Dossier – Hip Hop US et Obama, même combat?

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20 janvier 2009, marches du Capitole devant le siège du Parlement, Washington, 12h05: « Moi, Barack Hussein Obama, je jure solennellement de remplir fidèlement les fonctions de président des États-Unis, et, dans toute la mesure de mes moyens, de sauvegarder, protéger et défendre la Constitution des États-Unis. » Tout un pays acclame les paroles du 44e président des États-Unis. Barack Obama vient de prêter serment sur la bible d’Abraham Lincoln. Cet homme, d’origines américaine et africaine, n’a cessé lors de sa campagne de promettre un changement radical avec la politique menée durant huit ans par le président Bush. « Yes we can! ». Ces trois mots, bien que réducteurs, sont sans doute les plus prononcés lorsqu’on veut parler d’un discours de campagne de Barack Obama. Ils font par ailleurs directement allusion à la fameuse chanson « Can I kick it? » – interprétée en 1991 par Q-tip, MC du groupe A Tribe Called Quest – et sa mémorable réplique « Yes, you can! ». Peut-on directement en déduire que Obama a utilisé le hip hop américain pour toucher une population quelque peu écartée des préoccupations politiques de George W. Bush? Cette conclusion, trop hâtive, révèle cependant une connivence plus complexe qu’il n’y parait entre les deux protagonistes. Intéressons nous plus en détail sur le rôle du hip hop us dans l’investiture de Barack Obama à la présidence des États-Unis.

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Le hip hop se développe aux États-Unis avec l’apparition du rap à la fin des années soixante. Le rap ou la tchatche rappin, c’est parler en rimes et en rythmes. Il naît de la rencontre des sound systems jamaïcains importés par Clive Campbell – plus connu sous le nom de Kool-Herc – dans le Bronx en 1967 et de la colossale culture musicale américaine: celle du jazz, du rythm and blues ou autre soul music, la motown de 1959.

Afrika BambaataaMais le hip hop ne se limite pas à un seul genre musical. « Le terme hip hop désigne la culture qui englobe la breakdance, la dance freestyle, l’art des graffitis, le style vestimentaire, le langage argotique ou celui de la rue, le look B.boy et B.girl et le rap, sa musique et ses disques. » [3] Ces paroles d’Afrika Bambaataa (photo) définissent ce que regroupe le hip hop depuis les années soixante dix. Beaucoup le considèrent comme le père fondateur du hip hop américain. Il est à l’origine de la Zulu Nation, un mouvement qu’il créé à l’encontre des conditions de vie des ghettos américains. Dans ces ghettos, il est d’ailleurs plus question de survie que de vie. Les luttes meurtrières entre gangs rivaux, notamment dans le Bronx, font de plus en plus de victimes chaque jour. Bambaataa est lui-même victime de cette guérilla en janvier 1975 alors qu’il appartient au gang des Black Spades et qu’il perd un de ses proches amis. Dès lors, il quitte le gang et cherche à poser des codes moraux pour soutenir des rapports non-violents basés sur la créativité, la performance artistique. La devise de la Zulu Nation résume le nouvel état d’esprit, « peace, love and having fun« .

Le terme montre bien la dualité de la naissance du mouvement. Le « hip », parler propre aux ghettos des Noirs américains, est un dérivé de « hep » qui signifie « être affranchi, à la cool ». Alors que « to hop » se traduit par « danser ». La juxtaposition des deux termes associe l’idée de paix à celle de la pratique artistique.

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Le hip hop américain se définit comme une alternative à la croissance de la violence des gangs dans les rues de New York. En complément de sa vocation artistique, des idées fortes viennent constituer les propos des différents MCs. Les rappeurs se veulent messagers des idées des Black Panthers et de Malcolm X. Ils s’inscrivent dans la continuité des revendications des années soixante, la lutte pour l’unité du peuple noir américain et plus unanimement l’harmonie des minorités communautaires. Lors de son ultime discours prononcé à l’hôtel Teresa à Harlem – siège de l’Organisation de l’unité afro-américaine fondée par lui-même – à l’intention de jeunes étudiants noirs, Malcolm X explique l’importance de la non-violence à l’intérieur de la communauté noire et sa lutte contre les minorités blanches américaines qui exercent des oppressions permanentes sur cette même communauté, ainsi que sa vison de l’autodéfense. « Je ne pense pas qu’il soit juste de conseiller à notre peuple d’être non violent, à moins que quelqu’un ne réussisse à faire que le (Ku Klux) Klan et le (White) Citizens Council et ces autres groupes deviennent eux aussi non violents. […] Si les noirs sont les seuls à devoir pratiquer la non- violence, ce n’est pas équitable. » [4]

