Faith No More, l’amour du risque

Faith No More, l’amour du risque

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Si on ne regarde pas nécessairement la provenance d’un musicien comme certains scrutent l’étiquette d’une bouteille de vin, avouons tout de même que la donne géographique peut parfois s’avérer intéressante. Arrêtons nous un instant sur la californie. Du cool jazz des rivages nonchalants à la pop lumineuse du « Pet sounds » des Beach Boys, en passant par le folk contestataire ou le rock psychédélique, sans oublier les rêveries rap telles Clouddead ou « The Unseen » de Quasimoto, cette région aimante la créativité depuis des décennies. Une terre décidément fertile.

Dans les années 80, deux formations vont donner ses lettres de noblesse à la fusion (si tant est que le terme soit approprié): Fishbone et Faith No More. Si le premier se portera davantage sur le ska et le funk, le second accordera pour sa part une place plus importante au rock et au métal, sans jamais cependant se fermer aux autres musiques. Euphémisme: du jazz à la soul, du gospel au easy-listening, en faisant un détour par les balkans, Faith No More s’est exprimé à travers toutes sortes de registres. Considérons la trajectoire de ce groupe inclassable.

Un avant et un après Patton…

fnm2Vers 1983, Billy Gould – bassiste de la Bay Area – fonde Faith No More. Son slap groovy côtoiera alors l’épure aérienne du clavier de Roddy Bottum, la batterie funky et abrasive de Mike Bordin et la guitare accrocheuse de Jim Martin. Le chant, lui, sera bientôt confié à un Chuck Moseley entre new-wave… chaude, rap et révulsion punk. Chanteur approximatif peut-être, mais authentique et original, avec son attachante voix écorchée. En 1985, soit la même année que le premier opus de Fishbone, sort leur premier essai « We Care a Lot », hélas très vite impossible à trouver. L’injustice sera réparée… en 1995. De ce disque ressortent deux morceaux: la chanson-titre, hymne ironique et joyeux, et « As The Worm Turns », aussi urgent qu’envoûtant. Deux ans plus tard, cette fusion abrasive teintée d’aérien s’affinera sur « Introduce Yourself » qui, pour l’occasion, réenregistra le titre « We Care a Lot ». Quelques chansons se détacheront de l’ensemble: « Anne’s Song », groove imparable où vient se glisser un étonnant et délicat clavier-funambule, ainsi que le beau « Chinese Arithmetic », et le magnifique « The Crab Song ».

1989. Mû par une fusion non identifiée et emmené par Mike Patton, un trublion chantant à l’éclosion soudaine en remplacement de Chuck Moseley, le combo clôt la décennie de la plus enthousiasmante des façons. Les compositions prennent définitivement leur envol et la palette vocale de Patton ouvre des possibilités nouvelles. Aussi spontané (le jubilatoire « Surprise! You’re Dead! », furie rap) qu’engageant, « The Real Thing » dévoile un riche nuancier, dessine un univers piqué de fraîcheur, se permettant même une farandole spatiale (« Woodpecker From Mars ») et une ballade lunaire (« Edge Of The World »). « Zombie Eaters » offre lui un superbe assemblage des composantes de l’album – mélodie, punch, mélancolie et groove – dans le droit fil de « The Crab Song ». Dure année pour les murs, décidément…

« Angel Dust »? Un solide sens de la structure qui s’entiche de quelques convulsions.

En 1992, après le succès commercial de « The Real Thing », le groupe opère un virage radical et déconcertant avec un « Angel Dust » tout en contrastes, des striures les plus douces aux envolées les plus sauvages. Ici, la fantaisie colorée du précédent opus devient excentricité rugueuse ou étrangeté, parfois outrance; et les variations se font escarpements. Toutefois, le groove n’a pas fait scission et, chose inattendue, quelques plages apaisantes émergent même ici ou là: l’exotique et drolatique « RV » avec son crooner en mode canapé qui se mue sur la fin en rappeur au flow habile et effleuré, ou « Midnight Cowboy », superbe reprise du classique de John Barry, merveille de douceur. Billy Gould, principal compositeur du groupe, alla jusqu’à écrire la quasi totalité des parties de guitare pour l’occasion.

Absent lors de la conception de « The Real Thing », Mike Patton eut cette fois-ci tout le loisir de développer son univers et ses fantasmagories naissantes. Ainsi, « Malpractice », tout en cassures et successions de phases déroutantes – de l’âpreté la plus stridente à la douceur la plus berçante (une comptine), en passant par des ambiances mouvantes et cinématographiques – constitue un présage de Fantômas, formation à venir, voire un croisement avant l’heure de Fantômas et Dr Octagon. Compositions renversantes (« Caffeine ») et mélodies inouïes (« Everything’s Ruined », « Kindergarten » et « A Small Victory »), cette poussière d’ange se formule avec souffle et style. Energie, originalité, intensité, beauté, voici un disque fantastique et mythique des nineties. Un album éclectique et complet, dont les embardées barrés ne se départissent jamais d’un sens mordant de la musicalité. Vingt ans plus tard, on se demande encore comment un disque aussi singulier, libre et extrême a pu sortir sur une major… Un vrai tour de force.

