Le rock s’est-il vidé de toute conscience politique ?

Le rock s’est-il vidé de toute conscience politique ?

C’était en juin dernier au festival This Is Not A Love Song à Nîmes. Vers 1h du matin le samedi, les punks de Downtown Boys pulvérisaient le club Paloma avec une générosité à laquelle pas grand monde ne s’attendait vraiment. Il y avait l’énergie brute de morceaux furieux, mais surtout les diatribes de la chanteuse latino-américaine Victoria Ruiz sur les exactions policières ou la nécessité d’agir collectivement (entre autre). Une colère orientée qui donnait un élan particulier à leur show convulsif. Tout ça sans verser dans l’idéologie de bon aloi. Une paye qu’on n’avait pas vu ça.
Rassurez-vous, chez Mowno on n’est pas des apôtres du ‘c’était mieux avant’. Il n’y a qu’à voir la place qu’on porte aux nouveautés sur notre site. Et dire que l’aspect politique est complètement absent de ‘la pop’ et ‘du rock’ actuels – même si ces termes semblent de plus en plus difficiles à définir – relèverait de la mauvaise foi.
Pourtant, on sent comme un malaise général à faire corps avec l’époque alors que ces genres ont toujours été propices à faire émerger des voix perturbatrices. Et paradoxalement, la matière à contester ou simplement questionner n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui. On pense bien sûr aux élections U.S. qui voient l’arrivée du cauchemar Trump à la Maison Blanche, mais aussi aux violences envers les minorités ethniques et religieuses, ou le retour en force des ultra-conservateurs. Un constat autant applicable chez nous que de l’autre côté de l’Atlantique.
Los des élections américaines, c’est encore la vieille garde qui est le plus souvent montée au créneau : Neil Young, Henry Rollins, Michael Stipe… Même si d’autres – pas encore quinquas – se sont emparés du sujet. On pense notamment à Nathan Williams (Wavves) ou Josh Tillman (Father John Misty). Mais voyons les choses objectivement : la parole politique des artistes dans cette campagne a été bien plus importante du côté hip hop (cf. le déjà culte ‘FDT’ de YG et Nipsey Hussle). En France l’état des lieux fait effet de miroir avec un engagement plus important dans le rap, pourtant moins crédible aux yeux des institutions que les ‘musiques à guitares’.

La marre adolescente

Alors qu’est-ce qui cloche ? Soyons honnêtes : l’actualité a de quoi filer des crises d’angoisse même aux plus fervents adeptes de la méditation mindfullness. Et plutôt que de placer ses espoirs en un futur qui s’avance comme de plus en plus opaque, ou gérer un présent inconfortable, il reste un passé à l’idéal fantasmé. Pour ça, jetez un œil au nombre de rééditions et de reformations vivement réclamées par les fans. OK, Internet a largement contribué à ce phénomène en permettant à toute une génération (l’auteur de ces lignes compris) de découvrir tout un pan de la musique oublié ou presque. On se replonge dans ces époques en vantant leur créativité, leur apparente simplicité. Comme de grandes personnes responsables constamment tournées vers leur enfance – cet âge d’or – quitte à ne plus prêter attention à l’’aujourd’hui’. On admire la première scène hardcore américaine (richement documentée) et la rage qu’elle puisait dans sa guerre ouverte contre Reagan. Aujourd’hui, peu de voix s’élèvent ouvertement pour critiquer des faits encore plus contestables d’un cow-boy à la Maison Blanche.
Tout le monde stagne, et fans et artistes se retrouvent autant aspirés les uns que les autres dans ce trou sans salut possible. On n’invente rien, le constat avait déjà été réalisé un peu plus tôt cette année par Lelo Jimmy Baptista, le rédac’ chef de Noisey. Mais même lorsqu’on ausculte les forces présentes – et de moins de trente ans – un autre genre de position autiste se dégage.
Prenons l’exemple de The Pirouettes, symptomatique d’un cru implicitement défaitiste préférant jouer la carte de la ‘légèreté’. Avec leur électro-pop ultra-lisse, qui ne parle de rien et n’évoque rien si ce n’est des amourettes contrariées ou des histoires d’éternels et gentils étudiants soucieux de ne pas manquer ‘Le Dernier Métro’, le duo embrasse autant sur la forme que sur le fond un élan régressif. Et où est le problème nous direz-vous ? C’est que cette posture tend à devenir une véritable norme avec sa cohorte de jeunes adultes rejouant indéfiniment les années lycée ou des périodes qu’ils n’ont pas connu. Changez de disque les gars. Vous avez tous 25 ans passés, des tas de merde à gérer pour de vrai et on est en 2017, que vous le vouliez ou non.