Martin Luther King & Malcolm X

Barack Obama s’inscrit lui dans un discours proche de celui de Martin Luther King, « l’apôtre de la non violence ». [5] Ses différents discours mettent en évidence les similitudes entre son combat pour l’égalité des communautés et le mémorable « I have a dream » prononcé par Luther King le 28 août 1963 pour l’obtention des droits civiques. « Pour ce qui est de la communauté blanche, la voie vers une union plus parfaite suppose de reconnaître que ce qui fait souffrir la communauté afro-américaine n’est pas le produit de l’imagination des noirs, déclare Obama le 20 mars 2008 à New York; que l’héritage de la discrimination – et les épisodes actuels de discrimination, quoique moins manifestes que par le passé – sont bien réels et doivent être combattus. » [6]

Dans leurs textes, les MCs et Barack Obama critiquent finalement la même chose: des disparités trop importantes au sein de la société américaine. Ce que dénonçaient au même titre les grandes figures du mouvement pour les droits civiques, Martin Luther King et Malcolm X. Le hip hop s’inscrit comme lien entre les années soixante et l’an 2008 pour la persévérance dans la prise de conscience permanente des discriminations entre les différentes communautés.

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Le message du hip hop se veut universel. L’une de ses forces réside dans la simplicité des textes pour aborder des sujets importants, facilitant la compréhension par un grand nombre de personnes. Afrika Bambaataa constate l’évolution de la Zulu Nation « Il y a trois grands courants: la Zulu Nation Américaine, l’Européenne et l’Africaine. Ils agissent tous à différents niveaux au sein de leur communauté, selon les spécificités et les besoins de leur environnement. […] Nous voulons voir la Zulu Nation présente dans toujours plus de pays. » [7] Le hip hop, mouvement afro-américain, s’est très vite ouvert aux autres communautés, principalement les immigrants hispaniques. Cypress Hill et DJ Qbert ne nous feront pas dire le contraire. Les blancs ont également eu un rôle important dans le hip hop américain. Les Beastie Boys en sont l’exemple type. Un groupe d’influence punk qui a convergé vers le hip hop et en est devenu un groupe majeur des années 90.

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De son côté, Barack Obama avait la volonté de mobiliser la totalité du peuple américain. La majorité blanche comme les minorités d’origines étrangères ou américaines. Ce qui est tout à fait légitime lorsqu’on souhaite accéder à la présidence d’un pays. « J’ai affirmé ma conviction profonde […] qu’en travaillant ensemble nous arriverons à panser nos vieilles blessures raciales et qu’en fait nous n’avons plus le choix si nous voulons continuer d’avancer dans la voie d’une union plus parfaite. […] Mais cela veut aussi dire associer nos propres revendications aux aspirations de tous les Américains, qu’il s’agisse de la blanche qui a du mal à briser le plafond de verre dans l’échelle hiérarchique, du blanc qui a été licencié ou de l’immigrant qui s’efforce de nourrir sa famille. » [6] Ses propos et sa crédibilité ont réussi à séduire le peuple américain. À regarder la presse française et internationale, il est évident de dire que sa popularité a su dépasser les frontières du pays de l’Oncle Sam. On parle partout de « phénomène Obama »…

Le hip hop s’est ouvert aux blancs, puis au monde entier. Avec un respect plus ou moins flagrant porté aux intentions du hip hop américain. Le hip hop s’est introduit en France, en Angleterre, en Allemagne, en Afrique, en Asie… Il s’est également ouvert à l’intérieur même des États-Unis, dans le sens où les blancs se sont intéressés à la culture hip hop, sans se soucier de leur appartenance à telle ou telle catégorie sociale. Un simple intérêt pour le graffiti, la danse, ou la musique hip hop a permis à la population blanche américaine de prendre conscience, par le biais artistique, des revendications noires. Au même titre que d’autres mouvements artistiques, comme la blaxploitation au cinéma, le hip hop a joué un rôle dans l’évolution des mentalités blanches américaines.