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Bien malgré lui, Faith No More enfantera dès lors le courant dit « neo-métal ». Le seul « Midlife Crisis » suffit à montrer à quelle source Korn alla trouver son influence rythmique, et Chino Moreno (des Deftones) son inspiration vocale. Avouons qu’hormis ces derniers, lesquels surent développer une identité propre (entité qui donnera sa pleine mesure sur le magnifique « White Pony »), les exemples de réussites musicales durables ne sont pas légion dans ce registre…

La valse des six cordes…

1995. Après un chapitre-continent parfois hivernal et hermétique, viendront les tonalités chaudes de « King For a Day » qui décline toutes les gammes estivales, apanage du tout-terrain Trey Spruance (de Mr Bungle, autre formation de Patton créée au milieu des eighties) arrivé en remplacement de Jim Martin. Un guitariste rôdé au jazz, au blues et au metal, et habitué à se frotter à tous les folklores, du klezmer à la country. Ainsi, du rock le plus frontal – réminscences punk à l’appui – à la soul, en passant par un gospel à la belle étoile et même … un slow, « King For a Day » tutoie quantité de registres sans jamais voir son unité se fissurer. La voix, elle, arrive à pleine maturité, et révèle un timbre limpide et tout en dorures sur les phases claires. En attestent la magnifique ouverture de « The Last to Know » ou « Digging The Grave », bain tonique rock des plus efficaces. Le jazz-funk « Star AD » et un « Caralho Voador » aux influences brésiliennes sont quant à eux typiques du style Spruance, à tel point qu’on les croirait issus du « Disco Volante » de Mr Bungle, album culte sorti la même année. La chanson-titre, aux teintes latines et à la robe enveloppante et profonde, articule une superbe synergie et constitue le moment fort du disque. Côté influences, on observera par exemple l’impact de « The Gentle Art of Making Enemies » et « Ugly In The Morning » sur Serj Tankian et System Of A Down.

fnm41En 1997, « Album Of The Year », concocté avec un nouveau guitariste, Jon Hudson, sera l’ultime album de Faith No More. Plus ou moins boudé par les fans et la critique, cet opus s’avère pourtant remarquable de sobriété et offre une conclusion idéale. En termes de production et de sonorités, il est même sans doute celui qui vieillit le mieux. Le discret Hudson, compositeur inspiré au toucher subtil, délivre un apport non négligeable. Quelques bons moments: la basse prodigieusement cool et les cloches tout juste ventées de « Last Cup of Sorrow », l’hypnotique et caressant « Stripsearch », entre volutes vocales et touches électro sur une section rythmique à la lisière de l’ambient. Plus tard, on s’animera avec le balkanique « Mouth to Mouth », au chant percussif à souhait, avant un « Paths of Glory » saisissant d’émotion et un final (« Pristina ») aussi intense qu’ascétique.

Faire de la musique par amour de la musique

Voici donc un groupe qui, au lieu de choisir le confort de la répétition en capitalisant sur le succès commercial de « The Real Thing » pour s’engager dans une série de déclinaisons, sut se renouveler à chaque album pour accoucher au final d’une discographie complète et équilibrée, gardant intacte son envie créatrice, chose rare en pareilles circonstances. Tendre l’oreille vers son inspiration, comme un pied de nez fait aux majors. Ne pas avoir le ventre trop plein pour éviter la stagnation et mieux avancer artistiquement? Une prise de risques en même temps qu’une absence de calcul.

Devant une certaine manie des rock-bands à cultiver la pose et un folklore qui s’échelonne d’animateur de croisière (la vague glam qui éclaboussa de sa crinière tapageuse les eighties) à icône souffreteuse, en passant par la noirceur farineuse du black-metal, l’absence d’imagerie de Faith No More comme la liberté de sa démarche amenèrent un vent de fraîcheur. Faire de la musique par amour de la musique, tout simplement… A un journaliste qui tentait d’identifier le public de Faith No More, Billy Gould répondit ceci: « On aurait bien du mal à savoir quel type de public est le nôtre puisqu’on ne sait même pas quel type de musique nous jouons« . Jolie réponse.

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Après le split du groupe, qui ne réapparaitra qu’en 2009 pour une tournée mondiale d’un an, Patton poursuivra son chemin à travers ses autres formations, collaborations ou bien en solo. On retiendra par exemple l’excellent « Lovage » (en 2001 avec le voisin Dan The Automator, Jennifer Charles (Elysean Fields) et l’inévitable Kid Koala), et « Delirium Cordia » (2004) de Fantômas, piste hypnotique d’une heure, pendant à peine électrisé du génial « Batman Returns » de Danny Elfman. Pour les auditeurs hésitants devant Faith No More, et rebutés par les autres projets du frontman, Tomahawk peut constituer une porte d’entrée dans l’univers du chanteur. Pourquoi pas « Mit Gas » (2003), rock accessible teinté d’électro, de drum n’ bass et de réminiscences « King For a Day », voire Mr Bungle?

Ah oui, en 1999 sortait le dernier album de Mr Bungle, épuré et aux aux reflets pop. Son nom? « California »…