Question de facilité

Alors vous allez nous répondre que ‘faire de la musique, c’est déjà politique’ ou que ‘la musique n’a pas vocation à être politique’. Bien sûr qu’on préférera toujours n’importe quel morceau de Galaxie 500 à propos de boire un Coca ou s’enfiler des Twinkies, aux rhétoriques imbitables des poètes du peuple. Mais allez, il existe déjà un milliard de morceaux qui parlent de rupture, alors pourquoi est-ce qu’il continue d’en pleuvoir autant chaque année ? On vous le donne en mille : parce que c’est facile. Les sujets intimes et communs restent les plus simples à écrire. Ils nécessitent moins de recul, sont moins casse-gueule et moins clivants. Et à l’ère où une polémique peut partir d’un message de 140 signes, ce dernier paramètre entre quasi-nécessairement en considération. D’autant que les prises de positions hautement consensuelles d’autrefois (le rejet du FN cher au Béru) sont devenues plus difficiles à assumer pleinement (dans ce cas grâce au succès de la ‘normalisation’ du parti de la famille Le Pen).
Avec l’effondrement des ventes de disques, on aurait pu s’attendre à voir les groupes débarrassés de toute velléité commerciale, prendre plus de liberté par rapport au cahier des charges radiophonique. Raté, les tremplins musicaux et les SMAC forment le nouveau programme commun, à peine moins honteux que certaines émissions TV.

Mea-culpa

Mais faisons aussi vœux de pénitence. La presse musicale et quelques webzines à l’audience conséquente ont bien sûr leur part de responsabilité. A poser trop souvent les mêmes questions dénuées de tout regard critique, à tenter de se caler coûte que coûte sur le rythme effréné des sorties, on en oublie (ou renonce) en creux à faire émerger un début de discours de la part des principaux intéressés. Autrement dit, ce n’est pas en demandant à la dernière signature Rough Trade ce qu’elle pense du public français qu’on avancera. Parce que des types avec un regard personnel sur ce qui traverse nos quotidiens, il en existe bien plus que ce que cet article de grincheux le laisse supposer. Rester à creuser derrière les petites histoires qu’ils ont à raconter. On pense à nos deux champions britanniques de ces derniers mois : Sleaford Mods ou Fat White Family, brillant en interview chez The Drone. Chez nous aussi existe des personnalités bravaches qui surnagent de la soupe : Frustration, capable d’exprimer le malaise prégnant dans ses baffes post-punk, ou Electric Electric qui, sans un mot, peint par touches plus ou moins appuyées la saturation et le chaos.

Voilà. On n’a pas la prétention de faire avancer le schmilblick avec notre exposé respectant scrupuleusement la règle des trois parties. Peut-être que ces conclusions, vous les aviez déjà forgées de votre côté. Peut-être aussi en avez-vous d’autres – auquel cas on vous invite à nous en faire part dans les commentaires. De notre côté, on évitera de trop s’avancer en déclarant que la pop, le rock font désormais partie d’un grand tout éculé, mort, vidé de sa substance comme le jazz avant lui. Attendons pour ça de voir ce qui va émerger de cette année 2017.


6 Comments
  • Rodriguez
    Posted at 15:11h, 03 février Répondre

    La dépolitisation, ce n’est pas que dans le rock. C’est partout chez les enfants plus ou moins déclassés de la classe moyenne. Partagez sur vos réseaux sociaux un article un peu engagé et vous verrez de quel manière il sera reçu. Les lolcats et les photos de bouffe ça marche mieux. En musique c’est pareil.
    Et si dans le rap ça s’agite encore un peu, c’est incontestablement à cause des racines encore très populaires de ce genre musical.

