de thaumaturges qui ressuscitent la new-wave à grands coups de kick et de synthés en éruption. Puis La Secte du Futur (interview ici), pour un concert de rock-garage en formation classique; dommage que les synthés aient disparus même si les tubes (comme ‘Respect Pour Le Peuple’, ‘Future Is Better’ et ‘Come And Love The Guru’) sont là, seulement et salement à l’état brut. La ténacité de la Secte contraste l’insolente précocité de Mourn (photo ci-dessous à droite), formation catalane composée de trois jeunes filles (d)étonnantes et d’un batteur glabre. Leurs rock’n’roll n’est pas d’une incroyable modernité, le son évoque l’indie-rock des 90’s, mais c’est bougrement efficace. Pas loin de ces influences, The Pains of Being a Pure Heart achevait le festival dans la torpeur d’un beau dimanche de printemps. Le festival MV aura eu le mérite, une semaine durant, de nous balader aux quatre coins de Dijon et de rassasier, pour un temps, notre impérieux besoin de découvertes.

Photos: Édouard Roussel

Remerciements à Boris Ternovsky de Sabotage, Séb Faits-Divers pour son aimable autorisation d’utiliser ses captations, et à Charlotte pour sa relecture attentive.

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