Can You Dig It? – La Blaxploitation par Soul Jazz Records

Toujours élaborées avec soin, les compilations Soul Jazz ont su convaincre un public pointu et friand de musique de qualité, quel que soit la thématique abordée. Cette fois, avec « Can You Dig It? », le label anglais va plus loin encore et vise également les cinéphiles, plus particulièrement ceux qui ne jurent que par le cinéma noir des années 70. La Blaxploitation.

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En deux disques accompagnés d’un livret d’une centaine de pages, et plus précisément le temps d’une trentaine de morceaux, « Can You Dig It? » couvre les années 69-75, celles durant lesquelles le cinéma noir, porté par l’influence d’hommes publics (Malcolm X, Martin Luther King) et d’écrivains (Iceberg Slim et Chester Himes), intégrait définitivement Hollywood. Ainsi, il faisait écho auprès du grand public des préoccupations et revendications de la communauté black. Pour la première fois, acteurs, réalisateurs, cameramen, et tout autre intervenant professionnel d’origine afro-américaine se voyait offrir l’opportunité d’intégrer un milieu artistique jusqu’alors peu accueillant. En parallèle, la politique entrait enfin par la grande porte des salles, et Black Panthers ou Black Power avaient enfin droit de cité aux côtés des sempiternels policiers et criminels. On connaît la suite: « Shaft », « SuperFly » et « Sweet Sweetback’s Badasssss Song » finiront non seulement de l’asseoir auprès des derniers récalcitrants, mais confirmeront aussi Isaac Hayes, et révèleront Earth Wind & Fire. Pas moins.

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Encouragé par l’accueil de plus en plus enthousiaste du public, un tel impact politique et social est donc allé de pair avec la reconnaissance de toute une culture – exprimée vestimentairement comme par l’usage du langage de la rue – une logique émulsion soul/funk – et l’éclosion d’artistes références devenus indissociables du patrimoine musical mondial. Car c’est bien dans les bandes originales des films de l’époque, considérées par certains comme la crème des musiques du Septième Art, qu’on trouvait les plus belles pépites du genre. On en connaît désormais tous les responsables: Roy Ayers, Marvin Gaye, James Brown, Willie Hutch, Curtis Mayfield, Isaac Hayes, Bobby Womack, Booker T And MG’s, souvent épaulés par des légendes du jazz telles Quincy Jones ou JJ Johnson, sont évidemment tous au tracklisting de « Can You Dig It? », à jouer des coudes avec une multitude d’artistes moins connus, mais qui auront eux aussi contribué à quelques-unes des plus belles oeuvres d’alors.

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Pourtant, bien qu’elle ait autant marqué l’histoire du cinéma et de la musique de son empreinte, cette période faste s’essouffla aussi vite qu’elle apparut. Le Grand Ecran n’échappant pas lui aussi aux cycles, à la nécessité de répondre aux nouvelles attentes du public, et à la surexploitation du filon, beaucoup d’acteurs noirs de l’époque tombèrent injustement aux oubliettes, si vite qu’ils n’eurent pas le temps de glaner une quelconque reconnaissance personnelle. Pam Grier, Richard Roundtree, Fred Williamson, et Jim Kelly n’auront donc pas droit à leur étoile sur Hollywood Boulevard, et le cinéma noir s’enfonça ensuite dans l’horreur (« Blacula »), les arts martiaux (« Black Belt Jones ») ou même le western (« Soul Of Nigger Charley ») avec beaucoup moins de succès. En 1975, date à laquelle « Can You Dig It? » s’achève, le public ne suit plus, les studios cessent d’investir. On vit alors une autre ère: les acteurs noirs tapent aux portes du cinéma mainstream et le disco grappille progressivement du terrain. La suite est hors sujet.

Quarante ans plus tard, public, musiciens et professionnels du cinéma n’ont pas oublié ces six années exceptionnelles. Tarantino y est allé de son « Pulp Fiction », Spike Lee de son « Do The Right Thing », et les séries télévisées ont elles aussi abusé des stéréotypes du cinéma noir dans les années 80 (laquelle ne compte pas un maquereau, une prostituée, un dealer ou un détective de couleur?)… En gage de qualité qu’il est, SoulJazz a également tout retenu de cette période et, avec « Can You Dig It? », en a compilé les meilleurs moments musicaux, ceux où les instrumentations coupent le souffle, et les arrangements finissent de vous replonger quatre décennies plus tôt. Voilà une double compilation qui fait donc magnifiquement voyager dans le temps, mais qui rappelle malheureusement aussi à quel point la musique d’aujourd’hui a perdu son âme en route.

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Tracklisting:

1. Roy Ayers — Coffy Is The Color
2. Gene Page — Blacula
3. Johnny Pate — Shaft In Africa
4. Willie Hutch — Brother’s Gonna Work It Out
5. Don Costa — Charley – Main Theme
6. Marvin Gaye — ‘T’ Plays It Cool
7. Bobby Womack — Across 110th Street
8. J.J. Johnson — Willie Chase
9. James Brown — Down And Out In New York City
10. Quincy Jones — They Call Me MISTER Tibbs
11. Martha Reeves and J.J. Johnson — Keep On Movin’ On
12. Dennis Coffey — Theme From Black Belt Jones
13. Curtis Mayfield — Freddie’s Dead
14. The Blackbyrds — Wilford’s Gone
15. Willie Hutch — Theme Of Foxy Brown
16. Isaac Hayes — Run Fay Run
17. Isaac Hayes — Shaft
18. Curtis Mayfield — Pusherman
19. Joe Simon — Theme From Cleopatra Jones
20. Johnny Pate — You Can’t Even Walk In The Park
21. Brer Soul and Earth, Wind and Fire — Sweetback’s Theme
22. James Brown — Make It Good To Yourself
23. Isaac Hayes — Pursuit Of The Pimpmobile
24. Grant Green — Travelling To Get To Doc
25. Booker T and the MG’s — Time Is Tight
26. Roy Ayers — Aragon
27. Edwin Starr — Easin’ In
28. Gordon Staples and The String Thing — Strung Out
29. Nat Dove and The Devils — Zombie March
30. The Impressions — Make A Resolution
31. Solomon Burke and Gene Page — The Bus
32. Jack Ashford — Las Vegas Strut
33. Don Julian — Lay It On Your Head
34. Galt MacDermot — Ed and Digger

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