Refused, avant le mythe.

L’excellent groupe Refused fut, de son vivant, la figure de proue de la scène hardcore en Scandinavie. Connus pour leur fidélité à l’incompris mouvement straight edge et leur lutte pour les droits des animaux, ils étaient surtout un groupe de la petite ville suédoise d’Uméa, acharné, socialiste, révolutionnaire, qui avait toujours quelque chose à dire. Il s’agissait le plus souvent de lutter contre le capitalisme, de remettre en cause le système de classe et de combattre les oppressions en tous genres. Leurs pensées et opinions transpiraient dans leurs paroles, manifestes, interviews, et lors de leurs très intenses et puissants concerts. En accouchant d’albums tels que « This Just Might Be The Truth… », « Everlasting », « Songs To Fan The Flames… », et l’excellent « The Shape Of Punk To Come », Refused a tout simplement ajouté son nom dans les livres de l’histoire du rock.

A Umea en 1989, dans les profondes forêts suédoise, un adolescent nommé Dennis Lyxzen (chant), crée Step Forward avec ses potes Toft Stade (basse), Jens Norden (batterie) et Henrik Jansson (guitare). Step Forward fut le tout premier groupe de hardcore du pays à mettre en avant le style de vie d’une certaine jeunesse américaine, le straight edge cher à Youth Of Today et Minor Threat. Peu de temps après, ils enregistrent leur première démo, « I Am Me », et en octobre 1990, leur deuxième maquette, « Does It Make a Difference? » voit le jour. Durant cette période, le groupe donne quelques concerts, la plupart dans le nord de la Suède, et voit rapidement ses opinions internes diverger au point de se voir obliger de ne pas donner suite à Step Forward. Leur dernier concert fut donc donné en décembre 1991 et ce n’est que cinq ans plus tard qu’une compilation, comprenant également deux sets live sortira sur le label Desperate Fight Records.

C’est en 1993 que Refused signe chez Burning Heart. Le maxi « That Is The New Deal » sortira à la fin de l’année, juste avant que le groupe ne change de maison en partant pour Startracks qui s’occupera également de leur management. Le single « Pump The Brakes » est alors enregistré en octobre, sortira au mois de février suivant et sera compris au tracklisting du premier opus des suédois, « This Just Might Be The Truth », en mars. C’est là que tout commence pour Refused. Ils incarnent le hardcore suédois et toute la presse se rue sur ce nouveau phénomène. Les concerts sont alors plus nombreux, de plus en plus importants, et de jeunes groupes dans la même veine commencent à apparaître. La première tournée nationale, « Adrenaline », a lieu en mai 1993 en compagnie de Randy, Ashram et Mary Beats Jane et, très vite, le combo s’avoue mécontent de l’album (morceaux trop ressemblants), commence à fortement penser au suivant.

Refused retourne donc en studio lors de l’été 94 en vue d’un nouveau format court. « Everlasting », enregistré dans les mêmes conditions que son prédécesseur, s’avère pourtant bien meilleur que l’album. Le son est dorénavant plus dur et plus varié. Le groupe, très fier du travail accompli, vit à ce moment un tournant dans sa carrière et se voit ouvrir les portes des Etats-Unis par le biais du label Equal Vision. Cela ne l’empêchera pas de faire un échange de guitariste avec Abhinanda. Par s’en va avec son sens de l’humour, fatigué des tournées, remplacé par Kristofer Steen. Refused est alors nominé aux Swedish Grammy Awards dans la catégorie des meilleurs groupes de hardrock qu’il ne remportera pas. Loin d’être dépité, il y voit plutôt une preuve de reconnaissance pour le travail accompli l’année précédente et y trouve la motivation pour une première tournée à l’étranger avec 108, puis une deuxième tournée nationale avec Mindjive.

En 1995, Refused partagera un split avec leurs potes de Randy, « Refused Loves Randy » considéré plutôt par les fans comme une petite incartade. Henrik, guitariste, décide alors de quitter le groupe, obnubilé par une carrière rêvée de pompier, et se verra remplacé par Jon F Brannstrom, alors guitariste chanteur de Purusam qui fera ses premières armes lors d’une tournée en compagnie de Snapcase et Earth Crisis. A la fin de cette même année, Refused enregistre son second opus, « Songs To Fan The Flames Of Discontent », qui marque encore un peu plus la plus grande maturité et variété de sa musique. Les contrastes y sont plus évidents, le tout prend une couleur définitivement métal pour servir de toile de fond à des paroles plus politiques que jamais. Le groupe devient alors une figure de la scène hardcore européenne et se retrouve signé chez Victory pour les Etats-Unis. Le single « Rather Be Dead Ep », qui contiendra l’hymne végétarien « Jag Ater Inte Mina Vanner », est réalisé et l’aidera à élargir sa fanbase ainsi qu’à terminer de convaincre la presse suédoise. Les concerts ne s’arrêtent plus et Refused reprend les routes locales aux côtés de Fireside et Entombed, rejoint l’Allemagne avec Breach, revient en terres connues accompagné de Sindy Kills Me, Trio Lligo et Sadiwas, puis traverse l’Atlantique pour rejoindre Snapcase, retourne en Suède avec Madball. Le groupe tire sur la corde, la fatigue se fait sentir et les oblige à annuler quelques dates.