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Le hip hop c’est avant tout une culture de la rue. Il naît dans la rue, utilise le langage de la rue, se sert de la rue comme support artistique… C’est aussi certaines valeurs de la rue. Le respect de la famille et des amis est primordial comme nous le montre très justement John Singleton dans son film Boyz’n the hood en 1990. Une règle d’or est de ne pas oublier là d’où l’on vient. Les groupes de hip hop ont toujours été ce qu’ils sont aujourd’hui et tiennent les mêmes propos que ceux qui les ont fait connaître. La prise en compte de l’évolution des mentalités est cependant nécessaire. Les récents albums de Q-Tip ou de Grand Master Flash ne font que confirmer cet état des lieux, tout comme l’élargissement permanent des différentes Zulu Nation. Les nouveaux groupes gardent cet état d’esprit créé il y a près de quarante ans maintenant. IsWhat ?! fait parti de ceux ci.

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Obama a fait son éducation dans les grandes écoles de droit américaines après avoir vécu en Indonésie. Il s’est confronté à la culture de la rue et du ghetto en travaillant pour une organisation cherchant à améliorer les conditions de vie dans les quartiers pauvres de Chicago, ravagés par la criminalité et le chômage. Il est ensuite sorti diplômé de l’université de Harvard, mais est retourné peu après à Chicago pour exercer son nouveau métier d’avocat spécialisé dans les droits civiques et enseigner le droit constitutionnel. Et même lorsqu’il est devenu, en 2004, le cinquième sénateur afro-américain de l’histoire à siéger à la chambre haute du Congrès, ce n’est pas pour autant qu’il oublie ses racines paternelles, le Kenya. Avec cette « Obama-mania », il était difficile d’allumer son poste de télévision et de ne pas tomber sur un reportage sur le Kenya. Le peuple kenyan soutenant Obama. Obama rendant visite à sa grand-mère. Le Kenya s’est-il fait connaître grâce à Obama?

À la différence du rap, le hip hop a su rester ce qu’il était et défendre ce qu’il a toujours défendu. Il ne s’est pas décrédibilisé en se pervertissant avec l’argent. Avec sa volonté de s’ouvrir aux autres cultures et le maintien de ses valeurs, comme le hip hop reste fidèle aux siennes, Barack Obama s’est appuyé sur une force d’âme sure pendant sa campagne électorale.

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Nous pouvons à présent conclure que le hip hop américain a joué un rôle dans l’investiture de Barack Obama à la présidence des États-Unis. Le 44e président a su utiliser un langage approprié pour sensibiliser une nation, et non des moindre, dans son ensemble. Indéniablement, son franc parler, direct mais touchant et prometteur, a atteint un grand nombre de minorités encore discriminées aujourd’hui aux États-Unis. Ce constat idyllique laisse beaucoup d’espoir pour l’avenir. Nonobstant, pourra-t-on en faire de même dans six mois, un an, ou quatre ans? Seul le temps et les actions concrètes menées par Obama permettront de juger la véracité de ses propos tenus depuis plus d’un an maintenant.

En attendant, il serait légitime de se demander si, avec l’investiture d’un président noir américain en 2009, le hip hop us, apparu quarante ans plus tôt, n’a pas atteint son but, ou pour le moins un objectif important de ce mouvement culturel. Mais simplifier le hip hop à s’immiscer dans la politique serait bien présomptueux et réducteur. Par-dessus tout, une telle déduction dissimulerait la mission fondamentale de la culture, riche et diversifiée, hip hop: la performance artistique.

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Si une telle analyse est légitime d’être menée aux États-Unis, pourrions nous en faire de même dans notre cher pays? On peut penser aux nombreux artistes ayant soutenu Nicolas Sarkozy durant sa campagne : l’inusable Mireille Mathieu, notre Johnny Hallyday international – d’origine belge et non américaine comme il laissait entendre au début de sa carrière, de nationalité française mais résidant en Suisse – le judéo arabe chanteur de la paix (titre reçu en 1980) Enrico Macias ou encore l’un des « Dix petits nègres » – spectacle du Secteur Ä fêtant l’abolition de l’esclavage les 22 et 23 mai 1998 – le cosmopolite Doc Gynéco, pour ne citer qu’eux.

Cet apparat artistique est similaire aux Bono, Kanye West ou autre Will.I.Am et son clip populaire Yes You Can en faveur d’Obama. Mais les similitudes avec la France se limitent à cet unique apparat. Le phénomène peut s’expliquer par un passé français, a priori moins douloureux, moins pesant, quoique l’esclavage ou la guerre d’Algérie font partie de notre histoire. Ce passé est probablement trop jeune pour qu’il soit digéré. Il commence seulement à être reconnu. Ce n’est malheureusement qu’en 2006, avec la sortie du film Indigènes, de Rachid Bouchareb, que Jacques Chirac a légitimé le rôle essentiel des soldats venus des colonies françaises dans les combats de la seconde Guerre Mondiale.