    Donc la vrai question, c’est comment on fait pour débarrasser tous les rejetons de la classe moyenne de son aspiration à devenir bourgeois ? Perso j’essaye de politiser par le discours, mais j’observe que le meilleur remède à l’embourgeoisement de la jeunesse est encore une bonne cure de précarité prolongée.

    • Kap
      Posted at 14:59h, 06 février Répondre

      « Donc la vraiE question, c’est comment on fait pour débarrasser tous les rejetons de la classe moyenne de son aspiration à devenir bourgeois ? »

      • Kap
        Posted at 15:11h, 06 février Répondre

        Parti trop vite. Je disais : formule amusante.
        Bourgeois (ou pauvre d’ailleurs) ne veut pas dire stupide, ou encore non engagé.
        L’engagement n’est pas l’apanage des syndicalistes ou de la classe ouvrière, il appartient à ceux qui veulent défendre un idéal, ou des idées. Et c’est CA qui fait cruellement défaut chez les jeunes : l’envie de se bouger pour une cause COLLECTIVE ou sociétale.

        Quand les jeunes avaient un idéal, une vision, à défendre coute que coute, ils le faisaient avec l’energie de leur jeunesse.
        Désormais le seul idéal n’est-il pas de faire le buzz, ou d’être l’abruti de service dans la télé (réalité)?

        • Rodriguez
          Posted at 10:03h, 08 février Répondre

          Bourgeois ne veut certes pas dire stupide. Quand on est bourgeois, consciemment ou inconsciemment, c’est qu’on a choisi son camps. Celui des dominants. C’est qu’on adhère globalement au modèle de réussite montré par les riches, et qu’on aspire à le devenir soi-même. L’absence d’engagement découle de cette adhésion au modèle bourgeois libéral.
          De 1. parce que l’anthropologie libérale stipule que seul compte l’individu et que la société est une menace pour le bonheur ou bien simplement n’existe pas (« There is no such thing as society », disait la Thatcher). Dans cette vision des choses, le seul engagement valable, est celui pour sa propre cause. Car si tout est régulé par la main invisible des égoïsmes particuliers, il est de mon devoir d’être égoïste. Dans cette vision des choses, le collectif est toujours force d’aliénation et un danger pour ma liberté individuelle, et il importe de le réduire au maximum.
          De 2. parce que si je suis globalement d’accord avec les principes qui dirige le monde actuellement, et d’accord avec cette maxime libérale : »On a jamais aussi bien vécu qu’aujourd’hui », alors je n’ai aucune raison de chercher à m’engager pour changer les choses.

  • Tom Rad-Yaute
    Posted at 10:36h, 05 février Répondre

    Chouette article mais c’est peut-être un peu dommage de se limiter à la scène « rock » (SMAC, etc.) et de ne jamais mentionner les groupes DIY, qui ont la politique dans leur ADN. Ils existent encore, non ?

  • Tang Mory
    Posted at 11:45h, 08 février Répondre

    Slt Mowno!
    Ayant moi même 25 ans et ayant écouté plus jeune beaucoup de groupes transgressifs, j’ai effectivement l’impression d’avoir fait le constat il y a déjà plusieurs années. J’écoutes aujourd’hui beaucoup la scène garage que nous avons en France, en Belgique et surtout en Californie et je dois dire qu’on y trouve pas vraiment de réelle implication de par les mots. Malgré ça, il y a tout de même tout un engagement par le simple fait de faire de la musique de manière indépendante. Nous savons ce que ça implique au quotidien et que ça demande énormément d’énergie et de persévérance. Malheureusement, j’ai l’impression qu’au lieu de se rassembler pour construire, il y a une sorte de course et de compétition. Le monde de la musique est dur, très sélectif et rend l’accès à la scène difficile. Si on ne veut effectivement pas passer par les smacs et ses « programmes » de tremplin et de sélections. Aujourd’hui beaucoup de petites scènes en France sont devenus des sortes de tremplin mais même ces petits bars/concert sont devenus sélectifs à la manière d’institutions conventionnés et ne sont pas toujours facile d’atteinte. Peut-être ces groupes existent plus que l’on ne pense mais que l’on ne leur laisse pas assez la place?

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