En 1997, Refused quitte Startracks pour ses moyens limités et son manque de communication, et décide paradoxalement de resigner chez l’opportuniste Burning Heart qui réédite alors les deux premiers albums des suédois et sort simultanément deux compilations, une proposant les démos du groupe et une autre regroupant les singles et morceaux de compilations. C’est à la fin de cette même année que le combo se penche sur « The Shape Of Punk To Come », album au résultat inespéré. Il mêle hardcore avec des influences jazz, techno, pop, entre autres. Tout cela exécuté aux dernières limites de l’intensité punk avec des textes à haute teneur politique. Ecoutez notamment « The Deadly Rhythm ». Jamais une formation n’avait sorti un disque si dangereux, provocant et révolutionnaire. Le public en raffole et ce nouvel album, comprenant notamment le single « New Noise », se verra distribué par Epitaph aux USA. Le hardcore ne sera plus jamais le même.

Nous sommes en février 1998 et Refused tourne en Suède avec Frodus puis en compagnie de No Fun At All, The Hives et Liberator pour le Suèd(e)palooza tour. Arrive l’heure de la fatidique tournée américaine de sept semaines qui s’avèrera être la dernière. Les suédois l’annule invoquant des tensions internes et retourne au pays. « Nous finissions par ne plus nous supporter. L’écart se creusait vraiment trop entre Dennis et le reste du groupe » confie Kristofer. Refused annoncera peu de temps après la fin de sa carrière, suite à un dernier concert à Harrisonburg (Virginie) le 6 octobre. « Nous savions que cela allait arriver tôt ou tard mais nous avions quand même l’intention de boucler cette dernière tournée puisque l’Europe était même prévue ensuite« . Refused is fucking dead et l’explique dans son dernier communiqué (voir ci-dessous).

Aujourd’hui, seul Dennis Lyxzen continue de faire parler de lui avec The International Noise Conspiracy, gagnant en médiatisation au point d’avoir été élu récemment l’homme suédois le plus sexy de 2004 par le ELLE local. Ca, c’est pour l’anecdote. En attendant, nous on attend impatiemment le DVD de Refused, maintes fois repoussé mais cette fois bien annoncé pour 2005. Kristofer Steen s’y emploie et risque bien de nous faire replonger dans l’univers d’un groupe dont le dernier album figure quand même dans les meilleurs disques rock du siècle dernier.

COMMUNIQUE DE PRESSE ANNONCANT LA FIN DU GROUPE

Tout comme les théoriciens politiques et les philosophes (Baudrillard, Foucault, Derrida, etc…), nous avons évolué avec une sorte de prophétie obligée. De la manifestation d’une idée a l’action concrète. Lorsque les Quilapayuns ont réalisé en 1972 l’importance qu’il y avait d’élargir leur champ d’action en divisant le groupe en cinq sections, afin d’étendre leurs idées en autant de lieux et d’atteindre autant de gens que possible, ils avaient réalisé le principe de l’organisation de masse collective. Une division en cinq nouvelles directions signifie, en pratique, cinq nouveaux projets qui permettent de défier et de combattre l’ennui et la mort qui s’immiscent dans notre vie de tous les jours. Cinq moyens de plus pour concrétiser le manifeste politique, cinq forces nouvelles qui peuvent dévorer et étrangler toutes les inclinations de la bourgeoisie à nous maintenir à terre.