[1] Vibrations, 110, décembre/janvier 2008 p.33
[2] Les prestations de serment d’Obama et Biden en vidéo par Marie Simon, lexpress.fr
[3] Afrika Bambaataa, Free Style, DESSE, 1993, p.3
[4] Malcolm X, pensez par vous-mêmes. Un discours de Malcolm X présenté par Philippe Godard. p 46
[5] ouvrage : Martin Luther King (1929-1968) L’apôtre de la non-violence. Librio, 2006
[6] Barack Obama, discours prononcé le 20 mars 2008 à New York, disponible sur nouvelobs.com
[7] Afrika Bambaataa interviewé par Radio Nova en novembre 2008, disponible sur novaplanet.com

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3 réponses à Dossier – Hip Hop US et Obama, même combat?

  1. Karlito 3 avril 2011 à 13 h 59 min #

    Alors là… moi qui suis séduit par la qualité de vos chroniques musicales et de vos interviews, je suis nettement plus déçu par cette analyse assez « obamaniaque ». Chacun son opinion bien sûr, mais je doute fort que des personnages – pourtant pûrement hip hop – tels que Black Thought ou Sage Francis approuvent la politique menée par Obama. Et je ne parle même pas de Public Enemy ou KRS One…

    Si son opposition à la guerre en Irak pouvait laisser espérer le meilleur, que penser de l’envoi de renforts en Afghanistan ou de la récente (et toujours en cours) attaque de la Libye? S’il est incontestable que le fait qu’un métis soit arrivé à la présidence américaine témoigne d’une importante évolution des mentalités, appartenir à une minorité autrefois bafouée ne suffit pas pour autant à mériter un statut de héros de la démocratie. Parfois j’ai même l’impression que les élites ont fait exprès de promouvoir un « noir » au pouvoir après 8 années de « busherie » ayant écoeuré la population jusqu’à la nausée, histoire de jeter une bonne quantité de poudre aux yeux, la bonne vieille stratégie de la (pseudo) rupture pour faire jubiler les masses crédules pendant qu’on leur glisse une carotte de plus…

    Obama est certainement un moindre mal par rapport à son prédécesseur, mais le statut quasi-messianique dont on l’a doté, allant jusqu’à lui attribuer le prix Nobel de la paix, est tout de même plus que déplacé. Soit, pour ne pas faire trop long et m’attarder sur ce sujet, je souhaiterais clore ce post en mentionnant que Rachid Bouchareb, mentionné par l’auteur de l’article, a tout de même été bien timide en ne tournant pas les scènes initialement prévues sur les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata… la reconnaissance du milieu cinématographique était peut-être à ce prix, mais on est à nouveau bien loin de l’esprit originel du hip hop, dans lequel la compromission n’a guère de place. Sans compter que nombre de documentaires et reportages sur la guerre d’Algérie avaient déjà été diffusés par France 3 ou Arte, et que ceux qui s’intéresse de près ou de loin au sujet sont bien conscients que le film « Indigènes » est loin d’être irréprochable en matière de véracité historique…

    • sMan 4 avril 2011 à 17 h 12 min #

      Pour repondre a ton post Karlito, je ne pense pas qu’il faille voir cet article comme une adulation d’Obama. Si on s’interesse aux dates mentionnees dans le texte, il est tres clair que l’article ne fait allusion qu’a l’arrivee au pouvoir d’Obama, et non a sa politique menee apres qu’il soit elu president. Pour reprendre l’article:
      « Ce constat idyllique laisse beaucoup d’espoir pour l’avenir. Nonobstant, pourra-t-on en faire de même dans six mois, un an, ou quatre ans? Seul le temps et les actions concrètes menées par Obama permettront de juger la véracité de ses propos tenus depuis plus d’un an maintenant. »

      D’autre part l’article ne nous dit pas que les artistes hip hop tels que Sage Francis ou KRS One approuvent la politique menee par Obama, mais bien que Obama se soit appuye sur des idees similaires (pas toutes) a certains artistes majeurs du hip hop americain.

      Pour finir sur Rachid Bouchareb et Indigenes, sans mepriser les precedents films, documentaires (france 3, Arte), c’est seulement suite a ce film que l’Etat francais (J. Chirac en l’occurence) a reconnu la legetimite des soldats etrangers ayant servi la France durant la seconde guerre mondiale.

      … chacun son opinion! ciao!

  2. adraye 9 mai 2011 à 10 h 38 min #

    Si avec une rédaction comme ca, le mec n’a pas son bac francais, je ne comprends plus rien…

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