Pourquoi Refused doit il mourir pour se relever de ses cendres tel le Phoenix ??? Il est impossible de prendre part à un programme révolutionnaire lorsque tous les aspects de l’existence doivent être projetés en tant qu’amusement et musique, une tradition dont l’expression et la création sont réduites à néant depuis beaucoup trop longtemps. Nous espérions pouvoir être le dernier clou du cercueil de ce cadavre putréfié qu’est la musique populaire, malheureusement notre but est resté inaccessible malgré nos tentatives pour détourner cet ennuyeux discours. Lorsque toute forme d’expression, quelque soit sa radicalité, peut être transformée en produit qui peut être acheté ou vendu, comment l’art peut-il être pris au sérieux ? Lorsque toute idée politique est nécessairement rendue inoffensive et soumise à catégorisation dans le seul but de pouvoir être définie par ces « journalistes » écoeurants dont les seules préoccupations sont les ventes de leur magazine et l’encaissement de leur paie à la fin du mois, comment exprimer l’urgence de la situation ? Lorsque l’unique raison d’être de chaque morceau est d’engraisser les maisons de disques qui tuent dans l’oeuf la moindre tentative spontanée de création, comment peut on attendre de notre part la moindre créativité ? Lorsque chaque concert ne devient qu’une brique de plus dans le mur qui sépare les gens, qui sépare les « fans » et les « stars »; lorsqu’au lieu de communiquer et d’interagir, nous sommes réduits à un rôle de consommation et de production; lorsque les gens sont élevés au rang de génies ou d’idoles sous prétexte qu’ils jouent de la musique ou écrivent des livres ou font quelque chose d’aussi ennuyeux et « culturel »; lorsque se répand la croyance que leur création est plus importante que la vie quotidienne des gens… Qu’en conclure sur nous mêmes et qu’en conclure sur notre système ? En entretenant le mythe bourgeois de l' »auto réalisation » en affirmant que tout le monde peut y arriver, qu’il suffit de travailler dur, ou de se mettre à la guitare, on entretient la dichotomie « bon/mauvais » boulot (rockstar = bon, ouvrier en usine = mauvais), et de ce fait on maintient le système des classes sociales ainsi que sa justification. Lorsque l’élite autoproclamée évoque la culture, nous trompe en nous faisant croire que la culture existe, et que cette même élite est incapable de fournir la moindre réflexion, la moindre considération à propos d’un système politique ou économique; lorsque l’on ne devient qu’une sous-culture de plus avec tous les attributs que cela entraîne au lieu d’une véritable contre-culture, alors il est temps de mourir, de réévaluer notre position.

Refused s’est séparé le 26 septembre 1998 à Atlanta en Georgie, et en une dernière tentative désespérée de briser le cours du temps que nous ont imposé les moyens modernes de production, nous avons donné notre dernier concert à Harrisonburg en Virginie le 6 octobre 1998. Le concert fut interrompu après 4 morceaux par les forces de police locales qui estimèrent en avoir eu assez. Nous savions qu’ils nous surveillaient mais ce fut à la fois un choc et un soulagement qu’ils n’aient pas réussi à nous attraper avant le dernier concert. A ce moment précis, après 7 ans de tentatives, nous avions finalement réussi à créer notre propre espace temporel au sein même de la superstructure capitaliste. La foule réussit à manifester un moment de vie passionnée en criant à la figure des corrompus et de ces vains gardiens de la propriété privé: « je préfère vivre… »

Et maintenant ? Nous continuerons, en toute occasion, de renverser le système des classes, brûler les musées et étrangler ce gigantesque mensonge que l’on appelle la « culture ». Nous continuerons, armés de nouveaux projets, de nouvelles forces, de faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de renverser la structure capitaliste qui nous détourne de tous les aspects de la vie, afin d’écraser la réification en place. Nous continuerons à prôner la révolution ici et maintenant, et non dans un vague futur dont parlent tous les gauchistes réactionnaires fondamentalistes et réformistes. Nous voulons que tous les jours et tout action soit une manifestation d’amour, de joie, de confusion et de révolte. Ceci est la dernière chose que nous ayons à dire à ce propos. NOUS NE DONNERONS PLUS D’INTERVIEWS A DES JOURNALISTES STUPIDES qui n’ont toujours rien compris à ce que nous représentions, nous ne jouerons plus jamais ensemble, et nous n’essaierons jamais de glorifier ou de célébrer le passé. Tout ce que nous avions à dire a été dit ici ou au sein de notre musique/manifestes/paroles et si cela ne suffit pas, vous n’êtes vraisemblablement pas susceptibles de comprendre de toute façon. NOUS EXIGEONS, DE CE FAIT, QUE TOUT JOURNAL POSSEDANT DES PHOTOS DE REFUSED LES DETRUISE afin que nous ne soyons plus jamais torturés par les souvenirs d’une époque révolue, ni par la mystification d’un journalisme incompétent et étroit d’esprit. Au lieu de cela, nous avons besoin d’aller de l’avant. Nous avons tout à gagner et rien que notre ennui à perdre.

REFUSED EST MORT – VIVE REFUSED !!

Discographie

  • The new noise theology e.p / 1998.
  • The shape of punk to come / 1998.
  • The demo compilation / 1997.
  • The e.p compilation / 1997.
  • Rather be dead e.p / 1996.
  • Songs to fan the flames of discontent / 1996.
  • Refused loves Randy / 1995.
  • Everlasting / 1994.
  • This just might be the truth / 1994.
  • Pump the brakes / 1994.
  • This is the new deal / 1993.
  • Second demo: Operation headfirst / 1992.
  • First demo: Refused / 1992.

La base de cet article est la traduction de la biographie de Refused, disponible sur le site « Refused, The Shape of Page To Come« .

Photos de Kristofer Pasanen, Ulf Nyberg, Christian Petersen

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